[ CASNAV-CAREP de Nancy-Metz ]
14 mai 2003
Conférence
d'Ali Basaran, médiateur familles/école
et formateur au CRAVIE (Centre de ressources d'Alsace Ville-Intégration-Ecole)
de l'académie de Strasbourg.
Transcription de l'intervention par Catherine Colnot, CASNAV-CAREP de Nancy-Metz.
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Merci au CASNAV de m’avoir invité pour venir vous rencontrer.
Je souhaite, tout au long de cette intervention, vous apporter des informations
et répondre à vos questions.
Si vous avez des questions, n’hésitez pas à m’interrompre.
Je tiens à ce que ce moment soit celui de l’échange
et de l’enrichissement mutuel. Je vous invite à sortir de la
conférence classique où l’intervenant dit ce qu’il
a à dire et ne laisse que quelques minutes pour les questions.
Par rapport au déroulement de cette matinée, je vous propose
de parler très brièvement des trois étapes de l’immigration
turque en France ainsi que de ses raisons. Celles-ci nous donnent des indications
sur le type de public scolaire accueilli. Puis, nous analyserons le décalage
qui existe entre les deux systèmes scolaires : celui de la Turquie
et celui de la France. Nous allons montrer les raisons des difficultés
des parents turcophones. Ensuite, nous parlerons de l’école
maternelle pour répondre aux nombreuses questions que vous m’avez
déjà posées.
Dans un deuxième temps, je vous parlerai de la langue turque, dans
l’optique d’une comparaison entre celle-ci et la langue française.
Comparaison qui permettra d’analyser les différences et comprendre
les difficultés engendrées.
Je vous présenterai aussi quelques outils fabriqués par le
CRAVIE avec lesquels nous travaillons en Alsace. Je parlerai également
des relations avec les parents turcophones ainsi que des différents
types d’actions concrètes menées avec eux.
Vous m’entendez bien ? Bon, commençons !
[ Ali se présente en langue turque : rires et commentaires dans
la salle.
Quelqu’un dans la salle : « S’il vous plaît, est-ce
que vous pourriez parler moins vite ? Je n’arrive pas à écrire.
»
Rires. Ali Basaran continue.
(En français, dans son discours, on entend : « Centre Ressources
Alsace Ville Intégration » puis « voyelle, consonne,
x, q, v, w, k, c, wagon ».]
Bon, je vais arrêter là. Je suis intervenu en turc, pendant
une minute, pas plus, pour vous rappeler que les élèves dits
nouvellement arrivés ou primo-arrivants se trouvent dans une situation
semblable toute la journée, pas seulement une ou deux minutes, et
qu’ils subissent, vraiment ils subissent en permanence, ce qu’on
a envie de dire ou ce qu’on a envie de faire passer.
Je ne remets pas en cause les compétences des enseignants, mais c’est
une réalité d’aller dans un endroit où on ne
maîtrise pas du tout la langue et de subir la situation sans forcément
comprendre ce qui se passe. De temps en temps, avec des gestes ou avec l’aide
de dictionnaires, on trouve l’équivalent de certains mots et
on est heureux de les comprendre au fur et à mesure.
C’était juste un petit renvoi dans ce sens, mais je n’ai
pas l’intention de vous faire un cours en turc. (rires)
La langue turque, depuis 1928, s’écrit avec les caractères
de l’alphabet latin. Elle possède 29 lettres, dont 8 voyelles
et 21 consonnes. Trois lettres qui existent dans l’alphabet français
n’existent pas dans l’alphabet turc : le q, le x et le w.
J’ai donné l’exemple, vous l’avez compris, du mot
wagon qui s’écrit avec un w en français, mais avec un
v en turc.
Le x est remplacé par les lettres k et s, le w est remplacé
par le v et le q est remplacé par k, également, au niveau
du son. La langue française et la langue turque se sont tourné
le dos : elles ne se côtoient pas. Je veux dire qu’il n’y
a aucune ressemblance entre les deux.
Mais je reviendrai sur la langue turque par la suite.
Parlons très rapidement des raisons de l’immigration turcophone.
Vous constatez que j’emploie le mot « turcophone », parce
que c’est une immigration très variée, diversifiée,
et qu’il est impossible de parler de « la » communauté
turque pour une simple raison : c’est qu’elle n’existe
pas. C’est la raison pour laquelle je préfère employer
le mot « turcophone », qui concerne les gens qui viennent de
Turquie et qui maîtrisent la langue turque. Il existe d’autres
turcophones qui viennent des pays du Caucase ou d’ailleurs. Ils sont
150 millions à parler turc dans le monde.
Pourquoi l’immigration turcophone ?
Dans les années 1965-1970, les entrepreneurs français avaient
besoin de main-d’œuvre. La politique française
voulait diversifier l’immigration. Les Turcs d’Allemagne donnaient
un bon exemple. Aussi les entreprises se sont-elles orientées vers
la Turquie pour chercher de la main d’œuvre.
En revanche, elles exigeaient certains critères de recrutement :
des personnes jeunes, opérationnelles tout de suite, peu ou pas qualifiées
(critères proposés par les entreprises françaises et
retenus par l’Office des Migrations Internationales (OMI), dans les
sections d’Istanbul et d’Ankara). Les personnes candidates passaient
par les contrôles médicaux de santé, des tests psychotechniques
… pour venir en France.
Les accords franco-turcs sur l’immigration ont été conclus
à Ankara le 8 avril 1965 et révisés en 1969. Deux types
de contrats sont proposés : nominatif et anonyme.
Les contrat nominatifs intéressent en France 87% des manœuvres,
66% des O.S., 53% des ouvriers professionnels, soit une grande majorité
des personnes non qualifiées. Dans ce cas, l’OMI (anciennement
ONI), en théorie, informe que telle entreprise française se
propose pour engager tant d’ouvriers. En réalité, des
intermédiaires privés, recruteurs professionnels, trafiquants
de contrats, travailleurs en place, interviennent en Turquie.
Les contrats anonymes intéressent une minorité (25%) et sont
établis en fonction des recherches des employeurs français
et du système prioritaire établi, qui comprend trois catégories
: les habitants de régions sinistrées et les membres de coopératives
villageoises, les habitants des zones les moins développées
(Anatolie du Sud-Est, de l’Est, du Centre et du Nord), et, en dernier
lieu, les premiers inscrits sur la liste déposée aux autorités
(ANPE turque).
Cette immigration est masculine à 80,7% dont 82,8% d’hommes
mariés, ce qui diffère beaucoup des autres nationalités
accueillies en France.
A la même époque, en Turquie, l’État ne sait pas
gérer le flux de migration rurale qui arrive vers les grandes villes.
Les quartiers populaires (GECEKONDU – « atterri
la nuit ») deviennent petit à petit plus importants
que les centres villes. Cette migration concerne surtout les Turcs du Centre
et de l’Est qui viennent vers l’ouest pour trouver du travail
dans une région plus industrialisée. Actuellement, ce glissement
de population rurale vers la ville n’est pas finie. En 1985, 58% de
la population vit de l’agriculture, alors qu’en 1990 la Turquie
compte encore 41% de population rurale.
La proposition des entrepreneurs français tombait à pic. Ainsi,
la Turquie a pu recruter pour la France un public jeune, pas qualifié,
qui vivait, d’une manière générale, dans des
conditions difficiles. Les autorités turques ont pu vider une partie
de la population des grandes villes et faire d’autres propositions
pour stabiliser ce flux de paysans en créant des coopératives
villageoises, très célèbres, « Köy Koperatifleri
» qui existent encore aujourd’hui.
Comment fonctionnent ces coopératives ? En fonction de ce qui est
cultivé dans les villages, on crée une usine de transformation
correspondante. Exemple : un village cultive des tomates, on va créer
une usine de sauce tomate sous forme de coopérative de villageois.
L’État va aider un peu financièrement, surtout au niveau
des charges. Chacun met un peu d’argent, les villageois deviennent
copropriétaires. Les membres des coopératives sont prioritaires
(selon un certain quota) sur la liste pour aller en France. Ainsi ils peuvent,
à partir de la France, injecter de l’argent dans la coopérative
de leur village. Ils s’engagent à envoyer au pays une partie
de leur salaire qui doit être réinvestie sur place. Ainsi en
1972, 21860 travailleurs sont partis vers l’étranger.
Ce système de coopérative a fonctionné pour les tomates,
les fruits, les légumes, le raisin transformé en vin, etc…
Pour ces raisons, les immigrés de Turquie qui sont arrivés
en France provenaient essentiellement de milieu rural, pas qualifiés
et surtout peu scolarisés. C’était aussi une période
où en France, il y avait des mouvements sociaux et il ne fallait
surtout pas que ces immigrés s’occupent de syndicalisme, etc…
La préoccupation du patronat français, c’était
qu’ils ne soient pas syndiqués.
On a amené des milliers de turcophones pour les faire travailler
dans les usines du secteur automobile (Peugeot, Renault, Citroën),
dans les mines en Lorraine ou encore dans des grandes usines comme Roth
Frères ou Général Motors à Strasbourg.
Cette population ne provenait pas des grandes villes turques. On les a déracinés
de leurs village natal pour les implanter ici. Ceci explique les raisons
de ce type d’immigration. Plusieurs études ont montré
que le grand saut vers l’émigration s’est opéré
du village anatolien à la ville européenne sans passer par
une grande ville de Turquie.
En 1974 a lieu l’arrêt officiel de l’immigration dont
l’accord concernant la main-d’œuvre devient caduc.
Pourtant, l’immigration turcophone en France, depuis les années
70, ne cesse de progresser : elle passe de 59 000 personnes en 1972 à
151 000 en 1984 ; au recensement de 1990, on dénombre 197 712 turcs
et 350 000 à celui de 1999.
C’est une population très jeune ; 1/3 a moins de 16 ans et
81% d’entre eux ont moins de 40 ans (en 1996).
Le regroupement familial, les naissances, la régularisation des travailleurs
clandestins, et les demandeurs d’asile politique sont à l’origine
de ce phénomène.
Un deuxième type d’immigration a immédiatement pris le relais : le regroupement familial, très rapidement, contrairement aux autres immigrations que la France a connues, y compris espagnole et italienne. C’est une immigration à caractère familial. L’arrêt officiel de l’immigration a accéléré cette démarche. Le nombre de membres rejoignant la famille en 1963-73 s’élève à 6176, pour monter à 127 314 dans les années 1974 -1993. En Alsace, en 1996 par exemple, 92% des turcophones vivaient en famille, ce qui est important. La population féminine est en progression constante. Elle est passée de 25,7% en 1975 à 44,5% en 1990. En 1985, elle représentait 13,3% de l’immigration familiale arrivée en France.
Un troisième type d’immigration est arrivée en France
à partir des années 78 : les réfugiés
politiques. La Turquie se trouvait au centre d’un cycle de
violences politiques (10 à 20 morts par jour) vers les années
75-77, aggravé en 1978 par la proclamation de la loi martiale dans
certaines régions et, en 1980, par le coup d‘État fascisant
et la suppression du parlement, des partis politiques…
Cette situation politique provoque une immigration plus « intellectuelle
», celle des réfugiés politiques. La France a d’ailleurs
pris sa part dans cette immigration. Je signale, au passage, que c’est
à partir de cette arrivée de réfugiés politiques
que l’immigration turcophone en Europe a constitué un réseau
d ‘associations. Cette immigration « intellectuelle »,
venant surtout des grandes villes et possédant une culture urbaine
– contrairement à l’immigration précédente
–, a créé un dynamisme associatif et une solidarité
entre membres de la « communauté turque ». Après
le coup d’État en Turquie (1981-83), les demandeurs d’asile
ont obtenu le statut de réfugiés en France. De 1984 à
1987, 24 210 ressortissants de Turquie sont entrés en France au titre
de « demandeurs d’asile ». De 1987 à
1993, ce chiffre passe à 54 278.
Ce n’est pas pour rien que les associations turcophones ont poussé
comme des champignons, un peu partout en Europe, à partir des années
1979.
Nous avons donc trois types d’immigration :
- la première, ouvrière, célibataire,
- le regroupement familial tout de suite après,
- les réfugiés politiques par la suite.
Dans la majorité des cas, l’arrivée des réfugiés
politiques s’est arrêtée dans les années 1985,
excepté en ce qui concerne la population kurdophone.
