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Dominique Coujard Ce dossier a pu être réalisé grâce à la complicité bienveillante de l'Association des Amis de Méliès (notamment Marie Hélène Meliès) qui nous a autorisés à mettre en ligne un certain nombre de textes authentiques (notes de J. Malthête et textes de C. Malthête Méliès). |
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"Méliès par lui-même" Ma biographie, dites-vous? Je vous avoue que, bien qu'on me l'ait souvent demandé, je n'ai jamais eu le courage d'écrire mes mémoires, ou mes souvenirs. Allons-y tout de même et tâchons de démontrer que l'industrie cinématographique a été créée uniquement par des Français. La France, chacun le sait, est le pays des découvertes... Seulement, invariablement, nos compatriotes se laissent prendre leurs inventions par l'étranger, d'où elles reviennent plus tard. N'a-t-on pas contesté à MM. Lumière leur géniale trouvaille? Je suis persuadé qu'avant dix ans, les pionniers, auxquels j'ai l'honneur d'appartenir (pionniers qui eurent à surmonter d'innombrables difficultés inconnues des cinématographistes actuels), seront considérés comme de simples "pompiers". Je suis donc né à Paris en 1861. J'ai connu la Fin de l'Empire, subi le siège et la Commune en 1870-1871. Je n'avais que neuf ans, mais cela ne s'oublie pas. A 26 ans, en 1888, j'achète le Théâtre Robert-Houdin, que je devais garder trente-six ans, jus- qu'en 1914. Le démon de l'invention me tourmentait. Pendant ma courte carrière industrielle, j'avais eu l'occasion d'apprendre nombre de travaux manuels: menuiserie, mécanique, ajustage et de m'exercer à manier adroitement la plupart des outils. Entre temps, doué pour le dessin que j'ai pratiqué dès l'enfance, j'occupais mes loisirs en crayonnant, soit pour moi-même, soit pour les journaux illustrés, notamment le journal La Griffe, qui eut une certaine vogue pendant la période boulangiste. Je fis aussi de la peinture à l'huile, portraits, paysages, fantaisies, puis de la décoration théâtrale. Comme on le voit, j'ai été un peu "touche à tout". Mais aussi combien cela m'a-t-il servi dans le cinéma ! Cet art m'emballa dès le début, précisément parce qu'il me permettait d'utiliser simultanément toutes mes connaissances et mes divers petits talents. Je construisis au théâtre Robert-Houdin de grands trucs. C'est là que j'acquis les précieuses qualités d'invention et d'exécution qui devaient m'être si utiles au cinéma. C'est là aussi que je construisis (je l'ai raconté souvent) ma première caméra, mon premier projecteur, peu de temps aprés la séance historique du Grand Café, je projetai d'abord des Films de Kintéoscope, puis mes premiers Films. Dès lors je me lançai dans la carrière cinématographique que seule m'a fait quitter la guerre de 1914. J'étais un artiste dans l'âme (on me l'a assez reproché), fort adroit de mes mains, habile dans la plupart des métiers, inventif et comédien de nature. Au risque de faire bondir M. Clément Vautel, qui déteste ce vocable, je fus à la fois un travailleur "intellectuel" et manuel. Cela explique pourquoi j'ai aimé le cinéma passionnément. Cet art les renferme presque tous. Les conceptions fantaisistes, comiques ou fantastiques, voire même artistiques, qui se pressaient en foule dans mon imagination, trouvaient, grâce à lui, le moyen de se réaliser. Toute ma vie j'ai cherché, inventé et exécuté. Mes journées se passaient à mon premier studio de Montreuil (le premier en date de tous). J'y peignais mes décors, faisais ma mise en scène et jouais les principaux rôles. J'ai ainsi produit plus de 4 000 sujets. |
