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...........Zola
a fait de la visite du Louvre un épisode central du chapitre
III de L'Assommoir. C'est, en effet, pour lui, critique
d'art depuis 1866, l'occasion d'évoquer l'univers labyrinthique
et surtout controversé de la création esthétique.
A travers cette visite au Louvre, Zola fait d'abord le constat
de la paupérisation, tant morale et culturelle que matérielle,
de la classe laborieuse. Au début de la visite, impressionnés
par le musée, les "noceurs" éprouvent
"émotion" et "respect".
Ils sont ébahis devant ce monde qu'ils ne connaissent
pas. Ainsi les époux Gaudron, devant La Vierge de
Murillo, restent "béants, attendris, stupides
". Tous ont "les yeux remplis de l'or des cadres
" si bien qu'ils ne voient même plus les peintures.
...........Au
Louvre, ils ne peuvent admirer que ce qui entre dans leur univers
quotidien : "Dans la galerie d'Apollon, le parquet surtout
émerveilla la société". Zola montre
un peuple naïf : "Mademoiselle Remanjou fermait
les yeux parce qu'elle croyait marcher sur l'eau". Ses
considérations restent très terre à terre
: "Que de tableaux ! (...) Il devait y en avoir pour
de l'argent", ou bien "a salle aurait fait une
fameuse cave !". En tant qu'ouvriers, que gens du peuple,
Gervaise et ses invités semblent incapables d'accéder
à la culture, si bien que "les splendeurs des
vénitiens, la vie grasse et belle de lumière des
hollandais, des siècles d'art pass[ent] devant leur ignorance
ahurie". Ils ne peuvent apprécier les oeuvres
d'art qu'ils qualifient de "machines". Ils défilent
devant "des vitrines sévères où
s'alignent une quantité innombrable de pots cassés
et de bonshommes très laids." La chose qui les
intéresse le plus c'est de regarder les copistes.
.............Si
un tableau retient leur attention, comme le Sommeil d'Antiope,
du Corrège, leurs intentions n'ont rien à voir
avec l'amour de l'art. Boche et Bibi-La-Gaillarde "ricanent
en se montrant du coin de l'oeil les femmes nues". Toute
la troupe s'arrête devant La Kermesse de Rubens
non pas pour en admirer les couleurs ou le style, mais pour y
chercher les détails orduriers : "En voilà
un qui dégobille ! Et celui-là, il arrose les pissenlits
! Et celui-là, oh ! Ah bien ! Ils sont propres ici ! ".
.........Gervaise,
elle, essaye de s'élever ; mais aussitôt, elle nous
apparaît stupide dans son ignorance quand elle demande
le sujet des Noces de Cana et déclare "que
c'est bête de ne pas écrire les sujets sur les cadres".
M. Madinier semble moins ignorant que les autres, mais, là
aussi, ce n'est qu'une apparence. Il veut jouer à l'érudit,
mais cela échoue lamentablement, il prend La Femme
à la toilette de Titien pour La Belle Ferronnière
(aujourd'hui Portrait d'une femme de la cour) de Léonard
De Vinci, il la confond avec une "maîtresse d'Henri
IV" et il égare la noce dans le dédale
des salles. Il nous apparaît donc aussi ridicule que ses
compagnons.
Peu à peu, le défilé de la noce ressemble
à un cortège de vaudeville d'Eugène Labiche.
Les gens se mettent à parler fort, à rire... L'intérêt
retombe rapidement pour faire place à l'ennui : "La
noce, déjà lasse, perdait son respect, traînait
ses souliers à clous, tapait ses talons sur les parquets
sonores, avec le piétinement d'un troupeau débandé,
lâché au milieu de la propreté nue et recueillie
des salles". Cette succession interminable de toiles,
de salons "sans rien de drôle, avec des feuilles
de papier gribouillées, sous des vitres, contre les murs"
l'exaspère : "La noce s'ennuyait ferme".
