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«
Etre et avoir » de Nicolas Philibert ou les premiers pas sur
la Lune (1)
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Etre un petit paysan et avoir
devant soi le grand livre du monde, être au chaud dans la classe
et avoir les yeux ouverts sur le dehors, être timide et avoir
le courage d’affronter les autres, être malheureux et
avoir foi en l’avenir, être enfant et avoir pour guide
un adulte, être élève et avoir un bon maître,
être le maître et avoir dans ses mains l’avenir
du monde. Etre et avoir, le dernier film de Nicolas Philibert (sorti
28 août 2002) conjugue librement, au fil des mois qui passent
dans une classe unique rurale, les deux auxiliaires. Avec une nette
préférence pour « être » qui ne surprendra
pas les familiers du réalisateur.
Si l’on met de côté le spectateur enseignant qui
râle contre cette image passéiste du hussard en sabot
et le spectateur ciné-puriste qui s’insurge contre l’entorse
délibérée aux canons du documentaire de création
que constitue la longue séquence d’interview enchassée
au milieu du film, le public à la sortie de la projection arbore
un sourire comblé. Comme si le film lui avait apporté
en 1 h 45 minutes un concentré de bonheurs. Etre et avoir,
est sans conteste un beau film, et en plus un film qui fait du bien
par où il passe. Le bonheur
d’apprendre
Au cinéma, l’école apparaît en général
comme un lieu d’ennui mortel éventuellement interrompu
par des rébellions plus ou moins lyriques (Zéro de conduite,
Les Quatre cent coups). Les caméras de cinéma s’installent
plus volontiers dans les cours de récréation ou les
dortoirs que dans les salles de classe. Du bonheur d’apprendre,
il est rarement question. Même le mythique Cercle des poètes
disparus qui peint l’amour d’une classe pour un professeur
« charismatique » n’évoque pas ce qui est
au cœur de l’école et des longues années
qu’on y passe : l’apprentissage. Ce sujet traîne
après lui la réputation d’être peu photogénique
et peu vendeur.
L’une des premières séquences de Etre et avoir
montre un bonhomme de quatre cinq ans juché sur une chaise
et s’efforçant très sérieusement de fixer
au tableau, à l’aide de punaises magnétiques,
une affiche nettement plus grande que lui. L’équilibre
est bancal : le spectateur s’attend à voir l’enfant
basculer, patatras, avec tout ce qu’il tient dans les bras.
Contre toute attente, le gamin réussit. Cet exploit minime,
fixer au mur un poster pédagogique, Philibert réussit
à en tirer une séquence de cinéma à laquelle
rien ne manque, ni le petit héros auquel on s’identifie,
ni le suspense né de la crainte devant la catastrophe imminente,
ni le happy end.
L’élève, comme l’indique lumineusement cette
scène inaugurale est quelqu’un qui se hisse et se hausse,
quelqu’un qui grandit et que l’Ecole s’attache à
faire monter aussi haut que possible. Il est ici question d’élévation
et non d’élevage, on l’aura compris.
Variation sur le même canevas : le même Jojo (décidément,
le cinéaste n’a d’yeux que pour lui) s’essaye
avec une copine au maniement de la photocopieuse. Dans le jeu des
essais erreurs, cette fois c’est l’erreur qui l’emporte.
L’humour naît du montage avec l’intervention muette
et prévisible du réparateur de photocopie.
Autre variation : les plus petits élèves travaillent
à casser des œufs pour préparer la pâte à
crêpe de la Chandeleur. Certes le maître n’est pas
loin et veille à circonscrire les dégâts mais
on s’attend au pire. La probabilité que les gamins de
quatre ans réussissent à faire arriver l’œuf
dans le saladier semble faible, autant leur demander de loger un ballon
dans un panier de basket (à 3, 05 mètres du sol). Certains
y parviennent tout de même et l’on a envie d’applaudir
ce triple exploit. Celui des élèves qui viennent de
casser le premier œuf de leur vie. Celui du maître qui
leur a permis de se hasarder en terrain inconnu en assumant les risques.