Soyons clair, je parle en général et non pas de cas particulier.
Cette population kurdophone est composée de personnes qui, pour la
plupart, ne sont pas militants politiques. Les mouvements kurdes ne les
envoyaient pas vers l’Europe. Ils se sont organisés autrement
et ailleurs (en Syrie et Irak). Ceux qui arrivent en Europe sont donc essentiellement
des familles qui ont probablement subi des pressions contraires de la part
de la guérilla kurde et de l’armée turque, et qui ont
quitté leur campagne avec cette illusion d’un ailleurs meilleur.
« Je vais mieux gagner ma vie en France et en Europe qu’ici,
dans mon village ou dans la ville où je suis. »
C’est par le biais de l’asile politique que cette immigration
kurdophone a continué par la suite. Par exemple, à Paris ou
en Alsace, vous trouverez des personnes en provenance de Maras (Marach),
de Tunceli et d’un peu partout. Pratiquement tous les restaurants
sont « marachéens », kurdes, alévites. Certains
se demandent si Maras n’est pas plus grand qu’Istanbul !
Dans certains départements, les villes et villages kurdes sont presque
« vides ». Et, quand il y a un mort¸ les vieillards disent
qu’ils ne trouvent personne pour « creuser la terre ».
Ils sont obligés de chercher des ouvriers de la sous-préfecture
qu’ils doivent rétribuer.
Il m’a semblé essentiel de vous montrer l’importance
de ce phénomène migratoire kurdophone et les raisons pour
lesquelles ils sont venus en France. Contrairement aux pays nordiques (Suède,..)
qui accueillent les Kurdes d’ Adiyaman, de Diyarbakir, les Kurdes
de France et de Suisse sont essentiellement de Maras, Antep, Tunceli. Les
relais familiaux ou d’amitié ont contribué à
implanter ces immigrés en France plutôt qu’ailleurs.
Cela explique le pourcentage élevé de Kurdes de Turquie en
France.
Question de la salle : Est-ce que la langue kurde est différente de la langue turque ?
Ali Basaran : Elle n’a rien à voir. Ce sont
deux langues tout à fait différentes, qui s’écrivent
et se lisent différemment. La langue turque est une langue d’origine
ouralo-altaïque qui fonctionne à partir de suffixes. La langue
kurde serait une langue de la branche européenne Personnellement,
je ne la connais pas du tout. Tous les Kurdes de Turquie, sauf les personnes
âgées, savent lire et écrire le turc parce que l’école
est obligatoire. C’est pourquoi quand je parle d’eux, j’emploie
le mot « turcophone », même s’ils sont d’origine
kurde, parce qu’ils parlent le turc.
On peut parler d’intégration, d’assimilation, de tout
ce que vous voulez, mais c’est une réalité de la population
turque. Non seulement ce sont deux langues différentes, mais au sein
de la langue kurde, il y a deux branches importantes : ZAZA et KURMANDJI,
qui ne se comprennent pas du tout.
Question de la salle : S’il vous plait, quand vous parlez d’immigration, vous vous arrêtez en 1985, mais depuis cette date jusqu’à maintenant, que s’est -il passé ?
Ali Basaran : Le regroupement familial se poursuit. Il est vrai que j’ai oublié de parler d’un phénomène important qui est le mariage. Certains chercheurs et sociologues parlent d’« exportation ou d’importation de conjoints ». Beaucoup des jeunes générations turcophones en France se marient avec quelqu’un de Turquie.
Question de la salle : Il n’y a pas beaucoup de mariages mixtes…
Ali Basaran : Effectivement, au sein de la population
immigrée de Turquie, le mariage mixte est moins répandu que
dans les autres communautés. Pourquoi aller chercher des conjoints
en Turquie ? Les réponses sont diverses. La première raison
est liée aux parents et à la famille. Cette dernière
pense qu’elle est en train d’éclater et qu’il n’y
a plus de repères culturels et identitaires. Le jeune turcophone
d’ici ne maîtrise pas sa culture d’origine, sa langue,…et
tout ce qui devrait construire son identité. Il faut donc un «
pilier » qui maîtrise ces éléments. C’est
une peur permanente dans les familles, surtout dans la première génération
d’immigration turcophone.
La deuxième raison est du domaine de la tradition, qui privilégie
beaucoup les mariages entre cousins ou entre les descendants d’une
même famille. « La fille de l’autre ne m’aidera
pas, mais la fille de ma famille me prendra en charge quand je serai en
situation de besoin. » Je fais ici la traduction d’une croyance
populaire. Cela signifie que les grands-parents ou les parents d’un
garçon ou d’une fille pensent que, s’ils marient leur
jeune avec quelqu’un de la famille ou quelqu’un de leur entourage
en Turquie qu’ils connaissent, cette personne va les entretenir le
jour où ils en auront besoin. Par cette démarche, ils auront
« sauvé » quelqu’un de leur famille.
Ce n’est pas dans les coutumes de l’immigration turcophone d’ici
d’aller dans une institution ou dans une maison de retraite. Les jeunes
de Turquie ont une identité et une assise culturelle affirmées,
ce qui est rassurant pour les Turcs d’ici.
Cette croyance est très forte.
Question de la salle : Cela se réalise vraiment ?
Ali Basaran : Cela se réalise, tout à fait.
Salle : Et puis cela permet de garder des liens quand ils veulent aller en Turquie.
Ali Basaran : Ce tissu de relations existe effectivement
entre les familles. Ce n’est pas spécifiquement ce qu’ils
recherchent, mais cela peut aider.
La véritable raison, c’est qu’ils craignent que les enfants
s’éloignent de leur culture, deviennent pour eux des étrangers
et perdent les valeurs véhiculées par la famille depuis des
temps ancestraux ! Les parents sont dans la culpabilité d’une
mauvaise transmission des valeurs. Aussi devient-il nécessaire voire
indispensable pour eux d’entretenir des liens avec leur culture. Comme
les jeunes d’ici sont démunis de repères culturels,
la logique veut que l’on cherche dans le pays d’origine la réponse
à cette nécessité de préserver la culture d’origine.
Les parents en parlant de leurs jeunes, emploient facilement le mot «
içi bos» (« l’intérieur vide
»).
Il y a un décalage entre l’idée qu’ils ont de
la Turquie et la réalité de celle-ci. Leurs références
socioculturelles et scolaires datent du temps de leur départ du pays.
Ils essayent de transposer ici les pratiques qui existaient au village il
y a 30, 40 ans. Cette problématique est plus liée au décalage
entre la culture rurale et la culture urbaine, qu’entre la culture
turque et la culture française.
Par exemple, j’ai parlé tout à l’heure de Roth
Frères : c’est une grande usine qui fabrique les équipements
intérieurs pour des voitures à Strasbourg, et qui avait fait
venir beaucoup d’ouvriers turcophones. Ils logeaient dans un foyer
juste à côté de l’usine. Dans les années
1975-76, un des ouvriers turcophones a voulu sacrifier un mouton lors de
la fête du sacrifice, comme sa religion le demande. Il a pris le bus,
il a été le plus loin possible, vers les villages autour de
Strasbourg. Il a trouvé et acheté un mouton. Il a voulu le
rapporter au foyer pour le sacrifier. Lorsqu’il a voulu monter dans
l’autobus, les voyageurs ont été étonnés,
et se sont demandés si ce turc ne tombait pas de la lune. Le chauffeur
a refusé qu’il monte avec le mouton : lui tout seul, oui, mais
le mouton pas question. Le Turc et le chauffeur se sont fâchés.
Finalement, le chauffeur de bus a eu gain de cause.
Puis, le Turc a raconté cette histoire à ses copains. Il leur
a dit : « Le chien est “haram” (impropre à
la consommation) mais il peut monter dans le bus, par contre le mouton,
qui est “helal“ (c’est à dire propre à
la consommation) n’a pas le droit de monter dans le bus. Je ne comprends
pas. »
Cet homme, en référence avec les us et coutumes du milieu
rural en Turquie pensait totalement être dans son droit. Chez lui,
au village, on fait monter les moutons dans le bus pour aller les vendre
à la sous-préfecture tandis que les chiens ne sont jamais
admis dans le véhicule.
Cela dénote un décalage culturel certain entre le monde rural
et le monde urbain. Bien sûr, il n’aurait pas pu agir de la
sorte dans une grande ville turque comme Ankara ou Istanbul. Cela ne se
fait pas non plus.
Un deuxième exemple pour éclairer cette dichotomie entre
la culture rurale et urbaine. Les personnes de culture rurale sont très
solidaires avec celles avec qui elles partagent une même religion,
une même contrée, une même région, etc…
Partout où elles se trouvent, elles recréent le groupe. Elles
ont l’habitude de se prêter de l’argent sans signer de
papiers administratifs. C’est une question de confiance, car la parole
est importante, elle fait loi. Je parle bien de pratiques dans des villages,
entre membres d’un même clan, d’un même village,
d’une même province, des descendants d’une même
famille… Cela se pratiquait il y a 30 ou 40 ans.
A Haguenau, une petite ville à 30 kilomètres de Strasbourg,
les gens de Yozgat, tous Turcs alévites, ont créé une
coopérative entre eux, sans aucun papier. Ils ont décidé
de s’entraider afin que chacun puisse acheter un logement. Cela concernait
13 ou 14 familles. Chaque année, les familles ont cotisé dans
une « cagnotte » commune. Certains sont allés chercher
crédit auprès de banques. Ils ont payé les intérêts
du crédit de leur poche. C’est un fonctionnement qui existait
déjà dans les traditions villageoises. Ils sont restés
sur leurs références.
Effectivement, au bout de quelques années, chaque membre de cette
coopérative virtuelle « sanal » (mot turc pour
dire virtuel), a obtenu un logement. Grâce au capital ainsi constitué,
ils ont pu emprunter à la banque pour acheter leur logement. Cela
n’existe que chez les turcophones issus de milieu rural, parce que
les habitants des grandes villes de Turquie fonctionnent comme ici : si
ce n’est pas écrit sur le papier, ce n’est pas valable.
Imaginez les difficultés de ce public, de milieu rural, attaché
à la culture orale, arrivant dans un pays où tout est urbanisé,
même dans des petits patelins disséminés en Lorraine
où la communication est urbaine et où la parole n’a
pas de valeur administrative.
Tout ce qui est écrit faisait peur, je dis « faisait »
parce que la communauté turcophone est entrée petit à
petit dans les démarches, d’autant plus que c’est la
seule grande communauté de France qui n’est pas francophone.
Nous allons maintenant parler de l’école en Turquie. Je vais
vous montrer quelques documents, j’espère qu’ils seront
lisibles.
Je vais vous présenter le programme proposé par l’école
« maternelle » turque. Ce sont des établissements d’élite
(privés et payants), je le précise d’avance, ce ne sont
pas des établissements de milieu populaire.
L’école maternelle, telle qu’elle fonctionne en France,
n’existe toujours pas en Turquie. Il y a des classes maternelles (ana
sinifi) ou des maisons de l’enfance (çocuk evi)
que certains enfants fréquentent durant une année : souvent
ce sont des classes qu’on appelle « préparatoires »
à l’école. Elles sont un peu équivalentes aux
grandes sections de maternelle, sauf qu’en grande section, il y a
déjà deux années de scolarité au préalable,
alors qu’en Turquie, il s’agit d’une seule année.
A l’heure actuelle, il existe un groupe scolaire qui possède
plusieurs établissements au niveau national, sous le sigle d’ISIL
Anaokullari. Vous pouvez voir dans le programme que l’anglais
est enseigné dans ces classes.
C’est une sorte de grand trust qui crée des écoles privées
pour gagner de l’argent. Voici le programme d’activités
: éveil sportif et culturel, anglais et religion. C’est le
programme d’une manière générale pour le groupe,
il n’y a pas de distinction entre les niveaux 1, 2 et 3.
L’enseignement de l’anglais est important : si l’enfant
apprend l’anglais dès le plus jeune âge, il pourra s’exprimer
sans l’accent turc. Ce groupe scolaire travaille avec l’Université
de Cambridge.
Voici le programme d’une autre maternelle privée (Maison de
l’enfance ÖZEN - ÖZEN çocuk evi),
beaucoup plus conséquent, qui propose une répartition d’activités
sur 3 âges différents.
Un groupe a été constitué en 2000-2001 avec la participation
des mères pour travailler autour des jeux pour les enfants à
partir de 2 ans.