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"Le cinéma m'a servi de sport" Le Cinéma m'a servi de sport. Et quel sport! Je lui attribue même ma souplesse et ma vivacité. ...Voici une petite anecdote: A l'époque où j'exécutais ces scènes folles et abracadabrantes remplies de truquages et de cocasseries invraisemblables, je reçus la visite d'un forain américain, client inconnu qui achetait indirectement mes films. De passage à Paris, il avait tenu à voir ce bonhomme chauve, à grandes moustaches, barbe en pointe, dont la tête était connue à cette époque dans tous les cinémas. Ce bonhomme, c'était moi. L'Améri- cain fut stupéfait d'avoir devant lui un homme comme tout le monde et parfaitement calme. Sans doute se figurait-il que j'étais, hors de la scène, un détraqué, un dément, un fou furieux, un diable ou un sorcier qu'il avait vu à l'écran. Il fut très désappointé et, visiblement, je perdis son estime. Il ne s'était certainement jamais douté qu'il faut beaucoup de calme, de réflexion, de persévérance et de sang froid pour exécuter sans défaillance ces clowneries funam- bulesques. Ceux qui en ont essayé, à la suite, tel que André Deed (Gribouille), qui débuta chez moi, en savent quelque chose. Il se figurait qu'il suffit de se livrer à des grimaces et des contorsions. Quelle erreur! J'en parle en connaissance de cause. P.S. Un farceur me fait remarquer ceci: 26 ans avant votre entre au théâtre, 36 ans au théâtre, 19 ans au cinéma et 9 ans au théâtre encore. Alors vous avez au moins 90 ans. Ah, non! Pas de plaisanterie: le Théâtre et le Cinéma ont marché simultanément. 64 ans suffisent à mon bonheur. |
![]() Caricature de G. Méliès extraite de la revue "Passez-Muscade"
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L'origine de mon premier "truc" : un accident de caméra Quelle fut ma propre carrière et ma part dans la cinématographie? Ce serait trop long à raconter. J'abrègerai donc. Passons sur les difficultés du début dont j'ai déjà parlé. Je commençai naturellement, comme tout le monde, en cinématographiant les sujets les plus simples, uniquement pour m'assurer du bon fonctionnement du matériel. A cette époque, d'ailleurs, la vue de l'animation d'une rue, l'arrivée d'un train, des vagues déferlant sur un rocher, des herbes brûlant dans un champ suffisaient à étonner le public et à satisfaire sa curiosité. Puis vinrent les petits sujets comiques, joués, non par des acteurs (ces messieurs nous méprisaient profondément alors) mais par des amis ou connaissances ou par les employés de la maison. Ce fut le temps de L'Arroseur, des Colleurs d'Affiiches, de La Leçon de Bicyclette, et des Scènes de Chambre. Le hasard me fit trouver le truc de substitution par arrêt de l'appareil (le mien s'était fortuitement bloqué) et je m'empressai d'utiliser le procédé dans la vue (on ne disait pas encore Film) intitulée L'Escamotage d'une Dame chez Robert-Houdin C'était la reproduction exacte du fameux truc de Buatier de Kolta. Le succès fut formidable. Et je me mis exécuter, dans le même ordre d'idées, nombre de sujets de plus en plus compliqués. C'est à cette époque que je peignis, en plein air, mes premiers décors afin de corser l'intérêt de conceptions de plus en plus fantastiques, à quoi les paysages naturels n'auraient pu fournir un cadre approprié, surtout lorsqu'il s'agissait de lieux purement imaginaires. Le succès augmentait de jour en jour et la renommée des Films à trucs, dits "Star Films" (c'était ma marque) devenait mondiale en peu de temps et sans aucune publicité. | ![]() L'escamotage d'une dame chez Robert-Houdin
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Le premier studio de cinéma Les clients d'alors étaient tous des forains et achetaient les films qu'ils payaient comptant. Ils demandaient de bons programmes, mais ils les voulaient courts, afin de pouvoir multiplier les séances. D'où nécessité de faire des films de petit métrage. N'empêche que cette clientèle était effrayée par le prix des copies positives. Que dirait-elle aujourd'hui? De mon côté, pour entretenir la curiosité et tenir mes acheteurs en haleine, je cherchais et trouvais constamment des procédés nouveaux. Je les ai maintes fois décrits; ils sont encore en usage aujourd'hui: caches, fondus, superpositions, surimpressions, personnages grandissant ou rapetissant, personnages pris à des plans différents (Nains et Géants), personnage se multipliant à l'infini et jouant plusieurs rôles à lui tout seul, dessins animés, etc. etc. J'employai en même temps le feu sous toutes ses formes dans les scènes diaboliques. Bientôt la difficulté d'opérer en plein air (où les vents, la pluie, les différences d'éclairage, nous jouaient souvent de vilains tours) m'amena à construire, à Montreuil-sous-Bois, le premier studio spécial pour le cinéma. Ce fut la