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[  CASNAV-CAREP de Nancy-Metz ]

Accompagnement d'un élève non francophone

Les difficultés spécifiques du français pour les élèves bosniaques

Mars 2007

 

 

* Par Delphine Telliez, Rased Coteau Jouvent, Montbéliard 2

Ce document s'inspire du travail de Patrick DUGAND présenté sur le site du CASNAV-CAREP de Nancy-Metz.
La liste des spécificités propres au bosniaque repose sur des connaissances personnelles... en cours de construction. Il y aura donc des manques.
La langue concernée ici, est habituellement appelée serbo-croate. Cependant, pour ne pas froisser les élèves, je parle toujours de langue bosniaque. J'insiste néanmoins sur le fait que « vu de l'extérieur », il y a peu de différences entre bosniaque, serbe et croate et que les spécificités ont été mises en avant après la guerre. Pour étayer ce propos, j'ai souvent recours à une comparaison français / « franc-comtois » du point de vue lexical ou articulatoire. J'évoque également la possibilité des deux alphabets, latin et cyrillique, pour le serbe. Certains enfants peuvent illustrer cette particularité car ils ont engagé au cours de leur scolarité en Bosnie l'apprentissage de l'écrit en cyrillique.

Remarque : L'écriture entre crochets correspond à une transcription proche du français, il ne s'agit pas de l'écriture phonétique (API).
Les parties en italique correspondent au travail de P. Dugand.

Les problèmes d'ordre phonétique

Les voyelles

* Visualiser les voyelles françaises

« Il semble que tous les enfants du monde, lors de l'acquisition définitive de leur système phonologique, apprennent en premier les voyelles et les consonnes communes à toutes les langues du monde, les plus universelles, et apprennent en dernier les phonèmes qui se singularisent davantage. La première voyelle acquise est une voyelle ouverte, le / a /, suivie d'une voyelle fermée d'avant, le / i /, puis d'une voyelle d'arrière également fermée, le / u /. Ces trois voyelles forment le système minimal, les autres venant se situer par rapport à elles, et ce, en nombre infiniment variable d'une langue à l'autre ».

- Ne pas faire travailler les oppositions é / è (opposition menacée) et opposition très mal prise en compte en Franche-Comté.

Spécificités du bosniaque
Exemples de difficultés possibles
Pistes de remédiation
- 7 sons vocaliques :
5 voyelles [a], [i], [é], [o], [ou], 2 semi-voyelles [aï], [oï].

- Difficulté à prononcer le u qui n'existe pas, il est souvent remplacé par [ou].

- Les voyelles nasales on/an n'existent pas.
Il faut parfois attendre 3 ans pour que l'enfant commence à percevoir la différence entre ces deux nasales.
- Pas de différenciation entre é, ai, è, ê...








- Prise en compte difficile de on /an.
- Utilisation de la gestuelle pour é, è + faire entendre les sons graves et aigus.

-observation de la graphie pour fixer la différence u/ou


- recours à la technique gestuelle pour repérer on / an tant que l'élève ne perçoit pas la différence.

Une étape importante : l'élève est capable de demander l'aide du geste : il n'entend pas encore la différence entre les deux nasales, mais il identifie la difficulté et sait ce dont il a besoin pour la surmonter. L'étape suivante est normalement celle où la différence est entendue et retranscrite sans le geste.

Les consonnes

* Visualiser les consonnes françaises

" (...) Parallèlement, les premières consonnes sont occlusives et labiales, c'est-à-dire prononcées avec les lèvres et la première distinction acquise est celle qui sépare les nasales ( / m / ) et les orales (/ p / et / b /), la seconde, celle qui sépare les labiales ( / p /, / b / et / m /) des dentales (/ t /, / d / et / n /) et l'on reconnaît là évidemment les consonnes initiales des premiers mots de tous les enfants du monde, le nom du père et de la mère : anglais mummy et daddy, serbo-croate mama et tata, russe matuska et bat'uska, etc."

Spécificités du bosniaque
Exemples de difficultés possibles
Pistes de remédiation
- 24 consonnes

- Le r est roulé (langue) et non grasseyé (gorge).

- Toutes les consonnes sont sonores, mêmes les consonnes finales.



- Graphies particulières :
c = [ts]
c = [tch]
š = [ch]
s = [s]
c = tch (mouillé)
dž = [dj]
ž = [j]
d = d (mouillé)


- Difficulté de prononciation.


-Pas de différenciation entre petit et petite, ce qui peut entraîner une difficulté à distinguer le féminin du masculin.
- Les élèves observent la différence entre ce qui se passe au niveau de la gorge pour le r français et au niveau de la langue pour le r bosniaque. C'est une difficulté qui disparaît très vite ; la prise en charge CLIN ou CRI la règle généralement.
Elle est sensible avec les élèves de maternelle et peut être traitée par des jeux articulatoires auxquels les enfants adhèrent volontiers, elle réapparaît souvent momentanément aux retours de vacances.