Les trois groupes d’âge sont les suivants :
- Un groupe d’enfants de 5 à 6 ans qui bénéficie
d’un programme pour toute la journée.
- Un autre groupe accueille les moyens, les enfants de 4 à 5 ans.
Ils ont également un programme sur toute la journée.
- Le 3e groupe accueille les enfants à partir de 3 ans.
Ils ont un programme pour la demi-journée. L’école s’arrête
autour de 13 heures.
Ce sont des établissements qui coûtent très chers, même
les familles de classe moyenne ne peuvent pas se les payer facilement.
Je vais vous présenter plus en détails le programme de la
grande section (préparation = hazirlik) : vous allez voir
que tout est bien cadré et précis. Les classes dites « préscolaires »
pour les enfants de 5-6ans sont ouvertes dans peu d’écoles
primaires.
| 7h30-8h30 |
Accueil dans « le nid » (yuva), ce qui correspond au foyer de l’enfance, le jardin de l’enfance |
| 8h30-9h |
Jeux libres (les jeux d’intérieur, d’extérieur ou sur ordinateur) |
| 9h-9h30 |
Dessins animés, contes |
| 9h30-10h |
« Notre hymne », gymnastique rythmique |
| 10h-10h30 |
Goûter |
| 10h30-12h |
Actions culturelles, vie sociale, poésies, devinettes, poèmes, contes préparation à l’école élémentaire, écriture, tests |
| 12h-13h |
Repas |
| 13h-13h30 |
Repos, écoute de contes et dessins animés, jeux de doigts |
| 13h30-14h |
Motricité, Activités éducatives et jeux de groupe |
| 14h-14h30 |
Activités manuelles : découpage, collage, dessins cadrés, pâte à modeler |
| 14h30-15h30 | Activités sociales, ballet, folklore, musique, gymnastique rythmique, anglais (une fois par mois spectacle, natation) |
| 15h30-16h30 | Activités en lien avec le développement intellectuel : compter, technique de calcul |
| 16h30-17h |
Goûter |
| 17h-17h30 |
L’heure des activités |
| 17h30-18h30 | Jeux : lego, puzzles, jeux de table, jeux de groupe en salle, jeux sur ordinateur |
| 18h30-19h |
Préparation et rentrée à la maison |
Vous voyez que tout est bien organisé, dans le sens où tout est
calculé, y compris l’anglais et l’informatique.
Même certains moyens employés n’existent pas en France.
En Turquie, on considère les enfants comme des adultes et on essaie
d’appliquer les programmes, pour qu’ils soient les meilleurs
de la classe dès l’école élémentaire.
Pourquoi ?
Parce qu’en Turquie, le système scolaire ressemble au parcours
d’un cheval de course. Dès la fin de la maternelle, il existe
des écoles élémentaires, privées, spécialisées
et payantes. Les frais d’entrée sont très élevés
et les places sont obtenues par concours. C’est le prix à payer
si on ne veut pas aller à l’école publique en milieu
« populaire ».
Au sein des écoles publiques, il existe différents niveaux
de qualité.
L’entrée dans les « bonnes écoles », comme
Anadolu Lisesi ou Fen Lisesi, se fait toujours par concours.
En Turquie, depuis la rentrée scolaire1998-1999, l’école
est obligatoire pendant 8 ans : 5 années d’étude à
l’école élémentaire plus 3 années de collège.
Le taux d’inscription, au niveau national, dans les structures préscolaires
du groupe d’âge des 4-6 ans, était de 9,3% pour l’année
scolaire 1997-98 [2].
Question de la salle : Et les enfants entrent à quel âge à l’école élémentaire ?
Ali Basaran : Comme en France, dans leur 7e année,
à partir de 6 ans et demi. Mais si vous posez la question aux Turcs,
ils vont vous dire que c’est à 7 ans.
On a d’autres repères, on calcule, les années de manière
différente.
En Turquie, un enfant qui vient de terminer sa 7e année, a 8 ans.
En France, on considère qu’il a 7 ans. Ce qui fait qu’en
Turquie, on considère que l’enfant commence l’école
à 7 ans. En réalité, c’est faux, il peut y entrer
à partir de 6 ans et demi comme ici.
Le type de structures privées que je viens de vous exposer existe
uniquement dans les grandes villes.
Question de la salle : La scolarisation est-elle identique pour les garçons et les filles ?
Ali Basaran : Oui. L’école est obligatoire pour tout le monde.
Jusqu’en 1998, seule l’école élémentaire
était obligatoire, maintenant ce sont 8 années d’études
qui sont obligatoires : élémentaire et collège. Malgré
cette obligation, il y a des résistances, surtout en milieu rural
où les familles n’envoient pas leurs enfants à l’école
à partir d’un certain âge, parce qu ‘elles en ont
besoin pour donner un coup main (garder les moutons, s’occuper du
jardin,..). Comme par hasard, cela concerne beaucoup plus les filles. Malgré
certaines difficultés en 1996-1997, la Turquie a eu un taux de scolarisation
dans les écoles primaires de 99,8% et dans les écoles secondaires
(collège) de 69,6%, selon le Ministère de l’Éducation
nationale de Turquie.
La durée de l’enseignement est de 180 jours de scolarisation
par an.
Pour aller plus loin, en France, une recherche réalisée par
M. GOKALP, publiée en 1996, dit que 51% des turcophones de France
ont été scolarisés dans leur langue maternelle. Ce
qui signifie que 49% des turcophones qui arrivent en France n’ont
jamais été scolarisés. Parmi les 49% non scolarisés,
80% sont des femmes.
Nous pouvons donc donner des éléments concrets de cette réalité.
Comme c’est un public d’origine essentiellement rurale, il reflète
bien tout le décalage au niveau de la ruralité.
Suite à une demande de précision dans la salle : La décision d’une scolarité obligatoire de 8 années a été signée le 12 août 1998 dans une circulaire officielle dont la mise en application a sans doute commencé dès l’année scolaire suivante 1998-1999.
Question de la salle : Donc, depuis le début de l’application, à peine cinq ans se sont écoulés ?
Ali Basaran : Effectivement. Beaucoup de chantiers sont
encore en cours, par exemple en ce qui concerne l’orientation, les
conseillers d’orientation, les psychologues scolaires, les classes
spécialisées, etc. Pour le moment, il n’y en a pas.
Les pédagogues turcs sont en train de réfléchir à
leur mise en place.
Auparavant, après les cinq ans d’école primaire, il
y avait le collège : le collège public, le collège
théologique, le collège scientifique, etc.
Le fait de rallonger la durée des études à huit ans
a entraîné la suppression de ces différents collèges.
Un grand débat a eu lieu en Turquie, à ce moment-là,
animé surtout par les partis religieux qui ont reproché au
gouvernement de rendre le public athée, parce que les collèges
préparant à la filière théologique étaient
aussi supprimés.
Revenons aux écoles maternelles. En Turquie, il y a beaucoup de «
yuva », qui signifient « nids » ou « foyers
d’enfance ». Les structures, qu’elles soient publiques
ou privées, ont créé énormément de «
yuva » : crèches, haltes-garderies, jardins de l’enfance
ou encore foyers de l’enfance. Ce type de structures n’est pas
du tout assimilable à l’école maternelle. Les parents
y déposent les enfants quand ils peuvent et uniquement s’ils
peuvent payer, ce qui veut dire que la fréquentation au cours de
l’année scolaire n’est pas régulière.
Un ouvrier qui travaille dans un groupe industriel paiera moins cher parce
que l’usine participe quelque peu aux frais de scolarité, mais
s’il n’en fait pas partie, il doit payer en totalité.
Ces structures payantes et privées ne sont pas très répandues
dans le milieu rural, parce qu’il n’y a pas de grandes usines,
ni de grandes structures d’État .
L’école maternelle est actuellement au cœur du débat
pour décider si on va choisir la formule française, allemande
ou autre
Une année d’étude de préparation commence à
se répandre dans les écoles publiques. C’est ce qu’on
appelle les « classes de préparation », qui remplaceraient
les écoles maternelles pour le moment. Dans les grandes villes, elles
commencent à se développer.
Le public turcophone d’ici n’a donc connu l’école
maternelle qu’en France. En outre, dans ses références
culturelles, l’enfant de moins de sept ans ne peut pas entrer dans
les apprentissages, parce qu’il est considéré encore
comme un bébé. Les enfants de bas âge sont surprotégés
par la mère. Elles considèrent qu’ils ne peuvent entrer
dans les apprentissages qu’au moment de l’entrée à
l’école élémentaire, à sept ans, où
il y a des livres, des cahiers et des crayons. Là, c’est l’école.
C’est ce que pensent les familles turcophones en France.
Intervention de la salle : C’est vrai que les mamans disent souvent que l’enfant à l’école maternelle a encore le temps. Il doit jouer.
Ali Basaran : Si elles disent qu’il doit jouer,
ça a sans doute le même sens que pour vous, c’est positif.
Mais souvent elles pensent que l’enfant doit s’amuser, faire
passer le temps sans la notion d’apprentissage et de socialisation.
De plus, l’école maternelle n’est pas dans leurs références.
Elles ne comprennent pas ce que l’école française veut
faire avec leurs enfants. Ce n’est pas de la mauvaise volonté.
Deuxième aspect : Elles pensent qu’ils sont encore des bébés
à qui il ne faut pas mettre des cadres tout de suite, comme pour
les enfants en âge scolaire, pour tout ce qui concerne le respect
des règles, de la discipline… Quand ils grandiront, ils apprendront
cela. Je rappelle que grandir, c’est fréquenter l’école
élémentaire.
Vous allez voir beaucoup d’enfants turcophones en maternelle qui ne
connaissent pas la vie de groupe, le respect de l’autre, des règles,
de leur tour de parole… Ce n’est pas parce que l’enfant
est méchant, mouvementé ou timide, mais parce que dans le
milieu familial, on croit que l’enfant de cet âge doit se comporter
ainsi. En grandissant, il apprendra.
Vous avez évoqué tout à l’heure le jeu. Le jeu
dans les cultures populaires, y compris maghrébine, est considéré
comme une action permanente, mais pas du tout utile. On fait passer le temps
en s’amusant. Pourquoi ? Parce que ce public n’a aucune référence
pour le jeu éducatif. Il a pour référence le jeu des
hommes qui jouent dans les bistrots, au tric-trac « tavla
», aux jeux de cartes, etc. Les jeux sont inutiles et existent pour
« tuer » le temps.
L’école maternelle propose le jeu éducatif comme média
de scolarisation et d’apprentissage. L’enseignant dit aux enfants
: « Viens, on va jouer », la maman dit : « Va jouer »,
mais le message de l’enseignant est : « Viens, on va apprendre
par le jeu », celui de la mère est « Va tuer le
temps. » Enseignant et famille parlent du jeu, mais pas de la même
manière. D’où l’importance de sensibiliser ce
public autour des jeux éducatifs. Nous organisons énormément
de réunions dans les écoles maternelles avec le public turcophone,
entre autres. On montre des jeux par niveaux et on explique comment ça
se joue et à quoi ça sert. De temps en temps, on demande aux
mères de venir participer aux jeux (ce sont souvent les mères
qui sont disponibles les après-midi). Elles se rendent compte que
ce n’est pas facile, ce n’est pas comme on le voit de l’extérieur
et que cela nécessite une réflexion, du vocabulaire, des stratégies,
etc.
C’est ce qu’on peut appeler de « l’éducation
populaire ». Il faut passer par là. Tout à l’heure,
je vous montrerai des jeux que j’ai rapportés ici. Les mères
ont participé à la fabrication de certains d’entre eux.
Cette démarche a permis de créer des liens entre les élèves
et les parents ainsi que de restaurer les parents dans leur rôle éducatif
:« je sais, donc je peux t’apprendre ». Cela crée
également des liens entre l’école et les familles..
Dernier point sur l’école maternelle : les enfants turcophones
n’ont pas un rythme tel que l’école française
le souhaite, en ce qui concerne les horaires de coucher et de lever. C’est
également le cas dans d’autres pays méditerranéens,
et dans les pays chauds en général.
N’oublions pas que les parents proviennent pour une grande majorité
de milieu rural : ils grandissent au village. Chaque enfant est l’enfant
de tout le monde. Tout le monde fait attention à tous les enfants.
