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[ CASNAV-CAREP de Nancy-Metz ]

Ressources documentaires

Conférence

22 janvier 2003

Les familles populaires et l'école

- Conférence de Manuel Rodrigues-Martins, psychologue et maître de conférences en sciences de l'éducation, IUFM de Lorraine

Résumé établi par Chantal Bernard, CASNAV-CAREP de Nancy-Metz

Si ma démarche nécessite de prendre appui sur les travaux des sociologues et des historiens, mon approche est avant tout celle d'un clinicien qui cherche à comprendre les destinées individuelles avec les intéressés eux-mêmes et de tenter d'en faire émerger le sens et par conséquent les moyens d'agir.

La société française, une société profondément inégalitaire

Quel que soit le vocabulaire utilisé pour décrire les catégories sociales, il n’en reste pas moins que l’aggravation des clivages sociaux, malgré l’uniformisation apparente, reste une réalité. La domination sociale existe : domination de classe, domination par l’argent, domination au sein des relations professionnelles, des institutions, des organisations, des relations familiales, etc…

Une domination renforcée par le langage et certaines images

Le glissement sémantique (d’ouvrier à défavorisé par exemple) témoigne d’un processus réel de désocialisation et de mise à l’écart des rapports de production. Cela renvoie les sujets à une passivité inéluctable, à des images de soi, donc des identités, dévalorisées, négatives.
La construction symbolique d’une image identitaire de classe sociale passe notamment par les images : peintures, photos, films qui étaient jusqu’à ces dernières années l’apanage des couches bourgeoises. Actuellement, à part quelques individualités, les auteurs de cinéma ne s’intéressent pas aux classes sociales populaires. Il en est de même pour la télévision. Le travail, et notamment la production industrielle, sont étrangement absents des programmes de télévision. Quand le travail est évoqué, c’est pour le vider de tout contenu revendicatif au profit d’une folklorisation.
Paradoxalement, grâce aux récents développements technologiques, chaque citoyen peut devenir producteur du patrimoine symbolique de l’humanité. Cette création devrait être privilégiée à l’école dès le primaire.

Sublimation, expérience ouvrière et création

Dans une approche psychanalytique, G. Mendel développe l’idée du plaisir du travail bien fait avec le plaisir de la coopération dans un même effort et pour le même but. Au plan sociologique, Baudelot met en exergue quatre point qui peuvent favoriser le bonheur au travail : le plaisir de produire quelque chose, les contacts humains, le sentiment d’être utile, le sentiment de pouvoir s’enrichir, découvrir.
Les deux approches se rejoignent. Les activités socialisatrices du travail ouvrier ont une fonction identificatoire pour les sujets eux-mêmes et leurs lignées, ce qui est une ouverture théorique essentielle. Le paternalisme de ce siècle, relayé par l’école a détruit cette culture ouvrière en l’affublant du masque de travail manuel auquel est associé le manque d’intelligence abstraite.


La fonction sociale de l'école : reproduire les inégalités sociales par la négation de l'activité créatrice

Au plan historique, l’école française s’est construite sur l’exclusion du travail comme valeur centrale de la culture.
Pendant la Commune, Edouard Vaillant avait inventé et développé l’idée de l’enseignement polytechnique. Il s’agissait d’alternance entre l’école et l’atelier. En réalité, sous Jules Ferry, c’est l’option laïque qui a été retenue. Il s’agissait d’enlever les enfants du peuple à l’influence du clergé mais aussi de les mettre à l’écart de l’influence du monde ouvrier.
Après la seconde guerre mondiale, le plan Langevin-Wallon avait comme idéal « l’homme total » qui contenait aussi l’idée de la formation polytechnique. Mais, en 1959, on aboutit à la mise en place des collèges d’enseignement général et des collèges d’enseignement secondaire qui sont marqués par la mise en place de filières à l’intérieur d’un système d’obligation scolaire pour tous les enfants.
En 1975, la réforme Haby instaure le collège unique qui a continué à assurer la fonction qu’avaient les filières auparavant.