L'accent tonique

En français, il n'existe pas sur le mot mais sur la phrase ou le groupe de mots.
En bosniaque, les mots de deux syllabes sont généralement accentués sur la première. Pour les mots de trois syllabes ou plus, l'accent tonique peut se placer sur n'importe laquelle, sauf la dernière.

Une voyelle accentuée possède une variation de sons (montants, descendants) et de longueur.

Un même mot peut avoir un sens différent en fonction de la place de son accent tonique.

Travail possible en lien avec la difficulté des homophones en français : montrer par exemple, qu'en français, c'est l'orthographe qui permettra (en plus du contexte) de comprendre la différence entre maître, mettre et mètre et faire le parallèle avec sam ([a] court = seul) et sam ([a] long = je suis).

Le système graphique

Le serbo-croate s'écrit dans les deux alphabets, latin et cyrillique. Les Bosniaques et les Croates écrivent avec l'alphabet latin, les Serbes, avec l'alphabet cyrillique. Avant la guerre, les deux systèmes graphiques étaient enseignés à l'école élémentaire ce qui facilitait, par ailleurs, l'apprentissage du russe, souvent seconde langue vivante. Certains de mes élèves ont eu ce double apprentissage et ont pu exprimer les difficultés perçues. Un travail sur cette spécificité est très intéressant mais il peut générer de violentes réaction : l'alphabet cyrillique est aujourd'hui le système d'écriture des Serbes. Ce sujet peut tout à fait servir de prétexte à un retour sur l'histoire du pays pour expliquer la cohabitation de deux systèmes d'écriture.

Les problèmes d'ordre morphologique

L'article

Neuf fois sur dix, l'expression de l'article pose problème.
Tout nom est précédé d'un article (sauf locutions verbales : avoir faim... Et vieilles locutions : amour est...)
Si un enfant élide l'article, on peut penser que dans sa langue maternelle on ne met pas l'article.
L'article est nécessaire en français, il faut insister sur ce point. Donner toujours le nom précédé de l'article. On préférera l'article indéfini (problème du « l' »).

Spécificités du bosniaque
Exemples de difficultés possibles
Pistes de remédiation
L'article n'existe pas, genre et nombre sont portés par la terminaison du nom, et c'est le contexte qui permet de dire si une chose est définie ou indéfinie.






Le genre
Le bosniaque possède 3 genres : féminin, masculin (pour les personnes et les animaux) et neutre (pour les choses et les idées).
Généralement, les mots féminins se terminent par -a, les mots masculins par une consonne et les mots neutres par -o ou -e. Le genre des mots influent sur les terminaisons verbales.


7 cas  : nominatif, accusatif, génitif, datif, locatif, instrumental, vocatif
-Tendance à ne pas l'utiliser.

-Difficulté à sentir la notion de défini et d'indéfini

- Difficulté à « ingurgiter » la terminologie ORL.





Nombreuses confusions féminin/masculin et sentiment d'un système de genres aléatoire en français.













Pas de difficultés techniques précises mais une difficulté générale à appréhender les notions portées par ce qui correspond aux cas.
Il faut être vigilant lors des premiers temps d'apprentissage du français à reprendre systématiquement l'élève qui oublie l'article pour que ne s'installe pas cette habitude qui donne une impression de maîtrise très approximative du français.



Correction systématique (lourde parfois !)
















Quand on compare les deux langues, l'on peut pointer la différence pour exprimer la notion d'attribution par exemple : portée par une préposition « à » en français, portée par la terminaison au datif du nom en bosniaque. Cette démarche suppose que les élèves aient déjà des bases relativement solides en français.

L'obligation sur le verbe

Le verbe est précédé du sujet (sauf à l'impératif) : rares sont les langues où l'on a cette obligation : français, anglais.
En bosniaque, le pronom personnel sujet peut être supprimé dans la mesure où il est porté par la terminaison du verbe.

Ex : sa m = je suis / govori m = je parle à m = 1re personne du singulier

L'adjectif

On commencera par le féminin car il est plus simple de retrouver le masculin à partir du féminin.
Ex : blanche / blanc

L'accord et la place de l'adjectif posent des problèmes :
- En français, il peut se trouver devant ou derrière (sens différent) : Ex : Un pauvre homme et un homme pauvre.
- Les adjectifs de couleur sont toujours postposés.

En bosniaque, l'adjectif est presque toujours placé avant le nom et il s'accorde en genre et en nombre avec lui.

La conjugaison du verbe

Le temps de base est le présent (indispensable de savoir conjuguer dans ce temps).
Il faut raisonner de façon analogique (c'est comme...) et contre-exemple.

Les notions temporelles sont très différentes suivant les cultures (à travailler avant la conjugaison).

Le système verbal bosniaque possède deux aspects : perfectif et imperfectif qui correspondent à la façon dont le locuteur envisage l'action exprimée.

