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[ CASNAV-CAREP de Nancy-Metz ]

Ressources documentaires

Conférence

12 février 2003

Tsiganes et Voyageurs
Identité, rapport au voyage, économie, éducation et rapport à l’école dans le contexte de la société contemporaine

- Conférence d'Alain Reyniers, anthropologue à l'université de Louvain-La-Neuve (Belgique) et Directeur de la revue “Etudes tsiganes”.

Résumé établi par Annie Huvet et Daniel Giuliani, CASNAV-CAREP de Nancy-Metz

L’univers des gens du voyage, ou univers tsigane, recouvre une réalité hétérogène dont la connaissance et la compréhension sont, encore aujourd’hui, largement entravées par toute une série de stéréotypes.

La population tsigane

On compte, à l’échelle de l’Europe, entre 8 et 10 millions de Tsiganes, répartis très inégalement : 1 million et demi dans les 15 pays de l’Union européenne dont 600 000 en Espagne et de 350 000 à 500 000 en France. C’est dans les pays d’Europe centrale et orientale que vivent la majorité des Tsiganes ( Roumanie : environ 2 millions ; Bulgarie, ex-Yougoslavie : 1 million ; Hongrie : 800 000 ; Slovaquie, Tchéquie , Russie , Turquie : 500 000).

L’implantation en France

Si l’on trouve des Tsiganes un peu partout en France, ils se sont, pour l’essentiel, installés dans et autour des grandes villes et aux frontières, et ce pour des raisons historiques. Chassés pendant des siècles, ils ont trouvé refuge dans les régions frontalières qui, par leur cadre naturel (montagne, forêt) offraient une certaine protection (Vosges du Nord, Alpes, Pyrénées). Ainsi en Lorraine, on trouve un pôle de présence important dans les régions de Bitche et Baerenthal.
Cette diversification des implantations géographiques produira, sur la durée, une hétérogénéisation des groupes tsiganes : Manouches, Gitans, Roms, Yénishes, Sinti, …

Origine et histoire de la population tsigane

Les Tsiganes sont originaires du nord-ouest de l’Inde, région qu’ils quittent vers le Xe siècle, vraisemblablement à la suite des invasions musulmanes, avant de rejoindre l’Empire byzantin. C’est notamment, à travers l’analyse de leur langue dérivée du sanskrit, et des différents emprunts linguistiques opérés lors de leur passage qu’on peut restituer leur itinéraire. Ainsi, un tiers du corpus de la langue tsigane actuelle est issu du grec.

À partir du XIVe siècle, on assiste à un départ des populations tsiganes vers la Roumanie où elles sont astreintes à l’esclavage et vers la Croatie et la Serbie. Elles arrivent ensuite en Europe occidentale, après avoir traversé les terres de Slovaquie et de Bohême, munis de lettres de protection .

Vers 1500, ces groupes qui se retrouvent partout en Europe, temporairement sédentarisés aux périphéries des villes, restent foncièrement nomades. En Europe occidentale, ce nomadisme, lié à l’économie tsigane, va se transformer en un nomadisme de fuite après les décisions des États d’astreindre ces populations à la sédentarisation.
Dans le même temps, en Europe centrale, les Tsiganes vivent de leur économie itinérante. Dans les Balkans, après la disparition de l’Empire byzantin au profit de l’Empire ottoman, on assiste à un vaste mouvement d’intégration et de sédentarisation.


Les groupes tsiganes en France

Néanmoins, à la veille de la Révolution française, les Tsiganes sont dans une situation de qui-vive, soumis un peu partout à des mesures d’assimilation forcée. Il faudra attendre le XIXe siècle pour assister à un nouveau départ sur les routes. Ainsi, en France, ces mouvements vont être à l’origine du peuplement contemporain des Tsiganes.

Longtemps cachés dans les Vosges du Nord, mal perçus par les autorités locales mais, pour la plupart, intégrés à l’économie agraire locale, les Manouches vont peu à peu reprendre le voyage, leurs itinéraires les conduisant un peu partout en France. Le même phénomène se produit pour les Gitans des Pyrénées. D’autre part, on observe une forte migration d’une population qu’on appelle Yénishe. Cette population, originaire d’Alsace-Lorraine, de l’Allemagne rhénane et de la Suisse, est constituée, pour l’essentiel, de paysans paupérisés qui deviennent voyageurs et entrent dans l’univers tsigane par des mariages avec les populations manouches. Vont s’ajouter, avant la Première Guerre mondiale, les premiers migrants roms d’Europe centrale et orientale, mouvement qui va s’accentuer à partir de 1960 et se renouveler après 1990 avec la déstructuration des régimes communistes des Pays de l’Est.

Nomadisme et sédentarisation

La population tsigane n’est pas une population foncièrement itinérante, mais il y a des Tsiganes qui sont nomades depuis des siècles.
Dans la plupart des groupes humains, le nomadisme est un mode de production économique sous-tendu par une organisation sociale particulière, qui pousse des gens à se déplacer vers une clientèle n’ayant pas de besoins permanents.

D’un point de vue politique, le nomadisme est une catégorie administrative. L’appellation “nomade” date officiellement de 1848, utilisée d’abord en Algérie, avant de faire son apparition en métropole pour qualifier ces gens dont la mobilité est perçue comme un danger pour l’ordre social. En 1895, un recensement gigantesque est opéré sur les populations itinérantes, aboutissant en 1913 à une loi qui instaure un contrôle anthropométrique et des mesures extrêmement stricts à l’égard de ces populations, loi qui perdure jusqu’en 1969.