Un contrôle social est exercé collectivement : si un enfant
fait une bêtise, il peut être corrigé par d’autres
personnes que ses parents, même physiquement. Les parents sont d’accord,
ils disent que c’est bien. Ici, ça ne se fait pas. Cette approche
est liée à la culture de milieu rural. Ce n’est possible
ni en Turquie de milieu urbain, ni en France.
Deuxièmement, les enfants comme leurs parents regardent la télé
tard. On se rend visite entre familles. Les enfants dorment quand ils tombent
de sommeil vers 22 heures, 23 heures ou minuit. Ce qui fait que le matin,
ces enfants n’arrivent pas à se réveiller pour venir
à l’école. Les mères ne les réveillent
pas et ne les emmènent que l’après-midi à l’école.
On a fait énormément de sensibilisation autour de cela. On
sait bien qu’à l’école maternelle, l’essentiel
des activités se déroule le matin, surtout en petite section
où les enfants font la sieste l’après-midi. On explique
aux parents le fonctionnement d’une journée d’école
maternelle : accueil, langage, ateliers, goûter, W-C, comptines…
Je vais vous donner un exemple de ce qui s’est passé dans un
village tout près de Phalsbourg. Les Turcs, habitants de ce village,
viennent de Kayseri, ils sont de la même province de Turquie. Nous
avons découvert que les enfants turcs ne fréquentaient pas
l’école maternelle. Pourquoi ? Parce que les parents fonctionnent
comme ils faisaient dans leur village de Turquie, les enfants restaient
avec leurs parents. Nous avons organisé une réunion spécifique
pour en parler, l’année d’après, tous les enfants
ont fréquenté l’école maternelle. Les familles
ont transposé ici ce qu’elles vivaient en Turquie.
D’où l’importance de l’information et de la sensibilisation.
Il faut le faire. Si le message passe, les choses se passent très
facilement par la suite.
Question de la salle : Comment faire quand les parents ont des difficultés pour parler et comprendre notre langue ?
Ali Basaran : Vous avez souvent dans la famille ou l’entourage,
quelqu’un qui parle le français. On peut le prendre comme intermédiaire,
mais en faisant attention. Par exemple pendant des années, les nationalismes
turcs et kurdes étaient très fortement marqués et en
opposition ; les alévites et les sunnites ne se fréquentaient
pas non plus. Mais maintenant ces tensions se calment un peu. On peut mieux
discuter. Beaucoup d’associations réalisent ce travail d’intermédiaire.
Les emplois-jeunes, les aides-éducateurs parlant ces langues peuvent
vous aider.
En Alsace, nous avons à disposition des personnes, qui travaillent
dans des associations, des centres socioculturels, sur lesquelles nous pouvons
compter. Nous orientons certaines familles vers eux en cas de difficulté
à se comprendre.
Intervention de la salle : Je suis directrice d’une association qui s’appelle Inter Service Migrants et qui propose un service d’interprétariat.
Ali Basaran : Inter Service Migrants peut intervenir mais c’est payant.
Intervention ISM : C’est ce qui garantit la neutralité en tous cas.
Ali Basaran : L’interprète va traduire ce
qui est dit. Excusez-moi, je ne connais pas votre travail, mais dans ces
actions il faut plus que ça : il faut un médiateur, quelqu’un
qui connaît le système d’ici et de là-bas pour
combler le vide…
L’interprète va traduire mot à mot. Or, pas mal des
structures ou de métiers n’existent pas dans le système
scolaire turc. Il y a beaucoup de sigles : CLA, CLIN, CCPE, RASED…
qu’on ne connaît pas… Il faut que la tierce personne puisse
attirer l’attention et expliquer le contexte pour que les parents
puissent comprendre. Par exemple, si on se contente de traduire CLIS : «
Classe d’Intégration Scolaire », cela ne veut rien dire
pour les parents puisque cela n’existe pas dans leurs références.
L’explication des programmes, du fonctionnement, du pourquoi d’une
orientation, des critères de validation, de la finalité, s’impose.
Parfois, on est confronté à des problèmes uniquement
à cause de cela.
Avez-vous d’autres questions ?
Non, alors je continue sur la comparaison entre les deux systèmes.
Dans le système scolaire turc, nous n’avons pas de RASED. Le
concept de rééducateurs est spécifiquement français.
Il n’y a pas de classes spécialisées : les CLIS, CLAD,
CLIN, CLA.
Les sorties sur plusieurs jours ainsi que les classes transplantées
(classes vertes, classes de découverte, etc.) n’existent pas.
Je ne parle pas des sorties journalières où on ne passe pas
de nuits à l’extérieur, sauf dans certaines écoles
privées. Mais ce n’est pas dans le programme de l’Éducation
nationale turque.
L’organisation de la scolarité en cycles n’existe pas.
Les parents et l’élève décident de l’orientation
selon différents critères : la motivation, l’intérêt
et les moyens financiers. L’école n’a pas la même
fonction par rapport à l’orientation.
Selon le niveau et la motivation de l’élève, les parents,
avec l’aide parfois d’un enseignant qu’on appelle «
enseignant guide » (rehber ögretmen) qui donne des informations,
choisissent le lycée. [Cf. l'enseignement secondaire en Turquie]
Les lycées sont très variés : on trouve le lycée
scientifique (Fen Lisesi), qui correspond à peu près
au bac S en France, le lycée social dont j’ai rapporté
le programme ici, que je peux projeter sur l’écran afin que
vous puissiez vous faire une idée, le lycée technique et le
lycée littéraire. Ce sont toutes des structures séparées.
Enfin, il y a le lycée professionnel, évidemment au terme
des huit ans d’études.
Vous avez les lycées d’État publics d’Anatolie
(Andolu Liseleri) pour les élites, où les élèves
entrent sur concours. Il y a les lycées scientifiques (Fen Liseleri)
qui sont très bien organisés et préparent les élèves
à aller plus loin dans les études. Ils n’existent pas
partout non plus, cela dépend des provinces. Il peut y avoir des
internats dans ces lycées.
Il existe tout un secteur privé en Turquie : petite enfance (maternelle),
élémentaire, collège, lycée, université.
Le public turcophone essaie, en général, de rentrer dans le
privé parce que le cadre et la formation sont meilleurs et préparent
mieux les élèves à entrer à l’Université.
On ne peut pas entrer à l’Université comme en France,
il faut passer deux concours de degré différent.
L’année dernière, je crois que 1 700 000 élèves
ont passé le concours pour entrer à l’Université,
y compris ceux issus du système d’enseignement par correspondance.
Il reste donc plus que la moitié des bacheliers « sur le carreau
». Pour pouvoir avoir des bons résultats scolaires ou entrer
dans les écoles de prestige ou encore à l’Université,
les élèves fréquentent les cours privés dans
les « dershane » ; ce sont des structures privées, parallèles
aux écoles (niveau primaire, collège, lycée et plus).
Selon les données chiffrées du Centre de concours de Turquie
(ÖSSY) rapportées par les quotidiens, en 2003-04, sur
1 900 000 bacheliers seuls 22% seront placés.
Pour terminer, je dois préciser que l’école, surtout
primaire, n’a pas lieu toute la journée. Il n’y a pas
assez de bâtiments, surtout dans les grandes villes. Une partie des
élèves vient dans la matinée de 7h30 à 13h,
l’autre partie vient l’après-midi. Ces élèves
qui sont scolarisés à « mi-temps » peuvent suivre,
pour certains d’entre eux, des cours privés.
Ce qui fait que beaucoup d’enseignants donnent des cours une demi-journée
en école publique, et l’autre demi-journée en école
privée « dershane » pour gagner plus d’argent.
Les enseignants ne peuvent pas vivre correctement avec leur salaire. La
plupart d’entre eux cherchent un travail complémentaire pour
gagner décemment leur vie. Certains enseignants vendent même
des citrons dans la rue.
Dans le contexte français, on peut difficilement comprendre la situation
des enseignants en Turquie.
Intervention en turc d’une participante dans la salle.
Ali Basaran : Je traduis. Madame dit que tous les enseignants ne vendent pas des citrons ; ce sont les hommes, pas les femmes, car ce sont eux qui ont la charge de faire vivre la famille. Et elle prend la défense des femmes…
Question de la salle : Attache-t-on de l’importance à la scolarité de l’enfant quelle que soit l’origine des parents, urbaine ou rurale ?
Ali Basaran : L’école est sacrée pour
les parents turcophones, tout comme pour les parents maghrébins.
Il y a un proverbe peu utilisé mais qui est très présent
dans les mentalités des parents : « eti senin kemigi benim
». En voici la traduction : « La chair est à toi, les
os sont à moi ». Cela signifie que, quand on amène un
enfant à l’école, on le confie à la maîtresse.
« Vous avez le droit de former cet enfant pour qu’il devienne
quelqu’un, un Homme. Mais, s’il ne fait pas le travail qu’il
faut, vous avez tous les droits, même de le tuer, je viendrai ramasser
les os ! »
C’est très lié à une mentalité populaire
qui existe depuis des siècles en Turquie et dans certaines régions
de l’empire ottoman.
Vers le XIVe siècle, des confréries ont mis au point un système
d’apprentissage professionnel performant qui a donné une valeur
très importante à l’apprentissage d’un métier.
Une phrase du califat Ali dit : « Je serai l’esclave de celui
qui m’apprend un mot – Bana bir kelime ögretenin kölesi
olurum. »
Cette mentalité est très ancrée dans les pratiques
du public turcophone. L’enseignant de village, en milieu rural, est
un savant. Il est juriste, avocat, juge, médecin, il a plusieurs
rôles, il sait tout ! Quand quelqu’un a un problème,
il va voir le « médecin !», je veux dire l’enseignant.
Il va lui demander des informations, de l’aide, des prescriptions
pour des maux de tête ou autres…
C’étaient les références de l’immigration
originaire de Turquie en France, même si des choses ont changé
depuis.
Donc, l’école est sacrée, l’enseignant est sacré,
il faut absolument réussir dans la vie scolaire pour réussir
socialement. Les parents turcs s’impliquaient énormément
à l’école en Turquie. Ils s’y rendaient spontanément
et immédiatement lorsqu’ils avaient une question à poser
sur son fonctionnement ou sur la scolarité de leur enfant.
En France, lorsqu’on a la charge d’élèves dans
une classe, on ne peut pas se permettre de recevoir les parents sur le champ.
Je peux vous donner un exemple arrivé à Colmar. Un jour, un
papa turc arrive dans une école, il va directement dans la classe
de son enfant, et frappe à la porte pour s’entretenir tout
de suite avec l’institutrice. La maîtresse lui dit : «
Ecoutez, je fais classe, je ne peux pas vous recevoir tout de suite, je
suis désolée, mais on peut prendre un rendez-vous. »
Le papa s’en va sans rien dire. Plus tard, il fait la même démarche
et obtient la même réponse. Il se fâche, claque la porte,
et lance quelques gros mots à l’institutrice, comme quoi elle
n’est pas une bonne enseignante et qu’elle est raciste. Et il
s’en va très énervé . Lors d’une réunion
bilingue que j’anime avec des parents turcophones et des enseignants,
ce papa intervient pour dire qu’il n’est pas content, que l’enseignante
n’aime pas les Turcs, etc. L’enseignante réagit en disant
qu ‘elle ne comprend pas pourquoi ce monsieur est tellement agité
et qu’elle n’a rien dit de méchant. Alors le papa turc
explique qu’il a fait deux démarches pour discuter de son enfant,
mais la maîtresse n’a pas voulu discuter avec lui. Elle a refusé
le dialogue. Pour lui, c’est une sorte d’atteinte au respect
de l’homme en tant qu’être humain : en refusant de discuter
avec lui, l’institutrice ne l’a pas respecté. Ce monsieur
continue : « chez nous [en Turquie], on dit que celui qui frappe à
ta porte “même s’il est ton ennemi, il faut ouvrir tes
bras pour l’accueillir”. » Pour lui, c’est cette
représentation qui prédomine.
Ce papa est resté dans ses repères culturels. Mais les deux
protagonistes ont tout à fait raison, chacun dans ses références.
Le papa turc, en Turquie, trouvera toujours l’enseignant disponible
pour discuter avec lui. C’est une pratique répandue là-bas,
surtout dans le milieu rural. Il règlera son affaire et il partira
tranquillement. L’enseignant a également raison car, en France,
les pratiques sont différentes. S’il n’y a pas de médiation
pour expliquer pourquoi ce monsieur a réagi ainsi dans ses références,
et pourquoi l’enseignant a réagi autrement, on ne peut pas
se comprendre.
