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Interrogé par un journaliste de "L'intransigeant" sur le travail
de ses collaborateurs pour Zéro de conduite, Jean Vigo avait répondu
que Jaubert "a assez de talent pour qu'à l'occasion les hurlements
des gosses couvrent la musique." (1) Apparente boutade, qui résume
en réalité toute l'attitude du compositeur face à la situation nouvelle
imposée par le film sonore. D'entrée de jeu, Jaubert comprend que la musique
n'est plus le commentateur souverain d'un continuum filmique, mais un
élément parmi d'autres de la structure sonore du film, à importance égale
avec la parole et les bruits. Là où la plupart de ses confrères se sont
contentés de "livrer" la partition commandée, sans inquiétude aucune des
événements sonores intérieurs à l'image, Jaubert se préoccupe de l'emplacement
des dialogues, de la nature des ambiances, de l'intensité des bruits.
Là où les producteurs - et nombre de réalisateurs - prônent la musique
ininterrompue, à la manière hollywoodienne, Jaubert défend l'idée de la
discontinuité du discours musical, de l'économie des interventions de
la musique et du sens qu'elles doivent revêtir.
"Il ne s'agit plus pour la musique de commander aux images, écrit-il
: elle n'est plus qu'un des éléments de l'œuvre commune, peut-être le
moins malléable." (2)
En reconnaissant à la présence musicale dans le film un
caractère étranger, arbitraire et "irréaliste",
Jaubert lui confère en même temps sa légitimité
:
"Le metteur en scène échappe parfois à la
stricte reproduction de la réalité pour ajouter à
son oeuvre ces éléments documentaires ou poétiques
qui donnent à un film son ton inimitable : descriptions, passage
d'un point à un autre de l'espace ou du temps, rappels de scènes
antérieures, rêves, figuration imaginaire des pensées
de tel personnage, etc. Ici la musique a son mot à dire : sa présence
même va avertir le spectateur que le style du film change momentanément
pour des raisons dramatiques. Toute sa puissance de suggestion va accentuer,
prolonger l'impression de dépaysement, de rupture avec la vérité
photographique que cherche le metteur en scène". (3) "C'est
précisément le rôle du musicien de film, ajoute-t-il,
de sentir le moment précis où l'image abandonne sa réalité
profon-de et sollicite le prolongement poétique de la musique."
Mais Jaubert insiste surtout sur la justification de son apparition :
"La rupture d'équilibre sensoriel qu'elle produit chez
le spectateur doit être soigneusement prévue et préparée
par le réalisateur, soit, dans un moment spécialement dramatique,
qu'il utilise le choc d'une intrusion brutale (un fortissimo d'orchestre
enchaîné sur un cri, par exemple), soit qu'il fasse entrer
insidieusement le son musical par le truchement du son non musical (le
bruit d'un train engendrant un rythme qui lui-même donne naissance
à la symphonie proprement dite, des violons dans l'aigu se substituant
insensiblement au sifflement du vent, etc.)." (4)
Jaubert fait en partie référence, ici, à sa double collaboration avec
Jean Vigo, le rythme du train, au début de Zéro de conduite commandant
celui de la musique, comme un an plus tard dans L'Atalante, la
pulsation du moteur de la péniche donnera imperceptiblement naissance
à une carrure rythmique sur laquelle s'épanouira le thème d'amour, par
la voix du saxophone solo. Un autre événement sonore intérieur à l'image
sera générateur de musique : la sonnette du tramway qui amorce le fox-trot
de la découverte de Paris par Juliette. Ainsi, le glissement du bruit
à la musique deviendra pour Jaubert la règle de ses interventions, à côté
d'un jeu dialectique très subtil entre musique "intérieure" et "extérieure"
à l'image, dans une ambiguïté riche de prolongements dramatiques. Le thème
principal de L'Atalante, le "Chant des mariniers", entendu au générique,
est joué synchrone par deux accordéonistes à la sortie de la messe nuptiale.
Accompagnant "off" le cortège jusqu'à la péniche, il est repris synchrone
par le père Jules et le mousse chahutant sur le pont de "L'Atalante" et
s'interrompt brusquement quand le bouquet de bienvenue tombe à l'eau.
