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[ CASNAV-CAREP de Nancy-Metz ]

Ressources documentaires

Conférence

19 novembre 2003

Grande pauvreté et réussite scolaire.
L'École interpellée par les familles du Quart Monde. [résumé]

- Intervention de Claude Pair, ancien directeur des lycées au ministère de l'Education nationale, ancien recteur de l'académie de Lille, est médiateur de l'académie de Nancy-Metz et membre d'ATD Quart Monde

Résumé par Claude Pair

La loi d'orientation de 1989 réaffirme que chacun a droit à l'éducation quelle que soit son origine sociale, culturelle ou géographique. Or, parmi les victimes de l'échec scolaire lourd, la grande majorité est issue des familles de la misère. L'idée reçue, c'est qu'il n'y a rien à faire, que l'échec n'a que des causes sociales, que donc il est de la faute de la société… ou des familles. Un enseignant : « les parents ne demandent rien à l'école ; ou bien ils nous font totalement confiance, ou bien ils s'en désintéressent, ils démissionnent ». En écho, des parents : « ils ne savent rien de ce qu'on fait pour tenir, pour que nos enfants soient bien… comme si les gens choisissaient de vivre dans la misère ». Et si on changeait, si on écoutait les parents sur leur vie, sur les difficultés de leurs enfants à l'école et celles qu'ils y ont eux-mêmes connues ?

Être pauvre, c'est bien sûr manquer d'argent : le RMI d'un adulte avec deux enfants, par exemple, est de 658 euros par mois, et de cette allocation sont déduites les autres ressources, y compris les allocations familiales. Mais, au-delà des chiffres, la misère est une somme de précarités (argent, chômage, logement, santé…) qui persistent, s'enchaînent, se cumulent et, souvent, se reproduisent de génération en génération. C'est, dit le Conseil économique et social, « l'absence des sécurités permettant aux personnes et familles d'assumer leurs obligations professionnelles, familiales et sociales, et de jouir de leurs droits fondamentaux ». Retenons trois aspects : l'insécurité, l'impossibilité de remplir ses obligations et d'exercer ses droits.

L'École, qui accueille tous les enfants, peut permettre de rompre la reproduction de l'exclusion. Mais elle aussi peut avoir un regard qui exclut, mener des actions qui excluent, ou être ressentie de cette manière.

Les parents parlent de leurs relations avec l'École

1. L'École n'est pas gratuite. « Il faut savoir qu'une fois le 20, le 25 du mois, jusqu'au 5 du mois suivant, c'est vraiment difficile, on mange avec ce qu'on a dans le frigo, on a seulement l'argent pour le pain. Si c'est dans cette semaine-là qu'on nous demande d'acheter quelque chose aux gosses, on ne peut pas. Il faut choisir entre les 20 francs pour l'école ou pour le pain le reste du mois. Souvent, nos enfants sont punis parce qu'ils n'ont pas le truc au moment où on leur a demandé de l'avoir. »

2. La précarité de la vie empêche d'avoir l'esprit libre pour apprendre. « Quand on est venu saisir nos meubles, je n'étais pas à la maison, mais mon fils était là. Voyant faire l'huissier, il s'est enfermé dans les toilettes et s'est mis à crier. Quand je suis rentrée, il m'a dit : maman, je n'ai plus envie de vivre. »

3. L'École inspire la peur car l'échec, comme la misère, se reproduit dans les familles. « C'est le collège où j'étais quand j'étais gamine, je ne peux pas y retourner ». Beaucoup de parents parlent de « la peur d'être convoqué ». Comme le dit un instituteur : « Nous sommes tous, malgré nous, à tort ou à raison, perçus comme des gens de pouvoir qui inspirent la peur. Nous avons, entre autres, le pouvoir de suggérer le placement de l'enfant ou de mettre en route tout un encadrement qu'ils ne peuvent que ressentir comme menace d'un autre monde intervenant dans le leur. »

4. Il est difficile de comprendre ce qui se passe à l'école et de faire reconnaître ses droits. « On ne fait pas le poids contre eux, parce qu'ils sont plus intelligents que nous ; on est diminué devant les profs, par leur parler, on comprend rien ». « On nous a fait remplir sur un grand carton. Il fallait mettre qu'on était d'accord. »

5. On ne parvient pas à satisfaire les exigences de l'École. « Les parents ne peuvent pas aller voir un prof et dire : je ne peux pas l'aider. Un gosse qui n'a pas compris en cours, que les parents ne peuvent pas lui expliquer, il ne va pas faire ses devoirs. Au bout d'une fois, deux fois, on ne va pas chercher à comprendre pourquoi, on va dire : ce gosse-là, il fait ce qu'il veut, les parents n'ont pas envie qu'il fasse ses devoirs, ils ne s'en occupent pas quand il rentre à la maison. »

Changer de regard

Tout ce qui précède conduit au problème fondamental : un regard négatif sur les enfants et leurs parents, qui paraissent différents des autres. « Comme on vivait en caravane, le gamin était repoussé. Quand on nous appelait, c'était pour nous dire que les enfants étaient sales, qu'ils sentaient mauvais ». « On ne nous regarde pas comme les autres, on nous parle comme à des gosses, comme si nous ne comprenions rien ». Les enfants se replient alors sur eux-mêmes et refusent de s'exprimer pour ne pas s'exposer.