Celui du cinéaste qui réussit à rendre cet exploit
aussi passionnant que les premiers pas de l’homme sur la Lune.
On n’aura jamais si bien filmé le bonheur d’apprendre.
Le bonheur dans la difficulté
Le bonheur pour l’élève, pour le maître
et surtout pour le spectateur semble proportionnel à la difficulté
vaincue. Elle n’est donc pas minimisée comme elle l’est
dans tant de publi-reportages bien pensants qui vantent les bienfaits
des innovations pédagogiques, qu’elles soient à
base technologique (e-learning, etc..) ou managériale (évaluation
formative, dynamique de groupe, etc..). Dans Etre et avoir, le savoir
ne se laisse pas attraper tout seul, il faut vaincre des résistances
que l’on constate sans toujours les comprendre. Un petit se
refuse à passer du 6 au 7. Le maître a beau insister,
les camarades ont beau souffler, après 6, pour lui, il n’y
a plus rien. Un autre ne parvient pas à dire « une amie
». « Une copine » s’obstine-t-il à
répondre. Après trois ou quatre tentatives, le maître
lâche prise. Il y reviendra sûrement, mais plus tard.
Dans son métier, le secret, c’est la patience. On ne
force pas les plantes à pousser, on ne peut que les arroser
et leur offrir un peu d’engrais. Idem pour les enfants. L’instituteur
n’est pas un Pygmalion, il n’est qu’un bon jardinier.
Les familles en contrepoint
Le film accompagne quelques élèves chez eux. On les
voit balayer l’étable, manœuvrer le tracteur, faire
déjeuner une petite sœur, réviser des tables de
multiplication, le tout dans des lumières plutôt faibles
et indirectes. Tandis que l’école est le lieu où
l’enfant se hasarde chaque jour en terrain inconnu, la maison
est le siège de la routine, répétition des mêmes
gestes, des mêmes opérations. Et les parents qui veulent
participer aux devoirs scolaires ne font qu’embrouiller les
choses. « Tu veux une gifle » lance une mère à
un fils emmêlé dans ses calculs. Obscurantisme des familles
versus lumières de l’Ecole. La démonstration culmine
avec une scène truculente : autour du fiston en mal de multiplication
la famille en grand débraillé s’assemble peu à
peu entre le fourneau et la toile cirée et fait entendre sa
magistrale cacophonie. Satire drôle, jamais féroce. La
ferme ne peut donner que ce qu’elle a, avant tout sa chaleur
humaine. Pour l’intelligence, mieux vaut faire confiance à
l’école nous glisse mezza voce Etre et Avoir.
Le bonheur d’enseigner
Ce maître expert en jardinage des intelligences, Nicolas Philibert
y tient tellement qu’il le filme en dehors de sa classe, occupé
à tailler ses rosiers. De cette unique séquence d’interview,
on retiendra que ses parents, un ouvrier agricole andalou marié
à une Française, ne ménagèrent pas leur
peine pour qu’il échappe au dur travail de la terre.
Le fils affirma de bonne heure une vocation pour l’enseignement.
Il a eu la chance de faire des études mais sans rompre le lien.
C’est en paysan (d’autrefois) qu’il conduit sa classe,
respectueux des saisons, des rythmes naturels et des propriétés
de chaque sol : les tomates ont besoin de soleil autant que les violettes
demandent l’ombre. La succession des saisons au dehors filmée
dans un tremblement de bonheur (depuis les neiges de décembre
aux blés dorés de juin) inscrit le temps scolaire dans
le temps solaire, du froid vers le chaud, de l’obscurité
à la lumière. Eloge de la lenteur, le film s’ouvre
sur une séquence de tortues explorant le linoléum de
la salle de classe encore déserte au petit matin. L’enfance
est une promesse ; la jeune pousse a besoin d’un jardinier patient.
