Le maire Charles MAGISSON souhaite à son tour la bienvenue à l'illustre Meusien.  Après la lecture de la délibération, POINCARÉ lui avait fait remarquer que donner, à une rue ou une place, le nom d'un personnage vivant était une illégalité, du moins que c'était prématuré mais il reconnaissait bien volontiers que l'usage était fréquent en Lorraine.  Il rappelle ensuite le sort de sa commune dans cette grande guerre. Écoutez-le :

"Pour la Patrie, Forges a donné son village tout entier, nombre de ses concitoyens civils, tout le patrimoine de famille, tout ce qui tient le plus au coeur, son foyer, ses enfants, sa population chassée, décimée, livrée aux pires privations et aux plus dures adversités. Pivot de la glorieuse victoire de Verdun, Forges a payé son large tribut par la destruction totale de ce qui représentait le village meusien, calme, travailleur et prospère.  Au retour, en 1920, après un exil pénible, nous nous sommes trouvés devant l'aspect chaotique qu'offrait après l'armistice, notre territoire dévasté, spectacle épouvantable que l'oeil humain n'avait jamais vu.  Il nous a fallu retrouver ici un emplacement moins bouleversé pour y asseoir notre nouveau village."

Il explique que chaque habitant, rentré d'évacuation, a entrepris la reconstruction de son logis, d'une partie de son domaine et de son exploitation agricole, industrielle ou commerciale.  Grâce à une sage administration, malgré les heurts et les déboires, courageusement, inlassablement, - chaque jour exposés aux pires dangers par les engins de cette terrible guerre, cachés dans le sol,- les habitants ont entrepris cette oeuvre surhumaine.

André BEAUGUITTE va alors prendre la parole.  Son père, Ernest BEAUGUITTE, ancien préfet, fervent meusien qui a dédié à la Meuse plusieurs ouvrages remarquables, est parmi les officiels.  André ne peut se permettre la moindre défaillance Il a encore en mémoire le discours du Président POINCARÉ lors de son installation au Conseil général de la Meuse : "il a reçu de son père d'excellentes leçons administratives mais aussi l'exemple d'un amour à la fois passionné et réfléchi pour la terre lorraine ; il sera pour le Conseil Général une précieuse recrue"'.  Dans une allocution, jeune comme lui, il apporte, aux disparus de Forges, le salut reconnaissant, vibrant et si juste, de la nouvelle génération.

Approchez monsieur BEAUGUITTE, nous vous écoutons.

 

Le discours d ' André Beauguitte

 

Le député DIDRY décide, devant les six discours annoncés, de faire preuve de mesure.  Il ampute délibérément son discours préparé et se contente en quelques mots d'une belle sincérité, de rappeler l'indéfectible attachement de son arrondissement au grand Français que Forges a le bonheur de recevoir.  Le sénateur LECOURTIER fait court également.  Il s'adresse au Président et, évoquant sa récente maladie qui l'a contraint à abandonner ses responsabilités nationales, lui dit chaleureusement : "nous avons encore besoin de vous".

Puis vient le moment le plus attendu, la prise de parole du Président . Quand il se lève, la foule constate avec le plus grand plaisir, son excellent état de santé et lui fait une longue ovation.  Raymond POINCARÉ est né à Bar-le-Duc en 1860, il est déjà conseiller général quand il est élu député de la Meuse à l'âge de 27 ans.  De 1913 à 1920, il est Président de la République.  Il sera toujours l'homme du centre, à gauche face aux conservateurs, à droite en s'opposant aux socialistes et aux radicaux sur les questions économiques et sociales.  Dès 1920, il est élu président du Conseil général de la Meuse.  Quand il vient à Forges, il a 70 ans.  Il décédera à Paris en 1934 et reposera au cimetière familial de Nubécourt.  Il a rédigé le discours qu'il va lire.  Monsieur MARTIN, journaliste, lui demande de bien vouloir le lui confier pour son journal.  Raymond POINCARÉ s'excuse; il l'a déjà remis à un autre journaliste, monsieur BLANCHARD de l'Est Républicain.  Il ajoute :

- "Je le regrette, mais je n'avais qu'un seul exemplaire.  Il était raturé.  Même à la lecture, j’ ai découvert quelques fautes d'orthographe qui y étaient restées par mégarde. J'espère qu'on les corrigera à l'impression.  Autrement, comme académicien, j'en serai navré.  "

 

Carte d'identité (factice) de Raymond Poincaré

 

Son texte sera publié dans les journaux de l'époque, mais également dans le livre "sous le ciel de Meuse" édité, en 1932, par la librairie Marchal de Verdun.  En un discours haché d'applaudissements, il rappelle à ceux dont la mémoire est affaiblie les grandes leçons de la guerre et évoque l'avenir en évoquant les locaux d'école et la mairie.  Cher et vénéré Président, nous vous écoutons.

 

Le discours de Raymond Poincaré

 

Le vin d'honneur est servi au premier étage de la mairie.  Monsieur et madame POINCARÉ, salués respectueusement par une foule sympathique, prennent congé de leurs hôtes, pour regagner Sampigny en emportant les deux- superbes truites qui font la réputation du ruisseau de Forges.

À notre tour, aujourd'hui 14 septembre 2000, de nous tourner à la fois vers les élèves du regroupement pédagogique et de leur maître pour leur dire que nous comptons sur eux pour préparer l'avenir et vers le monument aux morts pour nous souvenir.

André TROUSLARD

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