[ CASNAV-CAREP de Nancy-Metz ]
Mise à jour : mai 2007
Exemple : qu'est-ce que le règlement intérieur ? comment l'école fonctionne-t-elle ? La légitimité de l'école est une légitimité mixte : institutionnelle et fonctionnelle.
Réconcilier éducation et sanction (il n'y a pas antinomie)
Montrer que la sanction peut être un moment positif du processus éducatif.
- Dans l'ordre de la morale, il n'y a pas de sanction. Quand on transgresse une règle, il n'y a pas de rétribution. La morale ignore le principe de rétribution. Il est tout à fait faux de croire que la morale est là pour punir ou pour réprimer. Du point de vue de la morale, le délinquant n'est pas quelqu'un à punir mais à plaindre.
- Cela signifie que si l'on veut fonder la sanction, il faut la ramener dans son bon espace — un espace marqué au sceau du droit —, et admettre la double présupposition qui fonde le droit.
On ne peut punir que dans un espace qui est marqué au sceau du droit, c'est-à-dire qui explicite, à la fois les droits, les interdits et les obligations.
Sanctionner de manière éducative, c'est poursuivre trois finalités d'égale dignité :
Une sanction n'est pas une stratégie, une tactique, une ruse pour réaffirmer les prérogatives de l'adulte, du maître, du professeur, du C.P.E. ou du Principal. La sanction est là fondamentalement pour rappeler la centralité de la loi.
Alors, que vaut le rappel à la loi si la loi est une petite règle tatillonne ? Que vaut le rappel à la loi si c'est une loi inique, une petite règle mesquine ? Le rappel à la loi n'a de force que si la loi a un minimum de consistance et apparaît comme respectable aux yeux des personnes à qui elle s'applique.
La loi a une fonction de cohésion du groupe, c'est-à-dire qu'on ne peut vivre avec autrui que si l'on vit ensemble devant la loi (C'est une dialectique : vivre avec et vivre devant).
Réaffirmer la loi c'est en même temps réaffirmer la cohésion et l'identité du groupe.
La sanction réaffirme : la centralité de la loi (et non la prééminence des adultes), la cohésion et l'identité du groupe, la valeur d'instance de la loi.
La sanction vise à faire advenir un sujet responsable en lui imputant les conséquences de ses actes.
L'idée n'est pas d'attendre que l'enfant ou l'adolescent soit responsable — d'une certaine manière on pourrait attendre très longtemps ! —, mais précisément de le sanctionner de telle manière qu'il advienne responsable. Cela va engager la forme de la sanction. Il faut anticiper la venue d'un sujet responsable. En fait, il faut parier sur la responsabilité pour la faire advenir.
Cela remet en cause les discours qui consistent à dire que l'on ne peut punir qu'un sujet responsable. C'est une erreur. La responsabilité n'est pas une présupposition ; c'est ce que l'on doit viser. On doit sanctionner de telle manière que l'on transforme un sujet en un sujet responsable; en pariant sur la liberté qu'on a fait advenir.
Mais, souvent, la logique éducative est un peu paradoxale et elle parie sur quelque chose qu'elle a à faire advenir.
Une sanction est un coup d'arrêt, une césure dans un comportement à la dérive, dans un fantasme de toute puissance, dans un délire violent; elle est là pour signifier une limite, un stop. Elle est là souvent pour casser dans la logique — plus chez les adolescents que chez les enfants — une spirale du “ faire mal, se faire mal ” .
Et, dès lors que l'on pense cette question des fins, qui est une question intellectuellement aride, on voit tout de suite que la forme, la sanction ne peut pas être symétrique à la bêtise commise. Ce n'est pas éducatif par définition. Si précisément la sanction est là pour être un cran d'arrêt, elle ne peut pas être une photocopie de la bêtise : “ Tu as fait ça, alors on te fait ça. ” Elle doit être précisément d'une autre forme que la bêtise pour ne pas nous enfermer dans le jeu de la réitération: “T'as tapé, alors on te tape ! ”. La sanction est là pour faire césure.
De plus, la sanction vise à réorienter un comportement qui est à la dérive. En ce sens, elle a à ouvrir de nouveaux commencements. On aurait à réfléchir sur les procédures un peu systématiques d'exclusion. D'un point de vue théorique, une sanction qui compromet l'avenir du fautif n'est pas éducative.
Cela veut déjà dire qu'elle s'adresse à un individu. Pas de sanction collective sans garantie sur la culpabilité de chacun des membres du groupe.
Cela veut dire essentiellement deux exigences :
une exigence négative :
Il faut renoncer au spectaculaire. Quand on punit, on n'est pas là pour édifier; il faut renoncer à l'aspect spectacle, renoncer à l'imaginaire; ce qui n'est pas renoncer au symbolique et à la solennité.
La sanction doit renoncer au côté spectacle, mais elle peut, quand les actes sont graves, être solennelle et avoir une solennité.
Exemple :
Quand les Jésuites, sous l'Ancien Régime, emmenaient leurs collégiens voir l'échafaud: là on travaille sur les images; on travaille sur l'imaginaire, on travaille sur les peurs.
Quand, par contre, dans certains établissements scolaires d'aujourd'hui, on affiche, pour les élèves : “ Tel élève, voilà la sanction ”, on ne donne pas à voir, on ne manipule pas les peurs ; on donne à penser, on donne à dire. On réaffirme que c'est la loi qui aura raison contre l'univers de la transgression.