Mais la leçon de la tortue s’adresse aussi au cinéaste
: dans le cinéma documentaire, « rien ne sert de courir…
». Chronique de l’infini
Combien de temps faut-il pour apprendre à lire et à
compter ? pour voler de ses propres ailes ? L’enseignant donne
sans compter, sans chronométrer, sans bousculer. Il prend d’autant
mieux son temps que les enfants arrivent dans sa classe à l’âge
des couches-culottes, hochet en bouche, et le quittent sept ou huit
ans plus tard pour partir au collège. Avec lui, ils ont le
temps de grandir. Sa patience est infinie comme le suggère
entre autres une scène consacrée à l’infini
des nombres. « Après cent ? » demande-t-il à
Jojo (encore lui). « Rien. – Mais non, 101, 102…
Et après 1000 ? – Rien, répond encore l’enfant.
– Mais non, 1001, 1002… Et après un million ? –
Rien… – Et après un milliard ?… » Jojo
commence à se lasser du jeu mais le maître continue jusqu’à
ce que le gamin commence à entrevoir le concept d’infini.
La patience du cinéaste réussit à se mettre au
diapason. L’art du film comme l’art d’enseigner
tient dans une certaine durée, durée des regards, et
des situations d’où naît une chronique émerveillée.
Symphonie pastorale
Dedans, dehors : dès les premières minutes, le film
installe ces deux espaces. Ils sont d’abord opposés,
dehors la nuit, dedans la lumière ; dehors la tempête
de neige, les bœufs affolés, les fermiers à la
peine, dedans, le silence, le calme, la chaleur. A mesure que le film
avance, les termes de l’opposition se rapprochent. Les champs
dessinent au printemps des géométries de rêve
(magnifiquement filmées) qui répondent aux figures tracées
sur les cahiers d’écolier. L’été
achève de résoudre la contradiction et, avant même
la date officielle des vacances, la classe est déjà
aspirée par le dehors. On installe les tables dans la cour
et l’on part en pique-nique à la montagne. Le bâtiment
de l’école, les élèves et le maître,
tous sont enracinés dans cette campagne qui les nourrit et
les inspire. Etre et Avoir distille un bonheur oublié, celui
d’un rapport profond avec la nature, intime et nécessaire.
Le bonheur est dans la loi
Pour que les enfants puissent prendre le risque de se tromper sans
se mettre en péril, que les petits puissent devenir grands
et leur intelligence s’épanouir, il faut de l’ordre.
De ce point de vue là, comme pour le jardinage, le maître
est de la vieille école : celle où l’on disait
« Monsieur » en levant le doigt, où l’on
attendait debout derrière sa chaise la permission de s’asseoir.
La loi qu’il impose est certes un peu désuète
mais bienfaisante. Elle n’est oppressive que dans la mesure
où l’on juge abusif d’inculquer le respect de l’autre
et de la parole donnée, la fierté du travail bien fait.
Mais le maître fait mieux qu’imposer la loi, il la fait
respecter et s’attache à la faire aimer. Une scène
d’une intensité magnifique le montre, celle où
il contraint les deux plus grands de la classe à vider leur
querelle. Patiemment, il les aide à mettre des mots sur leurs
blessures, et les deux garçons, oubliant complètement
la présence de la caméra, surmontent leur différend
et concluent, dans les larmes, à la nécessité
de faire la paix. La bonne distance
Nicolas Philibert s’est-il trop attaché à l’instituteur
au point de mettre en péril la « bonne distance »
à laquelle il est si justement attaché ? Lors de la
journée à Lussas (août 2000) qu’il avait
organisée avec Serge Lalou sur ce thème, il disait en
substance « la bonne distance n’est pas fixée une
fois pour toutes, elle n’est pas le fait de gens qui prétendent
savoir garder leurs distances comme s’ils savaient à
priori à combien de centimètres il faut se placer des
autres ». Dans Etre et Avoir, la bonne distance se cherche en
permanence. Elle est au plus près des plus petits avec lesquels
on partage les premières aventures : premiers chiffres, premières
lettres, premières culbutes. Elle est plus loin des grands
qui, déjà presque adolescents, préservent leur
bonne part de secrets. Avec l’instituteur, les choses se compliquent
et parfois se gâtent. Un instituteur
étoile est né
Le début du film se concentre sur le dehors de la classe (les
bêtes, les gens, les arbres sous la neige) et les petites choses
du dedans (tortues, poissons, feutres et gommes). Peu à peu,
on découvre la classe comme un collectif humain dont la raison
d’être est d’apprendre à vivre ensemble en
devenant plus humain (citation libre de Confucius). Les élèves
baignés de la lumière (de la raison ?) rayonnent. L’instituteur
n’est qu’un opérateur, un deus ex machina discret.