Il revient synchrone pour le "réveil de la patronne" et pour rythmer la
lessive faite par Juliette et Jean. Synchrone encore, et de manière troublante,
quand le père Jules passe le doigt sur le disque, faisant jaillir la musique
qui disparaît dès qu'il relève le doigt, réapparaît quand il repasse le
doigt sur les sillons, et ainsi de suite jusqu'à ce qu'il se rende compte
de la supercherie : c'est le mousse, hors champ, qui jouait de l'accordéon.
On ne peut s'empêcher, ici, de citer Jaubert : "Trois notes d'accordéon,
si elles correspondent à ce que demande une image particulière, seront
toujours plus émouvantes, en l'occurrence, que la musique du Vendredi
Saint de Parsifal." Dans les deux séquences suivantes, le "Chant des
Mariniers" est repris en commentaire, mais de manière non moins significative.
Le père Jules écoute un disque sur son phonographe (le début de la "Valse-Intermède"
de la Suite française de Jaubert), qui s'enchaîne, sur une modulation,
avec le plan de Jean plongeant dans le canal, car sous l'eau, lui a dit
Juliette, on voit celle qu'on aime. Et sur les plans sous-marins où l'image
de Juliette en mariée se surimpressionne sur celle de Jean nageant, le
"Chant des mariniers" revient, sur le mode mineur, en valeurs longues,
comme il va réapparaître sur la séquence suivante, varié en rythme de
blues, pour réunir les amants séparés, Juliette dans un lit d'hôtel, Jean
sur sa couchette. On retrouve ce chant synchrone, écouté par Juliette
dans le magasin de disques, chanté a capella par elle et Jean (5). Il
revient une dernière fois, émis à bouche fermée, sur le plan aérien final
de la péniche. En contrepoint de ce "thème directeur", deux autres thèmes
sillonnent L'Atalante. Le thème d'amour apparaît dès le générique
en contre-chant du couplet du "Chant des mariniers", rythme la marche
nuptiale avant de se développer au saxophone solo sur le départ de la
péniche. Il réapparaîtra vers la fin du film, égrené en valeurs longues,
quand le père Jules est parti à la recherche de Juliette. Entre ces deux
thèmes entrecroisés, un troisième élément musical d'importance est la
chanson du camelot, la musique tentatrice de la fugue de Juliette, et
c'est précisément une variation en forme de fox-trot sur ce thème qui
rythme son escapade. On mesure alors la pertinence d'un matériau musical
si imbriqué dans le film qu'il en est indissociable. Ce qui n'a pas empêché
Gaumont, distributeur de L'Atalante, de biffer l'essentiel de la
musique de Jaubert au profit d'une rengaine à la mode dont le titre servit
à débaptiser le film : Le Chaland qui passe. "Imaginez qu'au
milieu d'une représentation de Pélléas, l'orchestre exécute soudain Parlez-moi
d'amour, s'était insurgé à l'époque Claude Aveline (6). Le film fut
néanmoins exploité sous cette forme abâtardie jusqu'en 1940, quand le
nouvel ayant-droit, Henri Beauvais (Franfilmdis) procéda à une reconstitution
partielle du montage original avec la partition de Jaubert. La reconstitution
trop "complète" de 1990 vient d'être révisée dans une version plus rigoureuse
par les soins de Bernard Eisenschitz, lequel, dans un film de montage
comparatif entre les différentes versions et les rushes retrouvés. Les
Voyages de l'Atalante, met en particulier l'accent sur les aberrations
musicales de la version Chaland qui passe, que certains critiques,
après le dernier festival de Bologne "II Cinéma Ritrovato", se sont plu
à louanger, jusqu'à considérer "que Le Chaland qui passe est plus fidèle
à L'Atalante qu'on ne le croyait jusqu'à présent. " (7) II suffit
de constater le massacre musical de la séquence du départ de la péniche
pour mesurer l'ineptie d'une telle allégation.
(1) L'Intransigeant, 20 juillet 1933.
(2)/(3)/(4) Esprit, avril 1936.
(5) Dans la reconstitution effectuée pour Gaumont en 1990, on a
commis un
contresens en plaçant au lieu du duo a capella la version pour
chœur et
orchestre du générique.
(6) Pour vous, 18 octobre 1934.
(7) Edouard Waintrop, Libération, 9 juillet 2001.
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