Quant à la sédentarisation, quand elle n’est pas le fait du prince, elle est avant tout la conséquence d’une adaptation économique, adaptation aux débouchés, aux marchés locaux, mais aussi, il faut le reconnaître, le résultat d’une inadaptation à un monde qui change.

L’économie tsigane

L’économie tsigane est liée à un contact permanent entre des gens qui produisent et des gens qui achètent. Les clients des Tsiganes, ce sont les gadje [1]. Les Tsiganes arrivent dans une région, vont vendre des biens, en acheter et les vendre ailleurs. Les modalités de travail reposent sur la coopération, qui associe la plupart du temps les membres de la famille élémentaire (père, mère), mais également les familles proches. Le contact des Tsiganes, sur le plan économique, avec une population donnée va non seulement renforcer les rapports entre les Tsiganes qui coopèrent dans l’action économique collective, mais également aboutir éventuellement à des liens avec des populations non tsiganes. Ces liens, fondés sur un mode de coopération extrêmement personnalisé, sont indispensables car travailler à la façon des Tsiganes n’est possible que s’il existe un capital de relations sociales.

D’autre part, cette économie nécessite l’entretien d’une certaine polyvalence et la mise en oeuvre d’une grande flexibilité afin de saisir toutes les opportunités qui pourraient se présenter. Difficilement planifiable et souvent vécue au jour le jour, elle demande également une grande disponibilité d’esprit.

Aujourd’hui, les gens du voyage sont présents dans plusieurs domaines d’activités, activités plutôt traditionnelles comme le commerce informel, l’activité foraine, la récupération de métaux, la musique, mais aussi plus récentes comme le nettoyage des façades, l’entretien des jardins, etc.

Le travail indépendant constitue toujours une issue pour le monde tsigane, mais au prix d’une série d’adaptations comme l’acquisition de diplômes de technicien, la capacité à tenir une comptabilité, …

Le rapport au savoir et à la scolarisation

La scolarisation obligatoire, n’a pas amené l’ensemble des populations à un niveau intellectuel également élevé. Elle représente néanmoins un enjeu pour l’avenir des Tsiganes.
La prise en compte des Tsiganes autrement qu’en tant que marginaux passe par une véritable reconnaissance culturelle. On reconnaît généralement la musique tsigane, mais la culture est avant tout une affaire de pratiques familiales, de pratiques collectives.

La société tsigane est une société de culture orale. Le seul rapport à l’écrit, c’est le rapport aux factures, aux réclamations…
Si l’écriture est un fait de civilisation central (conservation de la mémoire, intelligence rationnelle…), le rapport à l’oralité n’est pas pour autant inférieur. C’est un rapport différent, une intelligence autre qui se mesure plus difficilement. Par la parole, sont véhiculés le savoir et l’identité collective et ce n’est pas dans un rapport analytique aux choses mais dans un rapport globalisant, dans lequel l’enfant se développe.

Le savoir utile pour le Tsigane est celui qui lui permet de se situer dans sa famille et par rapport à la société. Pendant des siècles, c’était un savoir pratique transmis par le père dans un contexte où l’affirmation identitaire était forte. Ce n’est pas ce savoir qui est valorisé à l’école. Il pourrait cependant servir d’appui pour construire les apprentissages scolaires et il serait utile d’un point de vue pédagogique de valoriser l’enfant.

Un obstacle cependant : l’éducation familiale, même si elle varie selon les familles, présente des constantes chez tous les Tsiganes, rendant plus difficile l’adaptation à l’école.
L’enfant est d’abord un élément de l’identité collective, de l’identité des parents. Les enfants sont nombreux, l’éducation n’est pas coercitive : alimenté à la demande, sans horaires, sans dressage sphinctérien strict, il dort selon ses besoins, où il veut.

L’enfant, qui chez lui est généralement entouré de sollicitude, est confronté à l’interdit et aux règles strictes à l’extérieur de son groupe. En même temps c’est vers cet extérieur qu’il va devoir se tourner économiquement.
La loi, ils la rencontrent aussi chez eux, la fille plus tôt que le garçon.
Adulte, l’homme assume un rôle social important, la femme assume la partie domestique.
Dans un monde où l’espérance de vie est beaucoup plus courte que la moyenne, il y a un problème de transmission de la mémoire et des coutumes.

L’Union européenne, les États, les associations se penchent sur le problème de la scolarisation depuis longtemps. Il a reculé au niveau de l’éducation primaire mais pas dans le secondaire.
On observe que certains jeunes s’engagent dans des filières qui ne débouchent sur rien et d’autres, impliqués dans l’économie familiale, acquièrent hors de l’école un savoir-faire et développent des stratégies d’adaptation. Pourquoi alors ne pas tenter de s’appuyer sur leur savoir-faire traditionnel, en prenant en compte ce rapport à la mobilité qui reste un élément fort ?


[1] Gadjo, Gadjé(pluriel) : terme sanskrit signifiant le paysan, employé par les Tsiganes pour désigner tout individu non tsigane.

Centre académique pour la scolarisation des nouveaux arrivants et des enfants du voyage
Centre académique de ressources pour l'éducation prioritaire
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