C’est ce qui manque actuellement pour tous les publics, pas seulement
turcophones, dont les références scolaires sont différentes.
S’il n’y a pas de véritable explication, enseignants
et parents ne peuvent pas se comprendre pour pouvoir avancer ensemble.
Ce décalage existe encore, mais certaines familles turcophones qui
sont en France depuis longtemps commencent à connaître le système.
Un autre exemple de décalage scolaire : c’est par rapport aux
psychologues scolaires. En Turquie, je vous l’ai déjà
dit, ils n’existent pas. Quand on parle de psychologues, on pense
tout de suite psychiatrie. Il faut donc rassurer, expliquer qu’ils
ne sont pas les « médecins des fous » et que les
psychologues scolaires sont des enseignants spécialisés qui
font partie de l’Éducation nationale.
D’une manière générale, si les parents ont compris
tout ça, et qu’on leur a expliqué le travail qui va
être fait avec leur enfant, ils acceptent la prise en charge, font
confiance et confient leur enfant.
Question de la salle : Par rapport aux gros handicaps, existe-t-il des établissements spécialisés en Turquie ?
Ali Basaran : Oui. Il y a des écoles spécialisées pour handicapés mentaux ou physiques, mais uniquement dans les grandes villes.
Question de la salle : Et que fait-on des enfants qui ont des difficultés scolaires, qui ont du mal à apprendre ? Quelle est la position des parents et des enseignants dans ce cas-là ?
Ali Basaran : Il y a deux choses. Jusqu’à
l’instauration des 8 années de scolarité obligatoire
en 1989, on n’avait pas à faire à des enfants en difficulté.
L’école élémentaire – avec 5 niveaux de
classes – était obligatoire. Même l’élève
en difficulté avait le temps jusqu’à l’âge
de 14 ans pour en finir.
Depuis l’allongement de la durée de la scolarité, des
réflexions sont menées pour prendre mieux en charge ces enfants,
mais il n’y a pas encore de structures spécialisées
dans ce domaine. En revanche, certains enseignants sont libérés
sur un volant horaire pour donner des cours de soutien. Mais les choses
ne sont pas encore tout à fait installées.
Intervention en turc d'une participante dans la salle.
Ali Basaran : Cette dame pense que pour le moment, les 8 années de scolarité obligatoire sont encore une « coquille vide » et qu’il faut la remplir. Je ne peux pas répondre. Je ne suis pas ministre. Je ne fais pas partie de l’Éducation nationale turque. J’ai un avis personnel comme tout le monde.
Question de la salle : Est-ce qu’on pourrait instaurer plus que 8 années de scolarité obligatoire ?
Ali Basaran : Dans l’état actuel, non. Il
faut déjà s’ancrer et se stabiliser dans ces 8 ans.
C’est aussi une question de force politique. Le gouvernement actuel
a été présenté comme musulman modéré.
Il y a des chrétiens démocrates alors pourquoi pas des musulmans
démocrates ? L’histoire de l’Europe est différente,
mais dans le monde musulman, les mouvements « musulmans démocrates
» n’existent pas encore.
Avec un gouvernement turc et un parlement composés en majorité
écrasante de musulmans « modérés » issus
de mouvements traditionalistes, il n’y a pas de risque d’aller
dans ce sens. Par ailleurs, vu les pratiques des établissements de
prestige qui proposent une année « préparatoire »
supplémentaire, il se peut que ce système se généralise
: ou bien les collégiens auront 4 ans d’études ou bien
les lycéens.
Question de la salle : Y a-t-il un enseignement religieux dans ces établissements scolaires ?
Ali Basaran : Oui, j’ai oublié de vous en parler. Le cours religieux est obligatoire. Ceci depuis la prise du pouvoir par les généraux en 1980. Ils ont pensé que les valeurs culturelles et morales étaient en perte de vitesse. Ils ont donc rendu obligatoire le cours de religion pour tout le monde, dans le public et dans le privé, à l’école élémentaire, au collège et au lycée. Mais le cours de religion enseigné est le sunnisme alors que 30% de la population de Turquie est alévite par exemple.
Question de la salle : Dans le cadre des cours d’ELCO, les professeurs de turc sont-ils obligés d’enseigner la religion aux élèves ?
Ali Basaran : Non. Les cours d’ELCO ont pour but
d’enseigner la langue et la culture d’origine. La France a signé,
dans les années 1970 des accords avec 7 pays d’immigration,
dont fait partie la Turquie (1978). Les enseignants viennent du pays d’origine
pour enseigner la langue turque du cours élémentaire jusqu’au
collège, à raison d’une heure trente à 3 heures
maximum par semaine. Ces accords bilatéraux sont signés pour
« reconnaître l’identité culturelle des enfants
et assurer une meilleure intégration au retour dans le pays d’origine
». La Turquie a envoyé des enseignants dès les années
1980, ce sont des conseillers religieux, « les imams », qui
ont suivi cette politique. Aujourd’hui ces accords sont caducs, mais
ils sont encore en application car ce sont des accords bilatéraux.
Il y a des intérêts économiques et politiques derrière.
Officiellement, les enseignants de la langue et la culture d’origine
ont un programme à appliquer : le programme turc appliqué
en Turquie. Vous vous rendez bien compte qu’avec 1h30 par semaine
de cours il est impossible de suivre l’ensemble du programme prévu
initialement pour 26h/semaine, d’autant plus qu’il y a des différences
incroyables de niveaux entre élèves.
Donc, ils font des choix :
• Premièrement : préparer absolument la fête
du 23 avril, la fête des enfants.
En Turquie, c’est une fête dédiée aux enfants
par Atatürk lors de la proclamation de la République turque.
Chaque année, la fête du 23 avril est organisée au niveau
national. Ce sont les enseignants dans les écoles qui la préparent.
Les ELCO la prennent en charge également, pour garder le contact
avec le public turc et par « obligation ».
• Deuxièmement : parler d’Atatürk
Vous le connaissez. C’est un homme d’État, leader de
la République turque.
•Troisièmement : apprendre aux enfants qu’ils sont turcs
et musulmans.
Quel que soit l’enseignant, ces éléments vont favoriser
le sentiment national turc. Je ne mets pas en cause les capacités
ou la bonne volonté des enseignants d’ELCO. Si vous avez des
enseignants de tel ou tel bord, les choses peuvent aller plus loin. En Alsace,
et je pense que c’est pareil ici, ces enseignants sont arrivés
depuis trois ou quatre ans. Ce sont souvent des enseignants, essentiellement
des femmes, qui maîtrisent un peu la langue. L’année
dernière, sur 16 enseignants d’ELCO en Alsace, il y avait 15
femmes.
Au niveau du CRAVIE, nous organisons également une formation pour
ces enseignants, donc je les connais bien.
Avant le coup d’État de 1980, il y avait une forte participation
des élèves turcophones à ces cours. A partir de 1980,
le taux a chuté. Ces derniers temps, celui-ci commence à remonter.
Cela démontre une volonté de faire apprendre la culture d’origine
aux enfants. Ce cours d’ELCO est pour les parents une réponse
possible.
Question de la salle : Y a-t-il un diplôme délivré ?
Ali Basaran : Non, ces enseignants délivrent un certificat d’école primaire qui est maintenant caduc car il ne correspond à rien.
Question de la salle : Et que se passe-t-il avec la population non musulmane en Turquie ?
Ali Basaran : La population non musulmane est autonome
dans son organisation et sa gestion. Elle possède des lieux de cultes
(synagogues, églises) depuis des siècles. Ces lieux sont respectés
par la population. Elle édite des journaux, anime des radios. Chrétiens
et juifs sont avantagés par rapport aux minorités de la religion
musulmane tels les alévites
La Turquie possède une richesse culturelle, ethnique et religieuse
au sein de sa population. Cette diversité se transpose également
en France. Les membres de la communauté de la Turquie sont de toutes
origines, régionales, sociales, ethniques et confessionnelles mais
aussi de tous horizons politiques. Cette immigration, bien qu’elle
soit nourrie de la laïcité et de jacobinisme, est menacée
aujourd’hui par l’intégrisme religieux et le nationalisme
(kurde et turc)
Deux variantes
Ethnicité, identité culturelle : Turc, Kurde, Lâz, Caucasien, Assyrienne, Arménien, Arabe
Confession, croyance : sunnite, alévite, catholique, orthodoxe, juif, chiite
• Les Turcs sont au premier rang par l’importance de l’immigration
• Les Kurdes sont au deuxième rang. Nous constatons des regroupements
géographiques selon l’origine ethnique. En Alsace, certaines
petites villes regroupent des communautés d’origine kurde,
par exemple à Sainte-Marie-aux-Mines, Mulhouse,…
• Puis viennent les Lazes, qui sont plus « turquistes que les
Turcs » parce qu’ils ont commencé à revendiquer
leur identité culturelle depuis les années 1980 seulement.
Par exemple, au nord de Strasbourg, dans une petite ville qui s‘appelle
Reichshoffen, on trouve énormément de Lazes qui sont plus
turcs que les Turcs.
• Il y a encore d’autres ethnies, assyriennes ou caucasiennes.
Ces derniers sont des gens originaires des pays du Caucase et composent
une partie de l’immigration turcophone.
En France, il faut retenir ces deux composantes : turques et kurdes. Les
Kurdes sont surreprésentés en France si on compare le pourcentage
dans la population turcophone d’ici avec celui de la Turquie (8 à
12 millions sur 65 millions d’habitants).
Il faut également considérer les croyances, les pratiques
et les appartenances religieuses. Au sein de la population turcophone, on
trouve les Sunnites : le sunnisme est la religion d’État ,
même si la république turque est un État laïc.
Elle possède un ministère d’État qui gère
La Direction des Affaires Religieuses (Diyanet Isleri Baskanligi)
qui emploie près de 99 000 fonctionnaires. Ce sont essentiellement
des imams (prêtres musulmans), fonctionnaires de l’État.
Les cours de religion dans les écoles sont d’obédience
sunnite.
A côté des sunnites, on trouve des alévites qui représentent
à peu près 30% de la population turcophone (qui, je le rappelle,
est de 65 millions d’habitants).
On trouve aussi des juifs et des chrétiens, orthodoxes, catholiques
et grégoriens. La population de Turquie est à 99,5% musulmane.
Les deux plus grandes communautés représentées dans
le public turcophone en France sont les sunnites et les alévites.
Question de la salle : Est-ce que ce sont des chiites ?
Ali Basaran : Non, en Turquie, il y a très peu
de chiites. On les trouve dans un quartier d’Istanbul et dans les
villes frontières avec l’Iran. En Turquie, les chiites sont
vraiment minoritaires. Ils sont moins nombreux que les juifs, les orthodoxes
et les catholiques. Les groupes religieux autres que les musulmans sont
vraiment minimes.
Vous savez probablement que le premier État chrétien, créé
après Jésus-Christ, a été fondé sur le
territoire turc actuel. Depuis, certains sites sont restés chrétiens,
constitués d’une population catholique et grégorienne
très bien organisée. Les minorités religieuses entretiennent
des rapports internationaux avec d’autres pays, ce qui fait qu’elles
ont une organisation interne forte, au sein de laquelle l’État
turc ne peut pas intervenir, ni exercer de pression. Elles ont leurs propres
églises, leur journal, leur radio, etc. En revanche, les minorités
musulmanes sont restées longtemps sous une pression totale. En 1993,
(il y a 10 ans, ça ne fait pas si longtemps), les alévites
ont organisé pendant une semaine un grand rassemblement populaire
dans une ville de Turquie (SIVAS), pour commémorer un leader, poète
alévite qui a vécu au XVIe siècle. Au cours de cette
manifestation, 37 intellectuels ont été brûlés
vifs dans un hôtel. Les tensions sont encore très fortes. C’est
pour cela que les communautés sunnites et alévites ne se fréquentent
pas, elles ont chacune leur chapelle.
Les Turcs et les Kurdes ne se fréquentent pas tellement non plus.
Cela évolue tout doucement, mais c’est long.
Comment distingue-t-on un sunnite d’un alévite ? C’est
très difficile.
