[ CASNAV-CAREP de Nancy-Metz ]
12 janvier 2002
Résumé
de la conférence d' Eirick Prairat,
professeur de sciences de l'éducation, IUFM de Lorraine.
Résumé établi par Daniel Giuliani, CASNAV-CAREP de Nancy-Metz
"Il faut sans doute déjà préciser ce qu' a été la forme scolaire traditionnelle, en saisir sa relative inefficience, pour comprendre qu'il est urgent d'inventer de nouveaux ajustements et de nouvelles régulations pour organiser une vie de classe propice à l'étude."
Les discours sur la discipline et l'indiscipline à l'école sont fortement contradictoires. D'un côté, il existe une demande de discipline qui émane des parents, des enseignants, et notamment des jeunes enseignants. Par ailleurs, certains discours visent à faire prévaloir l'idée selon laquelle la réflexion sur la question de la discipline à l'école aurait un caractère anachronique. Or, il n'y a pas d'école sans discipline. Reste cependant à définir ce que l'on entend par discipline scolaire.
A l'instar de Michel Foucault, dans Surveiller et punir (1975) [1] , on peut concevoir la discipline de façon négative, comme une entreprise de dressage, de modelage des corps. Mais on peut également définir positivement la discipline scolaire, à la fois dans ce qu'elle est et dans ce qu'elle vise. Elle est l'ensemble des dispositifs et des règles de conduite qui sont établis en vue de garantir le déroulement normal des activités dans une classe et, plus largement, dans un établissement scolaire. Elle vise à faire entrer chaque élève dans une culture de la responsabilité.
L'indiscipline n'est pas la violence
Contre l'usage abusif du concept de violence scolaire, il faut réhabiliter
celui de l'indiscipline scolaire. Les violences sont des actes qualifiés
et sanctionnés par le code pénal, qu'ils soient perpétrés
dans ou hors de l'espace scolaire (racket, viol, etc.), et sont essentiellement
du ressort de la justice et de la police.
L'indiscipline scolaire recouvre les dysfonctionnements et les transgressions
qui perturbent le fonctionnement normal de l'école (bruits de fond,
bavardages incessants, interpellations à haute voix, jets de projectiles,
chahuts, plaisanteries déplacées…), qu'il revient, en
grande partie, à l'équipe éducative de traiter.
L'exigible
En matière de discipline, il n'y a plus d'exigible prédéfini.
Cette situation nouvelle avait déjà été soulignée
par Antoine Prost, en 1985, dans son Éloge des pédagogues
[2] , remarquant que l'école, pour fonctionner,
doit désormais "commencer par créer les conditions qui
rendent possible ce fonctionnement même ".
D'autre part, cet exigible n'est jamais acquis de manière définitive,
et requiert sans cesse d'être redéfini, réaffirmé
ou renégocié, rendant la tâche des enseignants particulièrement
éprouvante.
Nature des phénomènes d'indiscipline
Nous sommes passés de chahuts traditionnels, perturbations ritualisées,
circonscrites dans le temps et l'espace, et témoignant paradoxalement
d'une adhésion aux règles scolaires, à des chahuts
anomiques, dilués, diffus dans le temps et l'espace, endémiques
et protéiformes.
La règle scolaire n'est plus reconnue, plus portée, l'indiscipline
est alors moins le résultat de transgressions immédiatement
repérables et identifiables que de l'ordre d'un climat, d'une ambiance
qui vise à effriter ou effacer le cadre normatif.
La soufFrance des enseignants
Les actes d'indiscipline font souffrir les enseignants de façon ambivalente
: d'une part, sur le mode de la culpabilisation, l'indiscipline étant
vécue comme la conséquence d'une faute personnelle ou d'une
incapacité professionnelle ; d'autre part, ceux-ci peuvent se sentir
victimes, les marques d'irrespect étant alors vécues comme
la négation de l'autorité qui est au cœur de l'identité
professorale.
L'institution n'a toujours pas pris la mesure de l'importance de ces questions,
que ce soit sur le terrain ou en formation initiale.
Typologie de l'indiscipline à l'école
On peut déterminer, à partir de ses effets et de ses fonctions,
trois grandes catégories d'indiscipline :
- Le retrait, l'évitement, l'échappée à l'emprise
scolaire : on fuit la tâche, jugée pénible, fastidieuse,
insignifiante.
- L'obstruction : il s'agit d'empêcher partiellement ou totalement
le déroulement normal des activités, en pervertissant les
règles de communication au sein de la classe, en provoquant ou défiant
l'enseignant.
- La contestation : elle vise à dénoncer, réaménager
ou renégocier les règles du jeu pour en imposer d'autres.
Il n'existe pas de théorie globale qui puisse rendre compte de l'indiscipline scolaire, mais plusieurs facteurs, qui parfois interfèrent, peuvent permettre d'en expliquer la montée.