Cette particularité est une difficulté très importante et qui génère longtemps des erreurs pour un Français apprenant le serbo-croate car elle ne correspond pas à nos structures mentales d'expression du temps. Par contre, je mesure encore mal, son impact lors de l'apprentissage du français par des enfants bosniaques et n'identifie pas les difficultés qui pourraient en découler. La confusion entre l'imparfait et le passé composé est récurrente. Il s'agit, à mon avis, plus d'une confusion entre les sons [ai] et [é] qu'un problème lié à l'expression du temps. Je fais remarquer la différence de structures entre ces deux temps du passé : deux formes verbales au passé composé et une seule à l'imparfait.

Ne maîtrisant moi-même, pour l'instant, que le présent en serbo-croate, il m'est difficile d'engager une comparaison efficace des deux langues sur cet aspect.

Les problèmes d'ordre syntaxique

En général, on dit de quelqu'un qu'il parle mal le français lorsqu'il commet des erreurs d'ordre syntaxique et non d'ordre phonologique.

La phrase

En français, l'ordre des mots est très pertinent.
On rencontre plusieurs structures possibles :
- S + V + C
- V + S + C ? C'est une structure qui va poser beaucoup de problèmes (même chez les petits français).
- S + C + V

La syntaxe bosniaque est plus souple que la syntaxe française : les différents éléments de la phrase sont placés en fonction de l'importance que l'on souhaite leur donner.
Les erreurs de syntaxe sont donc courantes et leur correction laisse peu de place à un travail basé sur le sens. Il me semble qu'il faut considérer que c'est là une compétence qui se construit sur une longue durée.

Le problème de la négation

A l'oral, on n'a pas forcément les deux éléments" ne... pas" (parfois seulement "pas").
On trouve pas après le premier élément verbal (et non derrière le verbe : je n'ai pas mangé - je ne veux pas que tu parles).

La négation est construite, en bosniaque, par l'ajout de « ne » [né] devant le verbe. Cependant, l'oubli fréquent, à l'écrit, de la seconde partie de la négation par les élèves me semble autant imputable à la distorsion avec l'oral qu'à une construction calquée sur la langue d'origine.

Les problèmes d'ordre lexical

Les homophones

Nombreux homophones en français : mes, je mets, mais...
Les enfants sont souvent en situation de malentendus incroyables : " Maîtresse, il a compris ça.... De plus, les enfants entendent encore plus d'homophones qu'on en produit.
Exemples : chou / joue ; carte / garde.

Voir le travail proposé au paragraphe concernant l'accent tonique.

Par ailleurs, les homophones peuvent donner lieu (pas avant 18 mois après l'arrivée en France), à un travail d'écriture de textes humoristiques (basé sur le malentendu) qui permet de mettre en évidence l'importance de l'orthographe.

Le passage à l'écrit

Le passage à l'écrit est souvent problématique :

- Les enfants ont un code embryonnaire ou pas de code du tout : risque de mélange pour les enfants "fragiles".

- Le français fonctionne différemment à l'oral et à l'écrit.

- L'écrit va déstabiliser l'oral (l'écrit perturbe).

En bosniaque, la concordance entre l'oral et l'écrit est parfaite. J'utilise volontiers la comparaison des deux systèmes pour montrer que les erreurs faites sont complètement normales et justifiées et pour pointer que le français, sur ce plan, est une langue très difficile... de la même manière, le bosniaque est une langue très difficile, en ce qui concerne formes verbales et les cas.

Le « e » muet français est un vrai casse-tête pour les élèves bosniaques en début d'apprentissage.

Enfin, l'enseignement de la langue en France est caractérisé par une entrée très grammaticalisante qui n'existe souvent pas dans les pays d'origine des ENAF. La terminologie ORL utilisée en cycle 3 relève de la torture pour les élèves bosniaques et les met souvent stupidement en échec : la consigne d'un exercice de grammaire peut ne pas être comprise et l'exercice échoué alors que le même élève produira un texte quasiment parfait.

Je n'exige pas que cette terminologie soit maîtrisée par mes élèves, mais je l'utilise systématiquement en la simplifiant, souvent sous forme humoristique (« allez, un petit adjectif en plus, parce que là, j'ai du mal à me représenter ton... »), car ils vont de toute façon en avoir besoin lors de l'apprentissage de la LV1 (3e langue pour eux) au collège. J'essaie, par ailleurs, de pointer avec l'enseignant de la classe ordinaire l'écart entre une difficulté liée à une mauvaise maîtrise de la terminologie ORL et de vraies difficultés de maîtrise de la langue écrite.

Je joins le récapitulatif du travail de comparaison L1 / L2 qui est fait, cette année, avec mes élèves au fur et à mesure des difficultés rencontrées dans leurs productions (la langue turque est prise en compte puisque le groupe était constitué de deux élèves turques et de deux élèves bosniens). Ce tableau est un document de travail que les élèves peuvent consulter à tout moment (affichage dans la salle du regroupement d'adaptation et format A4 dans le cahier pour la classe) et qui est régulièrement enrichi.
Consulter le récapitulatif du travail de comparaison L1 / L2 : doc pdf  [pdf - 168 ko - 1 page]

 

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