Historiquement, je vous rappelle qu’à la mort du prophète,
sa famille représentée par Ali, gendre et cousin de Mohamed,
a voulu prendre en charge son décès, les cérémonies…
Les autres clans se sont regroupés, un califat a été
choisi contre la volonté des descendants de Mohamed. La séparation
a commencé à ce moment-là. Des guerres internes se
sont développées. Le parti sunnite (Yezid, le préfet
de Syrie) a voulu supprimer les descendants de Mohamed, et ainsi de suite.
Les alévites croient aux 12 descendants de Mohamed, à partir
d’Ali et de sa descendance. Ces 12 descendants sont considérés
comme des imams, comme des guides légitimes.
Par contre, le sunnisme est devenu un idéologie d’État.
Ses membres ont occupé les places de califes jusqu’à
l’instauration de l’empire ottoman. Ils prenaient des décisions
pour tous les musulmans du monde. La branche chiite est issue de ce schisme
également.
Sachez que les mosquées sont fréquentées par les sunnites.
Les alévites ne les fréquentent pas. Les sunnites font le
Ramadan, pas les alévites. On trouve des intégristes dans
le milieu sunnite, mais pas chez les alévites, ce qui ne veut pas
dire que tous les sunnites sont intégristes, soyons clairs. Tous
les catholiques, heureusement, ne sont pas intégristes.
Je voudrais préciser rapidement ce que j’ai dit tout à
l’heure sur les diversités culturelles. Le public turcophone
auquel vous avez à faire est d’origine rurale pour une grande
majorité, avec une culture orale, peu ou pas scolarisé, porteur
d’une culture dite d’origine, mais pas forcément turque
en tant que telle, selon l’appartenance ethnique et religieuse. Nous
sommes loin du fonctionnement social traditionnel où la personne
était appelée à se conformer à un modèle
unique, même si de l’extérieur l’apparence semble
être uniforme. L’immigration de l’est et du centre de
la Turquie est dominante.
Ils arrivent en France au sein d’une société de culture
urbaine, de culture écrite et francophone. Avec peu de bagage scolaire,
et une connaissance partielle de la culture dite d’origine, la crise
identitaire est inévitable.
Ce que nous ressentons très fortement chez les élèves
mais également chez les adultes, ce sont les questions suivantes
:
• Quelle est ma langue ?
• Quelle est ma culture ?
• Quelle est ma religion ?
La population originaire de Turquie en raison de l’environnement
natal ne maîtrise pas complètement sa « culture d’origine
». Qu’est-ce que cela veut dire être kurde ? Qu’est-ce
que cela veut dire être turc ? A part une langue spécifique
à chacun, pas grand chose pour la plupart des personnes. La langue
est constitutive de l’identité évidemment, mais aussi
les coutumes, les traditions, les fêtes, la cuisine, la religion,
le pays qu’on a quitté, les ascendants ainsi que tous les référents
de la culture qui ne sont plus présents en France et qui ne sont
pas maîtrisés par ce public : littérature, théâtre,
musique, opéra, cinéma, etc.
Ils ne gardent souvent que des éléments conservateurs de la
culture. Qu’est-ce que cela signifie ?
Les relations femmes/hommes, garçons/filles, les habitudes vestimentaires,
les fêtes religieuses, le mariage, la circoncision, …sont des
éléments culturels primordiaux de la culture d’origine.
Le public turcophone d’ici devient davantage conservateur car il essaie
de transmettre ce qu’il connaît ou pense connaître. En
Turquie, toute la population – sunnite ou alévite – pratiquante
ou pas, sait comment pratiquer les croyances religieuses. A l’arrivée
en France, tous ces éléments culturels prennent de l’importance.
Pour certains, ceux-ci deviennent l ‘essentiel de la culture. Alors,
la religion prend cette première place. Le public turcophone a le
souci de transmettre sa culture, parce qu’il se rend compte que ses
enfants commencent à parler le français après l’école,
qu’ils prennent de la distance, qu’ils communiquent moins. Ils
ne sont surtout pas comme les parents l’imaginaient. Il y a une culpabilité
et une pression pour les mettre sur la « bonne voie ».
Les parents pensent qu’ils doivent transmettre aux enfants leur culture,
du moins ce qu’ils en savent. Je vous disais qu’un non-pratiquant
ou un laïc en Turquie peut devenir un peu plus pratiquant ici, et surtout
transmettre des éléments religieux de sa culture afin que
l’enfant s’imprègne de quelques critères, de quelques
éléments. Les croyants voient rapidement leurs limites au
sein du pays d’accueil : ils se mettent alors à la recherche
de quelques éléments religieux qu’ils trouvent dans
les mosquées ou des associations religieuses. Des associations islamo-culturelles
existent partout. Elles répondent à cet état de crise
et de détresse autour de la religion. De même, lorsqu’un
turc ou un kurde cherche à transmettre ses valeurs culturelles ou
identitaires à ses enfants, et qu’il les maîtrise mal,
il va se retourner vers des structures nationalistes.
Intervention dans la salle : C’est un malentendu à lever, car ceci est vécu par les enseignants français comme un refus d’intégration. J’entends souvent des enseignants qui disent qu’ils ont beaucoup essayé mais que le plus important pour les familles turques, c’est qu ‘elles gardent leurs valeurs culturelles turques etc., et qu’elles ne comprennent pas qu’on empêche un enfant de dix ans, qui est né en France, d’entrer dans nos valeurs. Certains enseignants, pas tous, démissionnent car ils estiment que ce n’est plus la peine. Il y a une non-compréhension de ce que vous dites là, du fait que les familles turques culpabilisent de voir leur enfant entrer dans les valeurs du pays d’accueil. Ce n’est pas suffisamment su.
Ali Basaran : Vous savez, en moyenne, sur une année,
je rencontre entre 600 et 800 parents turcs. Je constate, d’une manière
générale, qu’à part une infime partie de ces
familles intégristes, les parents turcs ne veulent pas se fermer
sur eux-mêmes : ils veulent vivre dans de bonnes conditions avec la
culture ou la société d’ici, y compris les pratiquants.
En revanche, ils culpabilisent énormément de ne pas avoir
su donner à leurs enfants des éléments référentiels
de la culture turque et que ceux ci ne soient pas comme ils le souhaitaient.
D’autre part, ils connaissent leurs limites : ils reconnaissent qu’ils
ne savent pas leur apprendre la langue ou la religion ou la musique,…
mais ils cherchent des structures pour le faire. Par exemple, les parents
turcs sont énormément demandeurs d’accompagnement ou
de soutien scolaires. Ils sont très critiques dans les interventions
parce qu’ils savent qu’eux-mêmes ne sont pas capables
d’apporter du soutien scolaire à leurs enfants, à cause
du problème de la langue, des compétences, etc. Ils cherchent
une structure qui peut les remplacer dans cette démarche. Mais comme
ils constatent que dans ces activités on agit beaucoup dans le domaine
éducatif plus que dans le domaine scolaire pur, plus classique (faire
les devoirs, lire, écrire…), ils pensent que ce n’est
pas bien et n’en voient pas l’intérêt. J’ai
plein d’exemples comme ça.
C’est la même chose au niveau des valeurs religieuses. Ils cherchent
des structures. Comme ils estiment qu’ils ne savent pas s’y
prendre, ils préfèrent amener leurs enfants à la mosquée
pour qu’ils suivent des cours coraniques afin de devenir de bons musulmans,
de connaître les valeurs religieuses pour savoir comment faire le
Ramadan, comment se comporter dans le respect mutuel au sein de tel ou tel
groupe d’âge, comment gérer l’intergénérationnel
et les liens entre hommes et femmes.
D’autre part, les parents veulent se situer en tant que Turcs, avant
tout, plutôt que musulmans. Dans ce cas, le questionnement se pose
sur l’identité turque : quels éléments transmettre
pour être Turc ? Ce n’est pas facile, d’autant plus si
on ne maîtrise pas l’histoire, la littérature ou d’autres
éléments culturels turcs, parce qu’on était simple
ouvrier, agriculteur au village. En s’installant dans un autre pays,
ces questions interpellent. Et là, on cherche des structures qui
peuvent apporter des réponses. Mais ce sont souvent des structures
nationalistes, qui font la promotion de l’idée de devenir de
« bons » Turcs. Je n’ai pas dit qu’il n’existe
pas d’associations socioculturelles laïques qui proposent des
activités variées, je parle des associations qui proposent
de devenir de « bons » Turcs dans le sens nationaliste du terme.
(…)
Ce que je peux conseiller aux enseignants, aux travailleurs sociaux, c’est
d’entretenir et de développer des contacts avec les familles
turques, sans prendre en compte la manière dont elles s’habillent,
dont elles se comportent… Je suis enseignant ou travailleur social
: j’ai des contacts avec ce public en tant que parent d’élèves.
Nous avons intérêt à travailler ensemble pour la réussite
scolaire de l’élève. Le reste ne m’intéresse
pas. Dans ces conditions uniquement, on peut créer des relations
d’égalité et de confiance d’individu à
individu. Lorsque qu’on rassure ce public dans son rôle de parent
d’élève, il n’aura pas besoin d’aller voir
ailleurs. La confiance joue énormément.
Intervention dans la salle : Il y a quand même une chose qui fait le lien, c’est la télévision, vous n’en avez pas parlé.
Ali Basaran : Je n’ai pas le temps de parler de
tout, vous savez, je précise certains points, et je vous répondrai
après.
Le décalage intergénérationnel
La première génération souhaite rester sur ses références
culturelles turques, la deuxième génération grandit
dans le contexte socioculturel d’ici. Cela génère un
conflit très fort qui ne se reflète pas forcément à
l’extérieur.
Un proverbe turc dit : « kol kirilir yen içinde kalir »
(« le bras cassé reste dans l’habit »), ce qui
signifie que le problème qui se vit à l’intérieur
ne se montre pas à l’extérieur. Dans le contexte familial,
si le conflit n’est pas à son extrême, il n’est
pas visible. Si jamais des personnes extérieures percevaient le conflit,
ce serait trop tard : il n’y aurait plus moyen de le régler.
Certains Turcs de la jeune génération, de la deuxième
génération, coupent les liens de façon très
radicale avec leurs parents. J’ai vu dans le journal que c’était
arrivé dans des familles turcophones de Metz-Borny par exemple. Certains
jeunes sont impliqués dans telle ou telle affaire, pourtant le père
se comporte comme un bon citoyen turc.
Je connais un cas très précis dans une famille d’origine
kurde, dont le papa est laïc, très ouvert, qui vient d’une
région (Tunceli) connotée laïque, à gauche en
Turquie. Son enfant se trouve à 80% à l’opposé
de ses valeurs. Ce papa ne parvient pas à le comprendre et à
l’accepter. Il culpabilise énormément.
Revenons à la question concernant la télé, qui est
liée à l’organisation sociale pour des personnes immigrées
qui ne parlent pas la langue du pays d’accueil, quelles qu’elles
soient.
Les moyens technologiques actuels, dont la télévision fait
partie, mais également Internet, le téléphone portable,
les SMS, MMS, nous permettent de communiquer et d’être au courant
de tout ce qui se passe dans le monde. Ces personnes peuvent être
en France géographiquement et vivre dans leur pays d’origine,
en suivant les évènement là-bas. Par exemple, la plupart
des turcophones d’ici apprennent les événements importants
par la télé turque (décès de M. Mitterand, la
guerre du Golfe,..). « Vücudu burda kafasi orda »,
le corps est ici, la tête est là-bas.
La société est organisée de telle manière qu’on
peut effectuer des achats sans parler un mot de la langue du pays d’accueil.
Vous allez dans n’importe quel supermarché, vous faites vos
courses, vous arrivez à la caisse, vous regardez le chiffre qui s’affiche,
vous payez et vous repartez. Vous n’avez pas besoin de communiquer.
L’évolution de la société fait que le contexte
n’est plus le même qu’il y a 20 ou 30 ans. Les gens n’ont
plus l’obligation d’employer la langue pour vivre, je n’ai
pas dit pour travailler. C’est souvent vrai pour les femmes au foyer
qui n’entretiennent pas de relations avec l’extérieur.
La télé joue un rôle très important chez les
turcophones. On peut recevoir une dizaine de chaînes avec l’antenne
parabolique. On peut vivre nuit et jour au rythme de la Turquie grâce
aux images. On capte 25 à 30 chaînes turques grâce au
digital turc (chaînes numériques) et grâce à Internet,
on peut écouter toutes les radios qu’on veut. Physiquement,
vous êtes en France, mais vous pouvez vous retrouver instantanément
à Istanbul ou partout ailleurs en Turquie.