On pourrait dire qu’au nom de valeurs républicaines abstraites et restrictives, au nom d’une laïcité mal comprise, l’école coupe des millions de jeunes de leurs racines culturelles, de la culture populaire dans sa grande diversité. En 40 ans, la société française a réussi le projet suicidaire de rendre toute idée de travail productif dégradante, en passant d’abord par le terme de travail manuel, et en aboutissant aujourd’hui aux termes de « défavorisés, familles sensibles, quartiers difficiles », qui nient l’idée même de travail comme élément central de l’identité culturelle au point d’aboutir à une désaffection des jeunes pour les métiers industriels ou du bâtiment.

F. Dubet et M. Duru-Bellat ont montré les politiques d’établissement tendant à garder ou attirer les familles plus aisées par le biais de filières déguisées ou de dérogations de carte scolaire. Actuellement, une majorité d’enfants d’origine populaire se retrouve en lycée professionnel ou en SEGPA. Les enfants d’origine populaire immigrée qu’on envoie à Sciences-Po sont à mon sens des alibis.
Les ouvriers d’aujourd’hui étaient hier ces adolescents que l’école a brisés dans leurs rêves, les persuadant qu’ils n’avaient pas la bonne culture, la bonne intelligence et que c’est un peu la faute à leurs parents. Ils ont retrouvé confiance en eux en travaillant mais les blessures sont parfois profondes et les rancoeurs vis à vis de l’école très présentes.

Les rapports concrets des familles populaires avec l’école en tant que parents

Quand les enfants ne réussissent pas à l’école, les blessures s’ouvrent à nouveau et parents et enfants en souffrent. Si le rapport avec l’école se réduit à des convocations pour subir des reproches, et à des rencontres parents-profs « confessionnal » dans le second degré, le risque est grand de ne plus voir ces parents.
Or, des solutions éprouvées existent : celles de l’éducation nouvelle (Freinet, Oury, OCCE, ICEM, GFEN, CEMEA). Mais leurs initiatives, leurs fondements, leurs expériences demeurent à la marge des transformations nécessaires du système éducatif. Leurs caractéristiques sont d’avoir réussi à gérer la mixité sociale et d’avoir fait travailler ensemble des enfants d’origines diverses par des activités proposées qui mettent réellement les enfants dans des situations d’apprentissage au cœur des savoirs mais également en les plaçant dans des situations réelles d’échange, de confrontation et d’apprentissage de la vie citoyenne.

Il faut également mentionner la bureaucratisation exacerbée de l’institution, le poids énorme des hiérarchies, le centralisme pédagogique inefficace et l’idéologie du conformisme dont le langage quotidien prend la forme de « pas de vague ». Il y a aussi des obstacles chez tous les enseignants, chez tous les acteurs que nous sommes, sans doute à cause du recrutement et du manque de formation sur la problématique de la relation aux familles.

Malgré tout, des milliers d’acteurs oeuvrent dans cette école, et font réussir les enfants.


 

L’approche clinique, la singularité : les extraits de films

La troisième partie de la conférence a fait l’objet de la projection de 4 films qui ont montré, entre autres, le ressenti des personnes par rapport à leur vécu scolaire, leur vie dans le monde du travail et les attentes qu’ils ont vis-à-vis de l’école pour leurs propres enfants.


Discussion avec la salle

Les recompositions au niveau de la famille

Depuis une trentaine d’années, on a assisté à un mouvement extrêmement important d’émancipation féminine, notamment grâce au travail, quel qu’il soit, et à l’accès à la maîtrise de la contraception. L’émancipation des relations amoureuses et sexuelles conjuguée à la crise du chômage ont abouti à une augmentation importante du nombre de divorces.
Dans la réalité quotidienne, on a à faire à des familles de configurations différentes : nucléaires, monoparentales, élargies, les personnes passant d’une situation à l’autre.

Les processus identificatoires

On assiste ainsi à une explosion des figures identificatoires, ce qui confronte les enfants à la nécessité impérieuse d’opérer ce travail symbolique qu’est l’élaboration de la place et donc de l’identité. Les processus identificatoires sont toujours à distinguer des phénomènes d’imitation et de ressemblance. Ces processus font qu’un sujet va s’approprier plus ou moins consciemment des traits caractéristiques appartenant aux figures qui l’entourent (parents, grands-parents, pairs, réseaux proches immédiats) et aux figures éloignées, les médias. L’explosion de la quantité de figures modélisantes est un phénomène nouveau.