Mais à mesure que le film avance, Philibert le met davantage
en scène. Il lui fait jouer une scène farfelue où,
à l’occasion d’une dictée, le maître
en compagnie de ses grands élèves s’attendrit
sur ses 35 ans de carrière. Il l’extrait de sa salle
de classe pour l’interviewer devant ses rosiers. Il l’installe
dans des tête-à-tête qui tiennent plus du soutien
psychologique (bricolé avec un bonheur inégal) que du
soutien scolaire. A mesure que le maître devient la vedette,
le sens du film s’infléchit. De
la chronique au drame
Vers la fin, la liberté allègre laisse place à
une atmosphère alourdie par l’angoisse. Le maître
qui savait si bien se montrer proche sans familiarité, bienveillant
sans condescendance, protecteur sans possessivité devient un
peu pesant. « Tu viendras me voir l’an prochain ? »
demande-t-il à celle qui part au collège. Souci de protéger
cette jeune fille fragile et timide, ou crainte de la retraite et
de l’adieu définitif aux enfants ? Les enseignants, même
les meilleurs, sont faits pour qu’on les quitte sans se retourner.
On a de la peine pour lui dont la vie s’est confondue avec l’école
qui était aussi sa maison, sa vocation, sa raison de vivre.
Derrière l’angoisse du maître voyant partir ses
élèves pointe celle du cinéaste voyant disparaître
l’école de ses rêves.
Le temps du film épousait la spirale lente des saisons, il
avançait au rythme quasiment imperceptible des maïs qui
poussent et des enfants qui grandissent. L’épilogue le
fait basculer dans une temporalité qui découpe brutalement
un avant et un après : adieu la chronique, bonjour le drame.
Du cinéma avant toute chose
Ce qui menace aujourd’hui Etre et Avoir, c’est
d’être vu comme un film sur l’école, et à
ce titre-là, de devenir un spectacle de première partie,
introductif à un débat de société comme
notre société en mal de débats sait si bien s’en
inventer. La liberté d’expression ne permet pas qu’on
interdise aux revues pédagogiques d’en rendre compte.
Il le faudrait bien pourtant à voir l’épaisseur
des contresens qu’il suscite : certains y voient un plaidoyer
pour le maintien des classes uniques, une apologie passéiste
des blouses grises et de la pédagogie de papa… On a envie
de crier « Stop ! » « Bas les pattes ! »,
Etre et avoir est un beau film, œuvre de l’un de nos meilleurs
cinéastes d’aujourd’hui, qui parle de l’essentiel
– la naissance, la mort, la transmission – de tout ce
dont notre société se détourne aujourd’hui,
et il en parle avec les moyens du cinéma, avant tout la justesse
d’un regard. ANNE BRUNSWIC (2)
1 Article publié dans Images documentaires,
n°45/46, automne 2002
2 Journaliste, écrivain, Anne Brunswic a publié
« A Contre-oubli » et « Qu’est-ce que tu fais
là ? » à La Fontaine-aux-Loups, éditions
Delphine Montalant, 01 64 03 75 54. |
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| Auteur
: ANNE BRUNSWIC, in Images documentaires, n°45/46, automne 2002
Le site officiel
du film : http://www.etreetavoir.com/
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