La massification du secondaire
A partir des années 60 pour les collèges et le début
des années 80 pour les lycées, les établissements ont
accueilli des publics dépourvus de la culture scolaire, c'est-à-dire
des normes, des références, des coutumes, des manières
d'être, constitutives du métier d'élève.
La rupture du contrat
Auparavant, la promesse d'emploi de l'école rendait les contraintes
scolaires supportables. Aujourd'hui, le décalage existant entre les
exigences de l'école et les possibilités d'insertion socioprofessionnelle
des jeunes contribue à l'affaiblissement du rapport utilitaire aux
études.
Les effets de la crise socio-économique sur certaines familles
Confrontées à des difficultés financières et
matérielles, à des dévalorisations personnelles, bien
des familles ne peuvent plus assurer le suivi éducatif et scolaire
de leurs enfants et se montrent souvent incapables de tenir une position
d'autorité. Familles démissionnées, "familles
licenciées de la vie" pour reprendre la formule de Adil Jazouli.
L'importance excessive du jugement scolaire
Aujourd'hui, le jugement scolaire a pris une importance considérable
et produit des effets bien au-delà de l'école. Les jugements
qui dévalorisent, qui favorisent chez les élèves l'intégration
d'une identité négative, finissent par produire de l'indiscipline.
L'élève en difficulté devient un élève
difficile.
Le télescopage axiologique
Il existe un véritable hiatus entre les valeurs prônées
par la société (immédiateté, plaisir, zapping,
hédonisme généralisé) et les valeurs prônées
par l'école (effort, abnégation, plaisir différé,
gratuité).
La crise de la fonction symbolique.
La montée de l'individualisme, l'émiettement des repères,
le flou de la loi, le rapport flottant à la loi, l'affaiblissement
des interdits, la perte du sens de la règle et des obligations sont
caractéristiques de l'affaiblissement généralisé
de ce qui nous relie, de ce qui nous fait tenir ensemble dans nos sociétés.
Avancer des éléments d'explication permet, d'une part, d'entrevoir ce qui échappe à l'école et ce sur quoi l'école peut agir, et d'autre part de distinguer les niveaux de réponses possibles de l'institution (le niveau national, l'établissement, la classe). Les propositions qui suivent peuvent être mises en œuvre dans le quotidien de la classe.
Travailler à l'élaboration d'un contrat de vie et
de travail qui soit clair et lisible
L'établissement des règles peut se faire à partir des
activités quotidiennes de la classe (activités collectives,
individuelles, de groupe, dirigées ou libres).
On peut également produire des règles à partir des
différents domaines de l'apprendre ensemble (gestion de la parole,
du matériel, des déplacements …).
Mieux encore, il est possible de prendre appui sur les quatre valeurs qui
constituent le socle axiologique de l'activité de la classe : le
respect de soi, le respect de l'autre, le respect de l'environnement, le
respect des activités de travail. Pour cela, on peut s'inspirer de
la pédagogie Freinet où, à côté de droits
octroyés sous conditions (participation, prise de parole réglée,
…), d'autres le sont après acquisition de certaines compétences.
Si tout règlement doit comporter des interdits, des obligations,
il doit également prévoir des permissions, des autorisations,
et ceci afin d'éviter deux écueils : celui de la toute-puissance
(on peut tout faire ici) et celui de l'angoisse archaïque (on ne peut
rien faire ici).
Créer un temps d'institutionnalisation
La classe, considérée seulement comme un groupe institué
par des règles, à qui l'on refuse tout pouvoir instituant,
risque de générer de l'indiscipline. Toutes les règles
ne sont pas à inventer, mais il est nécessaire de prendre
le temps de les discuter, de les interroger, ou de s'en donner.
Le conseil, outil forgé par la Pédagogie institutionnelle,
est l'instance qui permet cela : donner la parole aux élèves
et donner du pouvoir à leur parole ; poser ensemble les problèmes
et se donner ensemble les procédures et les règles pour y
remédier.
Instance de régulation, de responsabilisation, de construction de
lien social, le conseil n'est pas " une causerie mondaine de fin de
semaine ", mais une véritable institution aux règles
de fonctionnement précises : prises de parole ritualisées,
statuts assignés, solennité, délimitation dans le temps,
ordre du jour, résolutions consignées, …
Il devient impératif de faire de la loi autre chose que le fruit
d'un rapport de domination. Si l'heure de vie de classe n'est pas investie
aujourd'hui par les équipes éducatives du secondaire, elle
le sera par nécessité dans dix ans.
Utiliser des sanctions éducatives
Le recours à la sanction, constitutif de tout travail éducatif,
peut devenir un moment pertinent du processus éducatif si l'on poursuit
trois finalités :
- Une finalité politique : la sanction vise à réhabiliter
l'instance de la loi, à rappeler sa primauté. Il s'agit de
rappeler la prééminence des règles et non celle des
éducateurs. Le rappel à la loi ne vaut que si celle-ci n'est
pas ressentie par les élèves comme un caprice institutionnel,
mais comme une valeur d'instance du vivre ensemble.