La construction de la personnalité chez un enfant et un adolescent est au moins de trois ordres :

- la dimension de l’identité sexuelle;
- la dimension de la place dans une lignée par rapport aux parents, aux grands parents, aux arrière grands-parents;
- la dimension de l’histoire, de la culture de la famille par rapport au travail.

Françoise Hurstel relie la problématique de la carence paternelle avec toute l’histoire de l’idéologie de la culpabilisation des pères des milieux populaires qui étaient mis à l’index il y a un siècle. Aujourd’hui, cette mise à l’index et cette désignation d’une carence conduisent à parler des pères absents, par exemple quand ils sont au chômage, en les désignant comme paresseux. Ce regard devient une blessure narcissique absolument terrifiante. Si on la laisse se mettre en place, les enfants vont en pâtir. L’école a là un rôle important à jouer.

Les problèmes de mobilité sociale

Le langage quotidien utilise des termes comme « ascension sociale » ou « s’en sortir ». Ils ont pour caractéristiques de véhiculer une forme d’intériorisation, de conception claire de deux situations sociales, l'une enviable (celles des soi-disant « élites ») et l’autre dont il faudrait s’échapper. La mobilité sociale ne serait pas un déplacement mais une ascension. C’est l’idéologie de la méritocratie.
L’intégration est le processus qui fait entrer dans un parcours de déplacement social sans pour autant renier la culture dont on vient. Le processus d’assimilation est toujours dans le déplacement social mais consiste à renier là d’où on vient. La marginalisation est à l’inverse le processus du rejet, du refus d’entrer dans le système du pays dans lequel on est.

L’intérêt porté au travail est-il le même en fonction de son organisation ?

Des travaux de recherches ont été menés par des psychologues italiens chez Fiat par rapport au travail à la chaîne, travaux qui ont montré qu’il existe d’une part le travail prévu (les process définis par le bureau des méthodes) et d’autre part quel que chose de beaucoup plus complexe et subjectif : les idées qu’on a sur ce que l’on doit faire et qui sont le fruit de tous les processus identificatoires antérieurs. Les astuces dans le travail seraient la caractéristique du métier.
Est-ce que l’école ne devrait pas, dès la maternelle, être l’instance qui permette de croiser les expériences de type social, professionnel avec les savoirs plus universaux ?

Comment peut-on aider les élèves qui sont en conflit de loyauté entre les valeurs de la famille et ce que l’école veut leur mettre à tout prix dans la tête ?

Notre mission d’éducateur est de donner du sens et d’aider à sortir de rôles défavorisés. Quand on est face à un enfant en situation de perte de soi, de rupture, d’impossibilité de renouer les fils de l’héritage générationnel, la tentation est grande de se reporter vers des experts. Or, nous avons aussi un rôle à jouer. Pas celui de sauveur parce que cela implique de faire à la place de , mais un rôle où l’on écoute ce qu’ils ont à dire surtout si c’est douloureux, un rôle où l’on reconnaît l’autre comme sujet.
C’est la mission banale et traditionnelle de tout enseignant de combattre l’idée de nullité que l’enfant a en tête. Il ne faut jamais céder sur ce principe de base.
Est-ce que les services de la psychologie scolaire jouent vraiment le rôle positif qu’ils pourraient jouer sur ce terrain ?
Des solutions existent, notamment l’Education nouvelle. La question est de savoir pourquoi on ne la généralise pas. D’autre part, c’est en associant les parents dans leur expérience sociale qu’on en fera des partenaires.

Je crois qu’il faut qu’on se mobilise les uns et les autres si on est persuadé qu’il y a des choses à changer. D’abord pour qu’on ne revienne pas sur le collège unique. Il faut qu’on prenne conscience qu’il y a des changements importants à faire : réaliser réellement un fonctionnement démocratique, assurer la gestion de l’hétérogénéité, donner les moyens aux chefs d’établissement, réfléchir aux structures de fonctionnement des établissements, mettre en place un véritable travail d’équipe.

Il faudrait également que l’école instaure régulièrement de la maternelle au lycée, des temps, des espaces, des moments d’échanges, des groupes de parole pour aider les parents à revenir dans cette école dont ils se sont éloignés, les rassurer, essayer de construire quelque chose.

Centre académique pour la scolarisation des nouveaux arrivants et des enfants du voyage
Centre académique de ressources pour l'éducation prioritaire
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