Ces éléments prennent de l’importance culturellement.
Une enquête menée en Allemagne montre que la troisième
génération de turcs maîtrise et comprend mieux le turc
que la deuxième qui ne possédait ni l’antenne parabolique
ni les nouvelles technologies de communication. C’est au cours de
la troisième génération que l’antenne parabolique
s’est généralisée. Elle remplace la communication
en turc au sein des familles. Les enfants de la troisième génération
apprennent le turc essentiellement via la télé, pas par les
parents.
Ces éléments jouent un rôle très important dans
notre vie ici. (…)
L’alphabet turc est composé de 29 lettres dont 8 voyelles
et 21 consonnes.
La langue turque est une langue agglutinante qui est caractérisée
par l’importance du suffixe. A partir de la racine du mot, on rajoute
des suffixes. A partir d’un mot, on peut former une véritable
phrase à l’aide de différents suffixes.
Par exemple, la phrase « Parislelistiremediklerimizden misiniz
», qui veut dire « Vous êtes un de ceux que nous n’avons
pas pu rendre parisien », peut se transformer en une phrase complète
en français en y ajoutant 13 suffixes, chaque suffixe correspondant
à quelque chose de bien déterminé. Le turc est une
langue très élastique.
Il n’y a pas de préfixe, contrairement à la langue française.
Il n’y a pas de regroupement des lettres qui font des sons. Chaque
lettre correspond à un seul son. Toutes les lettres sont toujours
prononcées. Chaque consonne et chaque voyelle sont uniques. Le son
nasal n’existe pas non plus.
Sur le document que je vous laisse, je prends un exemple avec un mot français
: « choc », En français, on ne prononce pas isolément
toutes les lettres écrites puisque le c et le h sont combinés
en un seul phonème. Dans « choc », un turc entend trois
sons : (ch), (o) et (k), qui se traduisent chacun
à l’aide d’une seule lettre :
(ch) = s
(o) = o
(k) = k
Toutes les lettres écrites sont prononcées.
Lorsque vous avez compris cette règle et que vous connaissez la prononciation
des lettres turques, vous savez lire le turc sans le comprendre.
Nous avons des enfants qui arrivent en maternelle, sans maîtriser
la langue de l’école. Ces enfants ont la nationalité
française, la famille est installée en France depuis la deuxième
voire la troisième génération. Mais, dans la famille,
on ne parle que le turc. Ils ne côtoient donc la langue française
qu’à l’école. L’enfant commence par apprendre
quelques mots : école, maîtresse, partir, maman, manger, pipi…
et dans un deuxième temps, il commence à faire des phrases.
Il va dire : « moi manger », « moi école venir
».
Pourquoi ? Parce que dans sa langue maternelle, l’ordre des mots n’est
pas le même qu’en français. En turc, on trouve d’abord
le sujet, puis le complément, puis le verbe à la fin (S+C+V).
Le sujet est toujours en tête de phrase, le verbe en finale absolu.
Sujet – c. de temps – coi – cod – c. de cause –
prépos. – verbe
Ben dün Ozan’dan kitabi okumak için aldim.
Moi/je hier d’Ozan livre lire pour emprunté
Traduction : Hier, j’ai emprunté le livre à Ozan pour
lire.
Sans le savoir, l’enfant turcophone reproduit cette structure. Grammaticalement,
il n’a pas appris la langue turque. Il l’a acquise oralement
dans les situations familiales de la vie quotidienne.
Les pronoms personnels qui existent sont :
Ben = je ; Biz = Nous
Sen = tu ; Siz = Vous
O = il/elle ; Onlar = Ils/Elles
Le o correspond à la troisième personne du singulier
sans détermination de sexe.
La langue turque – ce n’est pas la seule – défend
totalement l’égalité entre femmes et hommes. A partir
de cette donnée, les collègues féminines pourront mieux
défendre la langue turque où l’égalité
linguistique (uniquement) est totale parce qu’il n’existe ni
de masculin ni de féminin. Dans la langue turque, on note une absence
de genre et d’article défini.
Cela implique beaucoup de difficultés pour des personnes comme moi,
qui ai fait mes études en Turquie, de comprendre ces articles et
de les assimiler. La langue turque est mathématique et logique.
Si je parle de « chemise » en turc c’est suffisant. On
peut y rajouter des adjectifs : « grande », « petite
», « à carreaux… ». Mais il n’y a aucun
sens à dire « la chemise ».
Qu’est-ce qui justifie que « chemise » soit féminin
ou « stylo » masculin ? Pour un Turc, ce n’est pas logique,
le genre des mots n’existe pas. Si on parle de table, le mot « table »
se suffit à lui-même. Si je traduisais en français la
structure d’une phrase en turc, je dirais :
« masam - j’ai table » ou « masanin
üstünde yemek yiyiyorum - je mange sur table » mais
pas « la table ». L’article n’a pas de sens. De
plus, le genre est aléatoire en français.
Les enfants turcophones ont donc du mal à comprendre et à
assimiler cela. Pourtant, ils n’ont pas appris la langue turque écrite,
mais uniquement la langue orale, dans le contexte de la communication familiale.
En ce qui concerne la conjugaison, c’est toujours simple et logique.
Quand on sait conjuguer un verbe turc, on sait presque tout conjuguer. Il
n’y a pas de verbes irréguliers. On rajoute un suffixe indicateur
de temps au radical du verbe.
Au présent, c’est « IYOR », puis on conjugue,
pour la première personne, c’est « UM »
qui correspond au pronom personnel, et ainsi de suite :
Radical du verbe+l’article du temps+l’article du pronom personnel.
Gel-IYOR-um …je viens
Gel-IYOR-sun…tu vient
Gel-IYOR- --
Gel-IYOR-uz…Nous venons
Gel-IYOR-sunuz
Gel-IYOR-lar
C’est très facile d’apprendre à conjuguer un verbe.
L’harmonie vocalique est quelque chose d’important dans la langue
turque. Tout se fait dans le cadre de l’harmonie vocalique. Ce qui
signifie que sur les 8 voyelles de la langue turque, il y a 4 voyelles dures
et 4 douces.
Si la dernière syllabe du radical du mot a un suffixe qui se termine
par une voyelle dure, les syllabes qui suivent doivent débuter par
une voyelle dure. C’est identique dans le cas où la syllabe
se termine par une voyelle douce.
Le document que je vous ai fourni explique tout cela en détails,
notamment la formation du pluriel, etc. Nous allons donc maintenant parler
des actions pratiques sur le terrain.
Dans les écoles maternelles, nous travaillons beaucoup pour impliquer les parents dans les actions de l’école.
• Autour des imagiers bilingues
J’ai vu que les collègues du CASNAV avaient tiré les
imagiers bilingues que nous avons fabriqués à Strasbourg.
Ils en ont probablement ici aussi, je n’en sais rien. C’est
un travail que nous avons démarré dans une école maternelle
dans laquelle sont arrivés 25 enfants turcophones qui ne parlaient
pas le français. Des feuilles thématiques ont été
créées et chaque semaine, elles ont fait un aller/retour entre
la maison et l’école. Un article a été écrit
par une aide-éducatrice au sujet de cette expérience. Il est
paru dans le journal Le Furet, une revue sur la petite enfance
en Alsace, je ne sais pas si vous la connaissez.
• Autour d’un soutien scolaire pour enfants turcophones,
en impliquant leurs parents
Une deuxième expérience a été menée avec
des parents turcophones dans une école située dans un quartier
populaire de Strasbourg, le Neuhof, l’équivalent de Borny ici
à Metz. Le groupe scolaire est très grand : il est constitué
de deux écoles élémentaires et d’une école
maternelle. Les enseignants ont signalé au RASED, au mois de juin,
14 élèves turcophones en difficultés de lecture et
d’écriture, qui passaient du CE1 au CE2. Ils ne parvenaient
pas à lire ni à écrire en fin d’année
scolaire. On a organisé une rencontre avec les collègues et
les membres du RASED pour mener une réflexion dans laquelle j’ai
été impliqué, pour savoir ce qu’on pouvait mettre
en place à la rentrée. C’étaient les préoccupations
de l’équipe enseignante.
A la rentrée, des tests psychologiques ont été réalisés
par les psychologues scolaires. Ils ont montré que tous ces enfants
avaient une intelligence normale, mais des obstacles les empêchaient
d’entrer dans la lecture et l’écriture. Sous mon impulsion,
on a réfléchi au décalage culturel entre culture familiale
et culture scolaire ainsi qu’aux non-dits et aux interdits qui pouvaient
bloquer les enfants pour entrer dans l’inconnu. C’était
notre hypothèse.
Volontairement, on a créé un groupe avec ces 14 élèves
turcophones. Les autres élèves signalés en difficulté
sont entrés dans le soutien classique.
On a organisé, dès la rentrée, une réunion avec
les parents de ces élèves turcophones, afin de leur expliquer
la situation et le dispositif proposé. Le RASED fera du soutien une
demi-journée par semaine à condition que les parents viennent
une fois par mois et participent activement à ce soutien.
Que veut dire participer ? C’est très simple. Lorsque les parents
sont présents, ils vont suivre l’action proposée à
l’élève et l’accomplir avec lui. En aucun cas
les parents ne proposent des actions eux-mêmes. Dans ce travail avec
le RASED, les élèves sont libres de leurs mouvements : ils
peuvent jouer, ils peuvent sauter, sans prendre de risques puisque les mamans
sont là pour veiller, ils peuvent vouloir lire car quelqu’un
les aide, ils peuvent dessiner… A un moment donné, autour de
la table qui est le lieu de parole, tout le monde se réunit. Les
enfants rendent compte de ce qu’ils ont voulu faire, les autres élèves
ont le droit de poser des questions. Ensuite, les élèves rentrent
dans leur classe respective. Les enseignants du RASED et moi-même
restons avec les parents pour faire une évaluation, un bilan mensuel
: ce qui s’est passé pendant la séance, y a-t-il eu
un changement ou une évolution ? A chaque fois, il est nécessaire
de rappeler l’objectif, sinon les parents pensent que les enfants
sont venus jouer, et ils ne comprennent pas à quoi servent les activités
proposées et vécues par leur enfant. A chaque fois, les enseignants
expliquent aux parents les raisons pour lesquelles leur enfant est venu
à la séance de soutien : parce qu’il est agité,
qu’il a besoin de manipuler… Evidemment, l’atelier à
laquelle ont participé ces parents était bilingue ; ce qui
signifie que les parents avaient le droit de s’exprimer en turc et
en français, surtout pour les parents qui ne maîtrisaient pas
le français. J’étais là pour traduire. Mais le
soutien avec les élèves ne se déroulait qu’en
français.
Cette action a été conduite durant toute l’année scolaire, en rencontrant individuellement chaque parent et leur enfant, avec le RASED, l’enseignant et moi-même. Nous avons établi une sorte d’état des lieux intermédiaire, des bilans individualisés.
• Autour de réunions thématiques interculturelles
On a organisé des réunions thématiques avec ce public,
où étaient présents les parents et les élèves
(14 parents, 14 élèves).
Par exemple, au moment des fêtes de Noël, la rééducatrice
a préparé un petit exposé sur la signification de cette
fête pour les chrétiens. On a demandé aux mamans si
elles avaient quelque chose qui ressemblait à cela dans leur culture.
Il y a eu deux idées : le fête de Ramadan et la fête
du sacrifice.
Comme tout le monde n’était pas sunnite, pour suivre le Ramadan,
c’est la fête du sacrifice qui était unificatrice. Elles
ont expliqué cette fête en complétant mutuellement leurs
apports. Au cours de cet échange, les enfants ont pour la première
fois pu écouter les principaux partenaires de leur vie relater des
événements importants mais différents : la fête
de Noël, dont on parle partout, à l’école, avec
les copains, dans la rue, à la télévision mais pas
dans la famille. Ce qui veut dire que l’enfant peut en parler à
l’extérieur, mais que quand il rentre à la maison, il
ferme cette case. Et dans l’autre sens, c’est pareil.
