MORHANGE. - L'orientation de toute une vie professionnelle tient parfois dans
une simple petite phrase, relevée brutalement comme un défi.
Instituteur pendant huit ans au pays natal, Jean-Louis Helleringer avait été
muté en compagnie de son épouse à Gisors. Dans des conditions
épouvantables. Connaissant l'attachement de son époux à
l'orgue (approché avec la chorale de l'école normale) la jeune
femme lui suggéra de proposer ses services chez Jean-Georges Koenig,
facteur d'orgue de Sarre-Union. Qui accepta dans la minute.
Fin des tables de multiplications et du comptage des craies et vie les grands
souffletes et les additions de tuyaux de bois et d'étain !
A trente ans, Jean-Louis devint ainsi apprenti dans la confection et le montage
du plus gros des instruments de musique. Fils de menuisier, depuis l'enfance
attiré et aguerri au travail du bois, il obtint trois ans plus tard son
brevet de compagnon et entra ensuite chez Théo Haerpfer, illustrissime
facteur d'orgue de Boulay, descendant de Walter, lui-même successeur de
Dalstein. La grande lignée !
«Les quinze années passées chez Haerpfer m'ont familiarisé
avec tous les domaines de la construction d'un orgue». Jean-Louis Helleringer
joua souvent les ambassadeurs en lieu et place de Théo, installant des
instruments neufs à Tokyo et Okinawa.
Théo Haerpfer disparu, Jean-Louis décida de s'installer seul à
Zarbeling. Second coup de pouce des Koenig qui le firent tout de suite travailler
en sous-traitance. La collaboration, avec échanges de matériels
et de compétence continue ! Belle solidarité dans un métier
d'art qui ne doit pas se perdre et mérite au contraire de nombreux talents
: il y a plus de six cents orgues en Moselle et l'Alsace en totalise mille quatre
cents ! C'est dire la lourdeur de la tâche d'entretien du patrimoine,
du « relevage » d'instruments souvent muets depuis longtemps,
sans entretien parce que sans organiste titulaire ou propriétés
de communes sans moyens.
Si les facteurs d'orgue sont nombreux en Bas et Haut-Rhin, ils ne sont que trois
en Moselle : on en trouve un seul (successeur de Gonzalès) dans les Vosges,
un également en Meurthe-et-Moselle (à Noviant-aux-Prés).
La profession n'est pas représentée dans la Meuse.
Le chef-d'oeuvre de Saint-Nicolas
La plus grande fierté de Jean-Louis Helleringer est bien la « recréation »
de l'orgue de tribune de la basilique de Saint-Nicolas-de-Port, alors qu'il
était contremaître à Boulay. Il fit les plans de construction,
trouva des solutions dans un espace extrêmement réduit, très
difficile d'accès, d'une épaisseur de 1,5 m seulement. Dans le
buffet vide à la croisée du transept il fallu installer les 3645
tuyaux, les systèmes mécaniques de transmission des quarante-neuf
jeux, en positionnant les sorties du « récit »
au quatrième niveau des tuyaux. Et ce sont les intérêts
d'une année du legs Croué-Friedmann qui permirent le règlement
de la facture.
Depuis Jean-Louis a travaillé dans de nombreuses églises pour
son compte, profitant de ses talents de fils d'ébéniste pour réaliser,
autour des orgues, des sculptures (Saint-Michel en Thiérache), des rinceaux
de feuilles (temple de Forbach), des décorations baroques (Tokyo) ou
des alignements contemporains pour des instruments totalement refaits ou presque.
Attaché actuellement à la restauration de l'instrument de Lorry-Mardigny
en Moselle, il rêve de consacrer son temps à la construction d'un
nouvel orgue ; une affaire de commande de particuliers fortunés. Il ne
faut pas énormément de place mais une vraie tranquillité
avec le voisinage...
Le savoir ne s'éteindra pas à la retraite (lointaine ? )
de cet artisan fou d'orgue dans son atelier « Art Z ».
Jean-Louis enseigne par ailleurs la facture de l'orgue au centre d'apprentissage
de Eschau en Alsace. Les imposants bijoux de Silbermann, Dalstein, Ermann-Haerpfer
auront encore des mains et des oreilles de musiciens, de menuisiers, de tuyautiers
pour faire résonner leurs gros et magestueux organes, de la « voix
humaine » à la bombarde.
Paul LEBOEUF
journaliste à l’Est Républicain