[ CASNAV-CAREP de Nancy-Metz ]
14 mai 2003
Résumé
de l'intervention d'Ali Basaran, médiateur
familles/école et formateur au CRAVIE (Centre de ressources d'Alsace Ville-Intégration-Ecole)
de l'académie de Strasbourg.
Résumé établi par Catherine Colnot, CASNAV-CAREP de Nancy-Metz.
La première vague d'immigration date des années 1968-1975 : c'est une immigration ouvrière, rurale et célibataire, peu
ou pas qualifiée, candidate à l'exode rural, qui a été
envoyée dans les grandes entreprises françaises par le gouvernement
turc pour venir travailler comme main d'œuvre "docile" et
bon marché.
L'immigration familiale, sous la forme du regroupement familial, a immédiatement
pris le relais dans les années 75-80.
Suite au coup d’Etat de 1980 en Turquie, des réfugiés
politiques, fuyant le régime des généraux, sont arrivés
en France. Il s’agit alors d’une immigration intellectuelle,
essentiellement urbaine, qui a favorisé la création et le
développement d'associations ethnoculturelles turques militantes.
Par la suite, dans les années 1990, on a plutôt à faire
à des réfugiés kurdes. Le regroupement familial continue
également, sous la forme de "l'importation de conjoints",
autrement dit de mariage avec un conjoint provenant de Turquie. Afin d'instaurer
des repères identitaires et culturels chez les jeunes turcs nés
en France, la stratégie familiale consiste à faire venir quelqu'un
du pays qui maîtrise et entretient la culture turque. Les familles
turques privilégient également les mariages entre cousins,
afin d'avoir la certitude d'être prises en charge au moment de leur
vieillesse.
La grande majorité de l'immigration turcophone en France provient donc de milieu rural. Ces immigrés ont tendance à vouloir transposer intégralement leurs pratiques et habitudes culturelles rurales en France, ce qui crée des incompréhensions et des malentendus. Ce décalage porte plus sur les différences de pratiques entre milieu rural et milieu urbain, qu'entre culture turque et culture française.
L'école est obligatoire pour tous, pour une durée de 8 ans
– 5 ans à l'élémentaire, 3 ans au collège
– depuis 1998. Dans les campagnes éloignées, l'obligation
scolaire est moins respectée qu'en ville, surtout pour les filles.
L'école maternelle publique n'existe pas en Turquie. On trouve des
"classes préparatoires" à l'entrée à
l'école élémentaire, fréquentées essentiellement
par l'élite, au sein d'établissements privés, payants
et très chers.
L'élémentaire est organisé autour de deux systèmes :
• les établissements publics, dans lesquels les enfants entrent
à partir de 6 ans et demi. Dans les villes, faute de moyens, ils
ne sont souvent scolarisés qu'à la demi- journée .
Les enseignants sont mal payés et exercent fréquemment un
second métier.
• les établissements privés, payants, dans lesquels
les enfants entrent généralement sur concours.
Ces deux filières perdurent au niveau du collège et du lycée.
L'entrée à l'université se fait sur concours. Les familles
préfèrent, si elles le peuvent, scolariser leur enfant dans
le secteur privé, ou encore dans les établissements publics
d'élite (entrée sur concours), plus performants et disposant
de plus de moyens.
Pour les parents turcs, l'école et l'enseignant sont sacrés.
Ils sont très attachés à la réussite scolaire
de leur enfant, même s'ils ne parlent pas la langue française.
Cependant, c'est en France qu'ils ont pour la première fois un contact
avec l'école maternelle. Leurs habitudes éducatives, sociales
et culturelles sont très éloignées du fonctionnement
de l'école française. Quelques exemples :
• Les familles turcophones considèrent leurs enfants comme
des bébés, jusqu'à l'âge de leur entrée
à l'école élémentaire (7 ans). Elles ne comprennent
donc pas facilement “ce que l'école maternelle veut faire avec
les enfants”.
• Dans le milieu familial, avant 7 ans, l'éducation ne porte
pas sur la construction des règles de la vie en groupe et de la discipline.