Ces deux pratiques peuvent être ainsi légitimées, ce
qui contribue à « décoincer » l’enfant dans
sa tête et dans ses actes. La fête du sacrifice, par exemple,
a été légitimée parce qu’on en a parlé
à l’école, devant les enseignants, qui ne la connaissaient
pas. Noël avec les parents, c’est la même chose. Cette
pratique permet de rapprocher les deux milieux (milieu familial et l’école)
et de supprimer l’écart.
• Autour d’histoires et de comptines bilingues
Avec le même groupe, des échanges ont eu lieu à propos
de la complicité entre parents et enfants autour de la scolarité.
Ce concept n’existe pas ou très peu dans les milieux populaires,
en général, et pas du tout dans les familles turcophones d’ici.
Il a été nécessaire d ‘expliquer en quoi il est
important de raconter des histoires et des comptines aux enfants ainsi que
de leur chanter des chansons. Les parents ne connaissaient pas d’histoires
et de comptines françaises. A cela leur a été répondu
que les histoires pouvaient être racontées en turc.
Mais à quoi cela peut-il servir de raconter des histoires en turc
?
Les enseignants et l’équipe éducative leur ont expliqué
l’importance de ces échanges qui permettent aux enfants de
développer l’imagination, de les rendre curieux, de leur donner
l’envie d’apprendre davantage, de les renvoyer vers les livres,
de leur donner l’envie de lire… enfin tout ce qui contribue
à acquérir des connaissances nécessaires pour entrer
dans les futurs apprentissages scolaires. Etonnés, les parents ont
avoué que personne jusqu’à présent ne leur avait
demandé cela et que, depuis trente ans, ils avaient oublié
tout ce patrimoine. Ce qui nous a donné l’idée de publier,
grâce au rectorat, un recueil de comptines bilingues et un CD, réalisé
en collaboration avec les conseillers pédagogiques en musique. Grâce
à ces outils, il est possible de chanter en français et en
turc. Ils doivent être disponibles auprès des collègues
du CASNAV de Nancy-Metz, et la duplication est autorisée voire même
conseillée. Vous trouverez quelques exemplaires ici. Certaines comptines
se trouvent même sous la forme d’un karaoké.
Beaucoup d’écoles maternelles les utilisent dans le cadre d’actions
avec les parents turcophones et les enfants. C’est un support qui
aide les parents à retrouver leurs vieilles habitudes. Eux qui pensaient
que cela ne servait à rien constatent combien ces outils aident à
établir un dialogue avec leurs enfants, à créer une
complicité à travers des comptines et des histoires, et combien
ils stimulent leur désir d’apprendre plus.
• Autour d’albums bilingues pour enfants
Nous avons mis en place d’autres types d’actions encore. Nous
avons rendu une liste de 45 à 50 livres bilingues franco-turcs, essentiellement
pour l’école maternelle. Vous pouvez en trouver une partie
sur le site du CRAVIE, avec la sonorisation ; les parents racontent l’histoire
en turc et l’enseignant en français.
Beaucoup d’albums ne sont pas sur le site à cause des droits
d’auteur… Ils sont utilisés dans le cadre d’ateliers
parents/enfants à l’école maternelle. Des petits groupes
de parents, dont les enfants ont des difficultés linguistiques, sont
créés. Après explication de la situation, il est demandé
aux parents de s’impliquer. Il leur est demandé de raconter
le livre en turc avant que l’enseignante ne le raconte en français.
Pour rendre le livre bilingue, la traduction turque est collée sur
le livre avec de l’adhésif transparent. Le livre est prêté
à l’enfant, qui le ramène à la maison pour la
semaine. Dans certaines écoles, des enregistrements sur une cassette
audio avec la voix de la maîtresse ont été réalisés.
Ce stratagème rend l’histoire plus attrayante. Ensuite, il
est demandé aux parents d’écouter la cassette avec l’enfant,
et de respecter le signal sonore (la cloche) qui marque la fin de la page.
Cela permet de regarder l’illustration et d’écouter l’histoire
en français, les parents la racontent en turc, d’une autre
manière. Ce qui fait que l’enfant qui ne maîtrise pas
la langue française connaît déjà l’histoire
dans sa langue d’origine.
Quand la maîtresse commence à raconter cette même histoire
à toute la classe, ces enfants qui posaient des problèmes
(bruit…) parce qu’au bout de quelques minutes ils ne comprenaient
pas et ne suivaient pas, commencent à s’intéresser et
veulent même dire des choses parce qu’ils ont compris le sens
de l’histoire. Ils s’intéressent à ce qui se passe
dans la classe. Cela crée un pont entre les deux langues.
D’ailleurs, dans les programmes de l’école maternelle,
il est indiqué qu‘il faut s’appuyer sur les langues et
les cultures des élèves pour les amener vers une culture commune.
Malheureusement, jusque-là, pour des raisons pratiques ou autres,
ces élèves de cultures différentes ont été
ignorés juridiquement ou scolairement. Au nom de l’égalité
des chances, qui est une formule très belle, beaucoup d’enseignants
font la même chose avec l’ensemble des élèves.
Avoir la même distance avec tous les élèves et faire
le même cours pour tout le monde. Au final, les enfants qui suivent
sont ceux qui ont compris la langue de l’école et y ont été
initiés, préparés (pré-requis) par les familles.
Les autres subissent une exclusion de fait ! C’est ainsi qu’une
discrimination s’installe entre les élèves qui ne comprennent
pas, ne suivent pas et les autres.
Ce qui est demandé dans les programmes, et ce qu’il faudrait
faire, c’est prendre en compte la langue parlée dans la famille
par chacun des élèves (vietnamien, turc, alsacien, par exemple)
pour parvenir, au sein de la classe, à parler une seule langue commune
: la langue française. C’est valorisant. Au lieu de dire :
« Toi, tu ne parles pas le français, tu dois apprendre cette
langue. »
Si nous n’acceptons pas l’enfant en tant que tel, dans sa langue
et sa culture, celui-ci peut prendre une posture d’opposition, sans
que nous nous en rendions compte. « Tu ne me reconnais pas, je ne
te reconnais pas. Je ne rentre pas dans ce que tu proposes, puisque tu ne
me reconnais pas tel que je suis. » C’est ce type de raisonnement
que peut tenir un enfant dans sa tête.
Si dans la démarche, les familles sont associées avec les
mères qui rentrent dans l’école et participent à
des activités proposées à l’école, il
a été constaté que l’élève est
doublement motivé. En effet, les souhaits de la famille sont en adéquation
avec ceux de l’école. Il est absolument nécessaire de
créer des passerelles de ce type-là.
Intervention dans la salle : Généralement, les mères turques qui viennent directement de Turquie sont, comme vous le dites, un peu les garantes de la culture d’origine et ne rentrent pas elles-mêmes dans la langue française, même lorsque leurs enfants apprennent le français à l’école. Elles n’échangent pas trop ou ne le souhaitent pas.
Ali Basaran : Je constate que les parents qui arrivent
de Turquie, les jeunes mariés, que ce soient les hommes ou les femmes,
s’intéressent énormément à la réussite
scolaire de leur enfant, peut-être plus que les jeunes parents qui
vivent ici. Il est clair que la langue représente toujours un handicap.
Mais, malgré cela, leurs motivations sont beaucoup plus fortes.
Je constate, essentiellement de la part de jeunes mères qui viennent
de Turquie, qu’elles sont très impliquées dans la scolarité
de leurs enfants. Ce public, qui vient de là-bas, a grandi avec cette
mentalité de réussite scolaire. L’école est très
importante à leurs yeux.
Les gens d’ici pensent plus facilement que, même si leurs jeunes
ne réussissent pas à l’école, ils ne resteront
pas sans rien. Au moins, ils seront ouvriers, ils auront de quoi manger.
Ce ne sont pas les mêmes mentalités que les Turcs de Turquie.
En Turquie, il faut aller le plus loin possible. J’ai vu des jeunes
femmes de milieu conservateur, pour ne pas dire intégriste, mais
également de jeunes laïques entrer dans cette démarche.
On peut compter sur ces jeunes parents qui viennent de Turquie, ils sont
volontaires, ils sont actifs, mais il faut surmonter ce problème
de langue. Ils sont plus intéressants, dans les démarches
scolaires que les jeunes qui ont grandi en France, dans les quartiers populaires.
Ils sont beaucoup plus instruits scolairement et intellectuellement, même
s’ils viennent de petits villages. Le décalage est très,
très fort. Ceci dit, la deuxième génération
de Turcs en France maîtrise la langue et le système. Elle peut
s’impliquer plus facilement dans la scolarité et le suivi de
leurs enfants. Ils sont de bons partenaires dans ce travail
• Les jeux interculturels
Nous avons fabriqué beaucoup de jeux interculturels. Les collègues
du CASNAV pourront vous les montrer sur notre site Internet. Nous les avons
conçus et fabriqués nous-mêmes.
Nous avons pris sept thèmes : la cuisine, les moments conviviaux,
le mariage etc., chez les Turcs, les Alsaciens, les gens du voyages (Gitans)
et les Maghrébins.
Par exemple, pour la nourriture, on a le döner kebab, la choucroute
et le poulet cannelle.
Les jeux sont toujours bilingues : français / turc ; français
/ arabe ; français / rom.
Ces jeux sont de différents types : loto, mémory, domino…
Les règles de chaque jeu sont expliquées dans chacune des
langues, ainsi que les consignes.
Ces jeux sont mis à disposition dans les écoles maternelles
ou les structures de la petite enfance. Ils sont prêtés également
aux familles. Il faut se rappeler qu’initialement les familles n’accordent
pas de place au jeu pour les apprentissages. Une information auprès
des parents est nécessaire pour un résultat de qualité,
avant de lancer des activités autour des jeux.
Un autre jeu, qui porte sur les cultures transversales et universelles,
a également été réalisé à partir
du conte des Musiciens de Brême qui existe dans toutes les cultures.
Autour de ce conte, un livre musical bilingue a été conçu
sous forme de cartes.
Autour de l’album Roule galette du Père Castor, d’autres jeux ont été réalisés à partir de différents personnages. Beaucoup d’actions sont proposées en bilingues à travers ces jeux.
Le troisième jeu a été conçu et réalisé
autour de l’Arche de Noé. À partir de 15 familles d’animaux,
les enfants peuvent établir différentes catégories
en fonction de leur lieu de vie (air, terre, eau), de leur alimentation
et de leur apparence physique (les animaux à plumes, à poils,
à écailles…).
Ce jeu connaît un succès incontestable.
Le tapis tactile est un autre jeu qui a été fabriqué
par des femmes turques des quartiers populaires également. Chaque
jeu est accompagné d’un livret avec les règles du jeu
et un cahier pédagogique…
Sur ce tapis, il y a quatre maisons : dans chacune des maisons se trouvent
des objets qui correspondent à la maison.
Par exemple, voici la mère du Keloglan un personnage turc qui s’appelle
"garçon chauve". A partir d’une histoire du Keloglan,
des activités sont construites pour permettre aux mamans de réaliser
des objets avec leurs enfants.
Il y a aussi la maison de Nasreddin Hodja, un autre personnage turc.
L’idée de ce tapis tactile est venue des mères turques
qui l’ont fabriqué. Dans cette approche, il est clair que c’est
l’idée de la transmission culturelle qui est à l’œuvre..
C’est une alternative de la culture populaire, sans tomber dans un
piège ; c’est valorisant pour les élèves et pour
les parents surtout, qui prennent un grand plaisir.
Avez-vous des questions ?
Non, alors nous allons clore cette conférence.
Merci à tous.
[1] Voir l'aperçu synthétique du système éducatif turc.
[2] Selon la brochure Le système de l'éducation turque, République de Turquie, Ministère de l'éducation nationale, Ankara, 2000. Dans ce document, il est précisé que "le programme d'éducation préscolaire a été préparé pour aider au développement mental, émotionnel et sociopsychologique des enfants âgés de 0 à 6 ans."
[3] Selon La lettre de l'éducation du 28 mai 2004, "en 2003-2004, 73 426 élèves ont suivi un ELCO (enseignement des langues et cultures d'origine) dans les établissements français" dont, pour le turc, 12 717 élèves en primaire et 3 682 en secondaire. (NDLR)
[4] Les outils mentionnés par Ali Basaran sont téléchargeables sur le site Internet du Cravie . Certains outils sont disponibles en prêt au centre de ressources documentaires du CASNAV-CAREP de Nancy-Metz.