Comment parlons-nous de ceux qui échouent ? Sans doute plus comme des « arriérés », c'était le langage du début du XXe siècle, ni même comme des « inadaptés », comme on a dit plus tard. Luc Ferry reflète la pensée commune : il y a les illettrés, les non qualifiés, les violents… ce sont en gros les mêmes et ils sont issus des familles les plus misérables, autre facteur négatif.

L'économiste Philippe d'Iribarne explique. « La place que les sociétés modernes réservent à ceux qu'elles hésitent à appeler des pauvres paraît étrangement contradictoire. Nous sommes prêts à les honorer dans nos discours, comme êtres humains abstraits, membres souverains d'un corps politique, qui ont droit à notre solidarité. Mais quand l'un d'eux, humain concret, croise notre chemin, nous sommes souvent gênés, comme devant un être déchu. Où peut bien s'enraciner le regard que nous portons, souvent malgré nous, sur les pauvres ? À quelle aune les jugeons-nous quand nous les percevons comme des êtres diminués ? On peut trouver une réponse en scrutant les textes où, sous la plume de Locke, Rousseau ou Marx, les sociétés modernes élaborent leur vision de l'inégalité. À les lire attentivement, on découvre que la vision moderne de ceux dont nous stigmatisons les chaînes a une double face. Une face lumineuse se manifeste dans nos idéaux politiques, quand nous cherchons à concevoir une société de liberté et d'égalité. Et une face obscure prend corps chaque fois que, attachés que nous sommes à une conception de l'homme qui l'exige affranchi de toute dépendance, nous nous en servons pour juger à son aune ceux que nous côtoyons ».

Cette description ne s'applique-t-elle pas au regard que « l'école libératrice » porte sur ceux que leur manque supposé d'aptitudes ne permettrait pas de libérer ? N'est-elle pas à l'œuvre aujourd'hui dans la contestation du collège « unique », dans la volonté de remplacer l'école pour l'élève par l'école pour une abstraction, la transmission du savoir… Quand l'accès à la dignité est subordonné à la conquête du savoir, ceux qui restent sans savoir reconnu sont condamnés à l'indignité. Reste alors à s'interroger sur nos évidences relatives au savoir. Transmettre des savoirs, chiche, mais quels savoirs ?

Le croisement des savoirs

C'est frappant lorsque l'on prend le temps de les écouter : les pauvres, les parents des élèves qui échouent à l'école, ne sont pas dénués de savoirs ; ils connaissent des choses que les autres ignorent. « Ceux qui sont aveugles, ce sont les riches. Ils croient voir mais ils ne voient rien. Ce sont nous les pauvres qui voyons. Dans nos quartiers, nous voyons les enfants qui n'ont plus rien à manger, les mères qui n'arrivent plus à payer leur loyer, les jeunes qui dorment dans les caves ». Ce constat est une évidence. Quant à l'échec des enfants des familles pauvres à l'école, si les enseignants se sentent désarmés devant lui, nous avons vu que leurs parents ne manquent pas d'idées sur ses causes.

Le savoir des pauvres est irremplaçable de deux points de vue : le reconnaître pour leur rendre leur dignité et sortir de la disqualification sociale ; ne pas se tromper dans la solution des problèmes qu'ils rencontrent. Mais il ne faut pas faire de populisme. Ce qu'on connaît dans son quartier ne suffit pas pour en analyser les causes ni même pour trouver des remèdes ponctuels. Pour l'École, si les parents désignent les difficultés, il appartient aux enseignants de préciser et de mettre en œuvre les solutions.

On a donc besoin d'un « croisement des savoirs », selon le titre d'une action de recherche où ont travaillé ensemble des personnes du Quart Monde et des universitaires, à égalité, pour dégager des connaissances issues de la grande pauvreté. À côté des savoirs savants, ou scolaires, ils distinguent deux autres types : les savoirs vécus et les savoirs d'action et d'engagement. « Ces trois composantes, écrivent-ils, sont essentielles pour construire un savoir libérateur ».

Le programme est simple : connaître ce que vivent les familles, comprendre leurs stratégies de résistance, reconnaître leurs attentes, leurs droits, leurs savoirs. Voilà les composantes du changement de regard qui permettrait de surmonter les difficultés dégagées plus haut. Il s'agit, selon la recherche dont je parlais, de « se reconnaître (mutuellement) comme des personnes qui possèdent, chacune à partir de sa vie et de sa perception des choses, un savoir propre que l'autre ignore, et qu'il lui faut apprendre ».

Pour aller plus loin
Claude Pair est l'auteur de l'ouvrage L'École devant la grande pauvreté : changer de regard sur le Quart Monde, paru chez Hachette en 1998.


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 Texte intégral de la conférence

Centre académique pour la scolarisation des nouveaux arrivants et des enfants du voyage
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