En outre, les heures de coucher sont libres et tardives, pas du tout en
adéquation avec les rythmes scolaires. Il est donc important de sensibiliser
les familles turques à l'importance des apprentissages réalisés
à l'école maternelle, en insistant notamment sur une fréquentation
régulière le matin.
• Le public turcophone, tout comme les familles maghrébines
ou certaines familles populaires, ne possèdent pas le jeu éducatif
dans ses références : le jeu est uniquement perçu comme
un passe-temps pour les hommes (référence aux bistros). Il
est nécessaire de sensibiliser ce public aux apprentissages que l'enfant
effectue par le jeu, sinon, il n'en comprend ni le rôle, ni l'intérêt.
Signalons encore que les systèmes scolaires turcs et français
sont très différents. Par exemple, en Turquie, il n'y a ni
RASED, ni CLIS, ni CLIN, ni CLA, ni de classes transplantées, ni
d'organisation de la scolarité en cycles.
Il est donc indispensable d'expliquer aux parents turcs le fonctionnement de l'école française, si possible avec l'aide d'un médiateur qui peut traduire et surtout trouver les mots pour expliquer des pratiques et réalités qui n'existent pas dans le système de référence des populations turques.
En France, le public turcophone, afin de préserver sa culture
dite d'origine, devient souvent conservateur. La religion prend beaucoup
d'importance dans les valeurs culturelles à transmettre, car c'est
un élément fort de l'identité musulmane turcophone.
Les populations ont alors tendance à se tourner vers les mosquées
pour répondre à leur situation d'incertitudes et de détresse
éducatives.
Les moyens de communication modernes (parabole TV, Internet…) permettent
aux populations turques installées en France de rester en contact
en permanence avec le pays. La 3e génération des turcophones
apprend plus à parler turc par l'intermédiaire de la télévision
que par la communication au sein de la famille.
C'est une langue d'origine ouralo-altaïque, qui, depuis 1928, est
écrite en alphabet latin. Elle comporte 29 lettres, dont 8 voyelles
et 21 consonnes. Le q, le x et le w n'existent pas. Elle se lit facilement
puisque toutes les lettres se prononcent.
C'est une langue agglutinante, par suffixation : on ajoute à la racine
du mot autant de suffixes que nécessaires. Par exemple, les verbes
se conjuguent en ajoutant au radical des suffixes de temps et de personne.
L'ordre des mots dans la phrase n'est pas le même que dans la langue
française : le verbe se trouve toujours à la fin.
Il n'y a pas de genre, d'où les difficultés pour les turcophones
de comprendre la notion d'article, de les apprendre et de les mémoriser.
Ali Basaran et l'équipe du CRAVIE de Strasbourg ont créé
plusieurs outils et supports bilingues franco-turcs, spécifiquement
pour l'école maternelle : des imagiers, des albums de littérature
de jeunesse, des jeux interculturels, des chants et comptines …
Quel que soit le type d'outils et d'actions, le principe est toujours le
même : susciter l'implication des familles turcophones.
Par exemple, à partir des albums de littérature de jeunesse
rendus bilingues, parents turcophones et école travaillent conjointement
à la construction du sens du récit auprès des enfants
ne maîtrisant pas la langue française: les parents racontent
l'histoire en turc aux enfants, puis l'enseignante la raconte en français. Cela crée un pont entre les deux langues et permet l'appropriation
progressive de la langue française, en appui sur la langue maternelle.
Ces expériences ont toujours lieu à l'aide d'un médiateur
bilingue.
Ali Basaran a publié récemment deux ouvrages bilingues :
• Comptines de Turquie, Strasbourg : Cravie, 2002
• Le padichah et ses fils : Padisah ve ogullari. Contes populaires de Turquie : Halk masallari, Paris : L’harmattan, 2003.
Il a également consacré plusieurs articles au thème de la médiation entre l’école et les familles turcophones, notamment :
• L'image de l'école auprès des parents d'origine turque. Le furet, janvier 1995, n° 16, p. 29-30.
• Vers une reconnaissance réciproque : une expérience de médiation école-famille dans l'académie de Strasbourg. Ville école Intégration, décembre 2000, n° 123, p. 64-84.
Le CRAVIE propose sur son site de nombreux outils bilingues français-turcs (livres de littérature de jeunesse, imagiers, chants, comptines, jeux,...).