Regard sur le court-métrage


Court-métrage, forme courte, petite forme

Anne-Marie Garat,écrivain, professeur de Lettres et Cinéma,
Académie de Paris , chargée de mission (Education culturelle et artistique)
Retranscription de l'intervention d'A.M.Garat à La Cinémathèque Française (1/12/00) Page suivante
Notre culture cinématographique est faite, certes, d'un corpus éminemment subjectif, mais très socialisé, et c'est, majoritairement, du long métrage. Si le court a été, à ses débuts, la forme dominante du cinéma, l'industrie a très vite imposé son dispositif de spectacle et son économie ; elle a institutionnalisé et standardisé le temps du cinéma, la longueur du film.
Le spectateur ordinaire va s'asseoir dans la salle noire, pour le prix d'un billet (aujourd'hui d'une carte, ce n'est pas sans bouleverser la donne...). D'une certaine façon, pour dire vite, il en veut pour son argent. C'est-à-dire : il veut passer " du bon temps ", un bon moment. Ce temps-là lui est dû : il faut que le spectacle lui rende la monnaie. Ce temps est de l'argent d'une manière très singulière, le cinéma le sait, dès son invention. Ce rapport, établi entre temps du spectacle de cinéma et son prix, est lourd de conséquences. Marcel L'Herbier le dit ainsi : L'espace et le temps devenant de plus en plus cher dans le monde moderne, l'art a dû se faire art industriel international, c'est-à-dire cinéma, pour acheter de l'espace et du temps, comme titres imaginaires du capital humain.
Ce temps monnayé, temps moyen du marché, qui fait la part contractuelle entre plaisir du bon temps et prix de la place est d'environ 1h.30 à 2h. C'est le laps de temps utile du commerce de cinéma qui permet de rentabiliser une exploitation de salle par la succession des projections. Tout film hors de cette norme perturbe la rentabilité du commerce de cinéma. Seules les salles subventionnées, art et essai, proposent des durées hors temps, y compris le moyen-métrage, les 5Omn.
Par suite, 1h30 à 2h, c'est ce qu'attend, ou supporte, un spectateur moyen. En-deça, au-delà : postures singulières. Les très longs métrages de 5 ou 6h supposent un investissement de temps, une valeur ajoutée à la pratique ordinaire du cinéma, esthète et cinéphile... sans parler des longueurs qualifiées d'expérimentales... Qui est resté plus d'une fois (peut-être ?) assis à regarder vraiment un film 15 h d'affilée? Le court, d'une certaine manière pose le même problème, aux salles comme au spectateur. C'est pourquoi on le regroupe en séries, par genre, par thème, par auteurs, dans les rétrospectives... Comme toute pratique socio-culturelle, la durée moyenne du spectacle de cinéma est apprise, consensuelle. Ainsi la durée réglée du cours, de la conférence, au théâtre comme au match.
Quel temps sommes-nous prêts à consacrer à cette activité endormie, dans le sommeil hypnotique de l'obscurité ? Et même : à quelle fréquence ? Les statistiques de fréquentation s'en inquiètent. Elles demandent combien de fois 2h/par semaine, par mois ? etc.
Ce qui soutend cette question, c'est que s'engagent, dans le rapport au film, dans sa réception, sa vision, certaines dispositions physiques, mentales, négociées avec le film selon un régime de valeurs : le temps du cinéma est luxueux, il est une dépense, un investissement symbolique, qui a partie liée au plaisir, plaisir de culture ou de divertissement. Négocier le temps avec ces impératifs est encore question d'argent. Argent du loisir culturel, temps social du plaisir ou devoir de culture , etc. Le court occupe donc, dans ce contexte du temps négocié, une région bizarre de notre rapport au cinéma.
Justement, dans ce rapport au film standard de 1h30-2H, que faisons-nous du temps du cinéma qui rend si étrange, en comparaison, la durée du film court ?
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