[ CASNAV-CAREP de Nancy-Metz ]
24 octobre 2001
Conférence
de Vincent Ferry, université Nancy 2, Inter
Service Migrants/Est (ISM).
Résumé par Vincent Ferry.
L 'école de la république est aujourd'hui reconnue comme ayant été et étant toujours une machine à intégrer les enfants issus de l'immigration. Si, contrairement au modèle américain, et dans une moindre mesure au modèle anglais ou allemand, les communautés immigrées en France se dispersent dans le tissu social français au fur et mesure des générations, avec une perte progressive de la mémoire des origines, c'est d'abord et avant tout parce que l'école de Jules Ferry a aussi été conçue pour former des citoyens.
On oublie aujourd'hui trop la puissance de l'école dans cette fonction, parce qu'elle a été intégrée dans les mœurs, de tous les habitants et des enseignants eux-mêmes, qui, comme monsieur Jourdain, font des citoyens sans forcément le savoir, en dehors même des programmes d'instruction civique.
En effet, d'autres programmes ont été établis pour unifier la nation. La langue elle-même, prépondérante, figée (les éditions du Bled sont les mêmes depuis le 19ème siècle), immuable (qui peut expliquer ce que la langue perdrait si par exemple on écrivait des bijous, des caillous, des chous...), imposée jusqu'en récréations, quelquefois à coups de trique. Les enfants de l'immigration, comme les enfants des langues régionales, n'ont jamais eu le droit de parler leur langue maternelle à l'école. Lorsque je travaillais au LEP de Laxou comme maître d'internat, en 1990, quatre jeunes de Mayotte étaient venus pour deux ans faire un BEP. Les instructions officielles, relayées par le proviseur, étaient d'interdire à ces jeunes de parler leur dialecte entre eux, ce que nous avons évidemment refusé de mettre en œuvre.
Hors le français, des programmes comme l'histoire, ou la géographie, ont été totalement orientés pour donner une vision de la France uniforme : carte de l'hexagone que nous avons tous en tête, apprentissage par cœur des départements et des préfectures, idée d'une France de 2000 ans, démarrant aux ancêtres gaulois repoussant l'envahisseur. Or, le premier socle sur lequel est bâtie notre civilisation actuelle est latin, et non gaulois. L'invention de terme comme gallo-romain, la francisation du nom de Caïus, de la gens Julius, dit César (chef de guerre) en Jules César est symptomatique de la façon dont on a manipulé l'histoire, pour faire entrer dans l'imaginaire des enfants un univers de référence français, auquel, personne n'a échappé.
Le résultat au bout d'un siècle, est que la France est nationalement unifiée, les cas de rejet de sa nationalité, même pour les Français résidant à l'étranger sont inexistants, la langue est tellement unifiée qu'elle est parlée et compréhensible par la totalité de la population passée à l'école, y compris à 20000 kilomètres de distance (distance métropole-Nouvelle-Calédonie).
Le résultat de tout cela, pour les enfants issus de l'immigration, c'est qu'ils entrent dans un système scolaire, qui, rapidement, leur impose une langue et une vision des choses uniformes, et chacun de ces enfants va assimiler " naturellement " la France et la langue française comme son propre univers. Au bout du compte, un enfant arrivé très jeune en France ou né en France, vivra inconsciemment ce paradoxe, que sa langue maternelle, c'est-à-dire celle dans laquelle il va penser et raisonner tout au long de sa vie, sera le Français, et bien souvent ne sera pas la langue de sa mère ou de son père, langue qui deviendra une deuxième langue (au sens où l'entend le système scolaire).
La difficulté de la construction identitaire n'est pas de savoir si l'enfant de l'immigration est Français. La question ne se pose pas, l'école lui a construit cette identité. Le vrai problème devient alors celui de la place de la culture d'origine de ses parents, place bien souvent niée par les institutions de la république, mais qui existe dans l'univers familier du jeune. Voilà certainement une place, une fenêtre que l'école devrait ouvrir, notamment dans la possibilité d'apprendre les langues d'origine à l'école, notamment dans l'approche géographique des pays d'origine des parents de ces enfants.