Elle erre dans le musée, "roul[ant] au hasard
des salles". Zola semble donc porter un regard moqueur
sur ces "petites gens" qui se comportent comme
des enfants : "Encore des tableaux, toujours des tableaux
(...) une débandade de choses dont le violent tapage de
couleurs commençait à leur causer un gros mal de
tête". Leur esprit est trop petit, trop fermé,
trop obtus pour qu'ils comprennent ce qui les entoure, même
si à la fin, "toute la société affect[e]
d'être contente d'avoir vu ça". ..............Zola
semble donc ici rabaisser le regard du pauvre. Il veut pourtant
sincèrement relever la relativité sociale des regards
et dénoncer ceux qui refusent la culture à "la
foule". Ce cortège de gens du peuple, dans un
lieu dans lequel on n'a pas l'habitude de les voir, provoque
la curiosité méprisante des élites : "des
peintres accouraient, la bouche fendue d'un rire ; des curieux
s'asseyaient à l'avance pour assister commodément
au défilé, tandis que les gardiens, les lèvres
pincées, retenaient des mots d'esprit". Ainsi,
les "habitués", issus d'un milieu bourgeois,
regardent d'un air amusé et de haut la noce de Gervaise.
Au fond, ils sont convaincus que le peuple n'a pas sa place dans
la sphère de la culture, la preuve : s'il essaye de s'y
hisser, sa naïveté le rend ridicule. Zola émet
donc ici une critique de la société dominante qui
empêche le peuple de sortir de sa médiocrité.
..........Ce
chapitre de L'Assommoir répond au passage de L'Education
Sentimentale de Flaubert, dans lequel les insurgés
dévastent le palais des Tuileries. Ici aussi le peuple
envahit les lieux de la bourgeoisie, mais avec plus d'ignorance
que de violence. Ce n'est donc pas un hasard si M. Madinier montre
la fenêtre "d'où Charles IX a tiré
sur le peuple" pendant la nuit de la St Barthélémy.
Cette visite au Louvre est la revanche du peuple. Il essaye de
s'approprier, par son regard, l'endroit d'où jadis il
était chassé et d'où on l'opprimait...
.........Mais
au-delà de cette analyse sociologique des regards, Zola
entend bien donner à cette visite au Louvre une signification
proprement esthétique. A travers l'incompréhension
des hommes et des femmes du peuple, au fond bien excusable, il
fait en réalité référence au public
imbécile et bourgeois du Salon, l'exposition officielle
des beaux-arts sous le Second Empire et sous la Troisième
République, d'où ses amis impressionnistes étaient
systématiquement exclus. Car ce sont les élites
intellectuelles qui, au Salon des Refusés de 1863, "riaient,
la bouche ouverte, sans savoir pourquoi" devant Le
Déjeuner sur l'Herbe de Manet, superbe hommage du
peintre au Concert Champêtre du Titien ! Dans l'Evénement du
7 mai 1866, Zola les raille : "Ils rient comme un bossu
rirait d'un autre homme parce - qu'il n'a pas de bosse !".
Il accuse, en fait, le jury du Salon de faire preuve "d'un
manque de culture artistique", de rejeter les chefs-d'oeuvre
originaux pour exposer des oeuvres "banales".
L'académisme, goût officiel, est attaché
aux sujets mythologiques et aux aux contours objectifs des choses,
d'où un graphisme impeccable à la manière
ingresque : "Tout sera propre
et clair comme un miroir, ironise Zola, on pourra se coiffer
dans les toiles !". La noce de Gervaise, qui ne comprend
rien aux chefs d'oeuvre de la Renaissance ou au réalisme
flamand, n'est que l'écho de ce qui s'est réellement
passé au Salon.
.........C'est
pourquoi Zola choisit soigneusement les tableaux qu'il évoque
dans L'Assommoir. Soit ils ont choqué le goût
dominant, soit ils ont préfiguré les toiles impressionnistes.
Chacun est une contestation de l'art académique. Par-là,
Zola veut légitimer la peinture de ses amis. Le Radeau
de la Méduse de Géricault fait éclater
les limites de l'esthétique officielle. Ces corps nus
enlacés, ce sujet macabre et ces détails morbides,
littéralement inconvenants aux yeux des bien pensants,
justifient toutes les audaces réalistes. Léonard
De Vinci, quant à lui, a inventé le sfumato
ou flou vaporeux, banni par l'académisme qui ne laisse
aucun flou dans ses toiles. Véronèse ou Titen ont
le génie des coloristes modernes et Rubens justifie de
loin les flonflons de la fête impressionniste... |
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