Il faut vraiment faire la distinction du symbolique et de l'imaginaire (cf. Lacan). Ne jamais jouer sur la mise en scène, l'édification, le spectacle. Ce n'est pas une fête, la punition, contrairement à ce que pouvait dire Nietzche. C'est quelque chose qui joue sur le registre du symbolique et qui réaffirme que c'est la règle qui aura le dernier mot.
Non au spectacle. Non à l'imaginaire.
une exigence positive :
La sanction appelle la parole. On doit toujours se justifier: c'est une nécessité éducative. Il n'y a pas de sanction appliquée qui ne soit une sanction expliquée. Pas de sanction muette. La sanction doit être comprise ou tendre à être comprise. Soyons fins ici : “ comprise ” ne veut pas dire “ admise ”. Rares sont ceux qui admettent la sanction. On n'en sait rien si elle est comprise. Mais il faut se dire que le travail éducatif est un travail à retardement. Combien d'élèves comprennent deux, trois, quatre, cinq ans après, ce qu'un éducateur a pu poser commme acte : “ Ah! OK ! J'ai compris ! " Nos effets sont toujours différés. Les pédagogues et les éducateurs qui travaillent à l'immédiateté sont toujours de très mauvais éducateurs. On a l'impression de prêcher dans le désert ! C'est comme cela. C'est un métier impossible. C'est ce que disait Freud : on n'a jamais les conséquences immédiates de notre action. Ceux qui attendent d'avoir ça — je dirais peut-être de manière un peu provocatrice — qu'ils changent de métier ! Donc, la sanction doit tendre à être comprise.
La sanction, d'une certaine manière, ne présuppose pas la responsabilité. Ce qu'elle présuppose fondamentalement c'est la mémoire. Il y a une question que pose un grand philosophe du XVIIe siècle (Leibnitz) : “ Peut-on vraiment punir l'amnésique ? ” Question un peu brutale. Est-ce qu'on peut sanctionner, aujourd'hui, celui qui ne se rappelle plus de la connerie qu'il a faite hier ? C'est un point admis. Peut-on punir l'amnésique ? Je n'en sais rien. Précisément, on ne peut plus faire de lien avec la faute. Donc, c'est violence pure que de sanctionner. Ce que présuppose une sanction, ce n'est pas un sujet responsable — ce qui voudrait dire que l'éducation est terminée — c'est de sanctionner de telle manière qu'on fasse advenir la responsabilité.
Je voudrais juste terminer sur ce point pour que vous compreniez bien l'importance de la parole et qu'il faut le faire. Nous sommes un peu condamnés — c'est un paradoxe — parce que d'une certaine manière, on sanctionne quand la parole est épuisée. Mais, c'est ça le métier d'éducateur; c'est un métier où il faut continuer à parler sur la parole quand bien même la parole échoue. C'est que la parole permet à la fois de lier la sanction à la transgression et en même temps de délier. C'est une double fonction. La sanction, elle lie au plan sémantique, au plan du sens. La parole permet de faire un lien entre la connerie, la transgression, la bêtise et la sanction. Elle fait le pont, un pont symbolique. Ne faisons pas de pont formel ; c'est la justice archaïque qui fait un pont formel.
- On sanctionne des actes, pas une personne. On sanctionne un vol, pas un voleur.
- Distinguer le « faire » et « l'être » : on est toujours plus riche que son faire. Ce principe est un principe.
Il n'y a pas d'indignité à punir un acte ; il y a une indignité à punir une personne.
Il faut passer d'une conception théologique de la loi (la loi = la limite qui m'embête) à une conception juridique (la loi = quelque chose qui me relie aux autres).
Exemple 1 : Si je ne sors pas avec ma mitraillette, c'est pour permettre aux autres de sortir sans se faire tirer dessus.
Exemple 2 : Le règlement intérieur est essentiel pour fonder les droits et les devoirs. Il n'est pas une liste de : « Tu dois... il faut ». Il comprend deux pôles : celui des interdits et celui des licences. [NB : interdire= se dire entre nous / inter-dit]
La sanction, c'est la privation d'une joie de vivre avec les autres, d'être avec les autres à un moment donné. La sanction n'humilie pas, elle frustre (cf. chez St Benoît : le moine vient à la chapelle, une heure après les autres).
Il y a peut-être un usage éducatif de la honte.
Penser l'exclusion dans un rapport au temps (punir = « mettre dans un autre temps ») et non pas dans un rapport d'espace (punir ce n'est pas « mettre en dehors de l'établissement ou de la classe »).
- La sanction ne doit pas être pure passivité : il s'agit de transformer une posture passive en un effort.
- La sanction doit se situer dans une logique de socialisation : réparer à quelqu'un pour se réparer soi-même. (Réparer / se réparer : c'est une dialectique silencieuse). Il s'agit d'arriver à se pardonner à soi, tout en étant pardonné par l'autre.
Comment définir une sanction éducative ?
- C'est une occasion de rappeler à un jeune quelque chose à quoi on tient dans une communauté.
- C'est une réponse :
Aujourd'hui, on est au milieu du gué : ne pas abandonner la sanction, mais ne pas punir à tort et à travers avec les vieilles méthodes.
Sanctionner, oui ; mais de manière éducative.