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Le goût de la cerise...Chemin faisant | ![]() |
| KOHN Olivier, Positif n°442, Décembre 1997, p. 80-81. |
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| Les grands cinéastes inventent toujours un rapport
singulier avec le spectateur, selon leur " génie propre ".
De Kiarostami, on dirait volontiers que le génie propre est le rythme
: c'est par un jeu subtil de répétitions et de variations
qu'il nous entraîne dans son récit. Dans Le Goût
de la cerise... comme ailleurs (on pense en particulier à Où
est la maison de mon ami ?), il pousse la répétition
jusqu'à un point limite au-delà duquel celle-ci devient incantation. Durant tout le film (ou presque), M. Badii roule en voiture : l'alternance régulière des images (intérieur : le visage de Badii/extérieur : le paysage, la route) et des sons (intérieur : le ronronnement du moteur/extérieur : le bruit des roues écrasant le gravier) intrigue d'abord, lasse, voire agace ensuite, et finit quasiment par hypnotiser le spectateur, qui trouve alors dans cette régularité un sentiment de sécurité qui tient de la berceuse. Il a, en quelque sorte, traversé le miroir, et, tout à sa fascination, perd le sens de la durée de la projection pour faire corps avec la (l'a-[?]) temporalité du film. L'expérience est de l'ordre de la sensation : avant, on fait l'effort de regarder et d'écouter; après, on voit et on entend. Pour simpliste qu'elle soit, cette description est d'autant plus essentielle qu'on sent à l'uvre une démarche consciente, calculée même, de Kiarostami : s'il tient à laisser le spectateur libre, c'est en lui montrant lui-même la voie de sa liberté. La répétition est, entre autres, visuelle: tout au long du film, Badii arpente sans arrêt la même route en lacets, identité soulignée par la récurrence de certains plans. Par cette répétition, Kiarostami parvient à nous faire voir ce chemin commun (un tracé, une colline, de l'herbe, un arbre...) comme un lieu quasi abstrait, le seul lieu où le monde puisse entrer, un lieu d'absolu. Le chemin, bien sûr, n'a pas changé, ni la manière de le filmer, d'ailleurs. Le cinéma de Kiarostami est d'abord une pédagogie du regard. Mais il faut très vite dissiper un malentendu possible si le cinéma de Kiarostami est radical, il n'est pas expérimental. Péléchian, avec des moyens en fin de compte assez proches (la comparaison pourrait être féconde), semble vouloir remonter jusqu'à la source, inconsciente, mentale, des images et des sensations. Kiarostami serait un peu à Péléchian ce que la carpe est au saumon : à la remontée frénétique - et unique - d'un courant sauvage, il préférerait l'exploration patiente de l'étang qu'il a élu pour territoire. Son travail sur les images et le regard n'a de sens qu'au cur de l'expérience quotidienne, et des histoires que l'on se raconte pour tenter d'y trouver un sens et (donc) une morale. Le mot est lâché : dans Le Goût de la cerise..., Kiarostami nous raconte une histoire. Et son récit emprunte à la dramaturgie " classique " des procédés qui ont fait leurs preuves : il sait comme personne susciter des questions et en faire attendre les réponses. Au début du film, Badii cherche quelqu'un à qui confier un " travail ". Quel travail ? Ce n'est qu'au bout de vingt minutes, et après s'être perdu en de multiples conjectures, que le spectateur apprendra de quoi il retourne exactement. À la fin, après avoir quitté M. Bagheri, Badii retourne précipitamment au Muséum d'histoire naturelle pour lui parler. Que veut-il lui dire de si important ? Nouvelles conjectures, et nouvelle réponse différée par la recherche de Bagheri et l'attente de la fin d'un cours de taxidermie. On pourrait aussi évoquer la première conversation avec Bagheri, qui se déroule pendant plusieurs minutes en voix off avant que l'on ne découvre le visage de l'interlocuteur de Badii. Et la simple mention par Bagheri, à la fin de leur conversation, de la maladie de son enfant, qui éclaire soudain d'un jour nouveau son attitude et ses motivations. Différer l'information, modifier rétrospectivement la perception d'une situation : deux figures de rhétorique dramatique dont Kiarostami joue en virtuose. Mais, si son récit est parfois ludique, sa démarche ne consiste pas à réutiliser, une fois de plus, des procédés que l'on sait efficaces : elle vise à les réinvestir de leur puissance originelle tout en conservant à leur égard une distance critique. La dramaturgie est structurante, mais, comme la répétition, doit être au service de la perception " d'autre chose ", plus insaisissable, plus essentiel aussi, qu'on l'appelle " réel ", " monde ", ou de tout autre nom. C'est ici peut-être que les fils se rejoignent. Le premier passager de Badii, un jeune soldat, se pose, durant tout le trajet, avec la même impatience (et juste un peu plus d'inquiétude) que nous, la question : " Qu'est-ce que cet homme attend de moi ? " En substance, Badii lui répond que l'important n'est pas de savoir de quoi il s'agit, mais quel en sera le salaire. On pourrait considérer cette réponse comme un détour de sophiste pour éluder la question, si le contexte social (le soldat est pauvre) n'incitait à la prendre au sérieux. Kiarostami, à son tour, nous place dans la position du soldat : il nous pousse, après vingt minutes, à nous poser une question qui ne peut trouver sa réponse qu'à la fin du film (Badii s'en tiendra-t-il à sa résolution ?), pour passer ensuite - le temps qui nous en sépare - à nous convaincre que l'essentiel n'est pas exactement là. On pense immédiatement à Et la vie continue..., autre film-déambulation, au cours duquel l'enjeu initial (savoir si les deux jeunes acteurs d'Où est la maison de mon ami ? ont survécu au tremblement de terre, et les retrouver) se trouve non pas relativisé, mais déplacé, élargi. La géographie du Goût de la cerise... symbolise admirablement cette morale du déplacement/dépassement1 : ce n'est pas le bout de la route qui est important, mais le chemin qu'on suit pour l'atteindre. Pour le dire autrement: ne pas se concentrer sur le but, mais rester attentif à la voie qu'on emprunte pour y parvenir, et à toutes les ramifications qui s'offrent à nous à partir d'elle. Et ces ramifications, ce sont aussi les autres. Un des plus beaux moments de la fable qu'est Le Goût de la cerise... est cet instant où Bagheri suggère à Badii, jusqu'alors seul maître à bord, d'emprunter une autre route, " plus longue mais plus belle " : nous voyons la voiture prendre un virage inédit, rompre le cercle de la répétition, et nous comprenons avec cette seule - cette simple - image que Badii vient de s'en remettre à Bagheri, d'abandonner pour un instant à l'autre la prise en charge de sa vie, et du film. Et cela, même si le choix final, décisif, de son destin, reste entre ses mains. N'est-ce pas exactement ce que Kiarostami nous demande à nous, spectateurs : nous abandonner pour un instant à un autre chemin, à un autre regard, le sien, pour qu'il puisse ensuite d'autant mieux nous rendre à nous-mêmes, une fois la confiance établie ? | |
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