- Une fin éthique : sanctionner pour faire advenir un sujet capable
de répondre des conséquences de ses actes.
- Une fin psychologique : la sanction est un coup d'arrêt, elle vise
à réorienter un comportement à la dérive.
Les principales caractéristiques d'une sanction éducative :
- Elle s'adresse à un sujet, il ne peut y avoir de sanctions collectives.
Conséquences : elle doit toujours être parlée, expliquée,
dialoguée. Le lien entre une transgression et une sanction n'est
jamais un lien de type formel (la sanction comme duplicata de la transgression),
mais un lien symbolique (la parole), qui permet de mettre la sanction à
distance de la transgression (au contraire de la vengeance) ; la sanction
ne porte que sur des actes (on ne punit pas un imbécile, on ne punit
pas des intentions, on punit la bêtise commise).
- Une sanction éducative est une privation : privation de droits,
d'avantages, des joies liées au vivre ensemble. Son ressort est la
frustration.
- Une sanction éducative doit s'accompagner d'une démarche
réparatrice. Celui qui répare est dans une position de responsabilité
par rapport à ce qu'il a fait. En réparant à autrui,
on se répare soi-même.
Introduire des rituels
Plus que le droit, ce sont les rituels qui structurent les relations de
proximité dans toutes les sociétés : rituels de bienséance,
de politesse, de courtoisie. Il faut donc réintroduire de la ritualité
dans les espaces éducatifs : rituels d'appels, d'entrée en
classe, de remise de travaux, d'accueil, de politesse, etc. Chaque établissement
doit fabriquer ses formes de ritualité, et sur ce point les écoles
maternelles ont une longueur d'avance.
L'écriture comme remédiation
L'écriture permet de mettre à distance ses émotions.
Charles Coté [3] propose, par exemple, des fiches
d'excuses, de réintégration, de réflexion (l'élève
qui commet un manquement, une faute, s'isole et remplit une petite fiche.
Il écrit ce qu'il a fait, ce que l'autre a pu ressentir, ce qu'il
est prêt à faire pour s'amender).
Utiliser des procédures pédagogiques positives et
impliquantes
Dans une classe, on s'instruit en se socialisant et on se socialise en s'instruisant.
La discipline est directement liée à la manière dont
on construit l'apprentissage dans la classe.
Deux innovations de ces trente dernières années paraissent
fondamentales : la différenciation pédagogique et l'évaluation
formative. Il faut faire entrer les jeunes d'une manière différenciée
dans les savoirs et les évaluer sans les dévaluer.
Contractualiser certaines activités scolaires
Faire apparaître ce qui est imposé et ce qui peut être
choisi. Il existe un fort décalage entre l'univers contraignant de
l'espace scolaire et l'univers familial des classe moyennes où l'on
négocie et contractualise énormément. Sans reproduire
exactement ce qui se fait dans l'espace familial, il est nécessaire
d'en tenir compte.
Réinvestir l'espace de la cour
Toutes les observations convergent pour signaler que les cours de récréation
sont des lieux violents, difficiles pour les élèves. Il faut
que les adultes réinvestissent la cour et fassent en sorte que la
cour ne soit plus une zone de non-droit.
[1] Foucault, Michel. Surveiller et punir : naissance de la prison. Paris : Gallimard, 1975.
[2] Prost, Antoine. Éloge des pédagogues. Paris : Seuil, 1985.
[3] Côté, Charles. La discipline en classe et à l’école. Montréal : Guérin, 1992.
Prairat, Eirick. Sanction et socialisation : idées, résultats et problèmes. Paris : PUF, 2001.
Neveu, Brigitte (coord.), Prairat, Eirick (coord.). Discipline et pédagogies. Nancy : CRDP de Lorraine, 2001.
La sanction : approches plurielles. Dossier coordonné par Eirick Prairat. Cahiers Alfred Binet, septembre 2001, n° 668.
Dupuis, Pierre-André (dir.), Prairat, Eirick (dir.). École en devenir, École en débat. Paris : L'Harmattan, 2000.
"N'évacuons pas la réflexion sur la sanction". Interview de Eirick Prairat par Christian Le Meut. Non-violence actualité, février 2000, n° 242, p. 6-7.
Prairat, Eirick. Penser la sanction : les grands textes. Paris : L'Harmattan, 1999.
Prairat, Eirick. Jalons pour une ritologie scolaire. In. BARANGER, Patrick (dir.). Cadre, règles et rituels dans l'institution scolaire. Actes de l'Université d'automne, Nancy, 27-30 octobre 1998. Nancy : PUN, 1999, pp. 55-79.
Prairat, Eirick. La sanction : petites méditations à l'usage des éducateurs. Paris : L'Harmattan, 1997.
Prairat, Eirick. Éduquer et punir : généalogie du discours psychologique. Nancy : PUN, 1994.