reproduction, en plus grand, des ateliers photographiques ordinaires. Mais à l'une des extrémités on aménagea une scène de plain-pied. Elle mesurait 7 mètres de large sur 4 mètres de profondeur. L'atelier lui-même avait 17 mètres de long, 7 de large et 5 de haut. La partie où l'on jouait était éclairée de face par le jour de dix heures du matin à trois heures de l'après-midi. Cette partie fut aménagée avec trappes, rues, tampons, mats, etc, comme une scène de théâtre, de féerie. Plus tard, deux ailes y furent annexées, pour servir de dégagement à droite et à gauche et de magasins de décors. Le personnel devenant de plus en plus important, deux grandes loges (une pour les hommes, l'autre pour les femmes) furent nécessaires. Successivement, l'atelier s'allongeait pour reculer l'appareil et prendre un champ de plus en plus vaste, ce qui, en fin de compte, fit ressembler ce studio, qui existe encore, à un télescope. En dernier lieu un cintre élevé fut placé au dessus de la scène pour l'exécution de certains trucs ou effets. Les machinistes y évoluaient. La première vue qui dépassa la longueur courante (17 mètres) fut une Cendrillon de 60 mètres. Puis vint le fameux Voyage dans la Lune, qui fut la première grande féerie et qui fit le tour du monde. Ce film mesurait 125 mètres! Mais il tait farci d'épisodes et de truquages étourdissants. |
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Les premiers acteurs au cinéma Je dois avouer que j'eus toutes les peines du monde à vendre les premières copies. Les acheteurs étaient plus que stupéfiés; ils étaient terrifiés par le prix que je demandais: 2fr.50 le mètre, 314fr.50 les 125 mètres en noir et 690fr. en couleurs. Cependant, de tous les pays les commandes arrivèrent innombrables. Je poursuivis dans cette voie: j'augmentai progressivement le métrage des grandes pièces et des féeries et j'arrivai ainsi à des sujets de 800 et 1.000 mètres. Les clients ne se plaignaient plus; ce genre faisait recette. Je fus, d'ailleurs, abominablement pillé, surtout en Amérique où il était impossible alors de poursuivre les contrefacteurs. Cela me détermina à ouvrir, à New-York, la Go Méliès Star Film Manufacturing C qui subsista sous la direction de mon frère Gaston Méliès jusqu'en 1914. Après de nombreuses sollicitations, les artistes commençaient à venir au cinéma. Ce furent, tout d'abord, les artistes illusionnistes du Théâtre Robert-Houdin, puis des acrobates, des danseuses du Châtelet et des Folies Bergère, des chanteurs du Café Concert et des ballerines de l'Opéra: Raiter, Brunnet, Claudius, Litlle Tich, Mado Minty, etc. Les artistes de théâtre se présentèrent en dernier. Beaucoup d'entre eux n'avaient jamais touché d'aussi beaux cachets que ceux que je leur donnais, quoiqu'ils fussent encore modestes. En peu de temps les demandes d'inscription affluèrent. C'était une véritable invasion dans mon bureau du Passage de l'Opéra. Tous les interprètes des films étaient alors anonymes, et pour cause, puisque le premier venu pouvait tourner. En tant qu'artiste, je parvins à me créer une personnalité et une réputation. La grande difficulté d'exécution de mes propres conceptions m'obligeait à tenir toujours le premier rôle dans mes films. On connaissait ma tête, au naturel ou maquillée, dans les situations les plus diverses: illusionniste, sorcier, démon, prince, mendiant, spirite, fakir, pacha, etc., j'étais à cette heure star sans le savoir puisque le terme n'existait pas encore... |
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Un petit tour parmi les trucs de Méliès
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Méliès face au monopole américain de la pellicule Qu'il me soit permis de rappeler que vers 1907, la variété infinie des pas de perforations et des pas des tambours d'entraînement empêchant chaque exploitant d'employer indistinctement des films de toutes marques, deux Congrès internationaux furent décidés. Ils se tinrent tous deux, à peu de temps d'intervalle, en 1908 et 1909, à la Société de Photographie, rue de Clichy. J'eus l'honneur de présider ces deux Congrès. J'ai gardé précieusement une grande photographie prise à l'issue du deuxième Congrès. On avait offert un banquet à Eastman, venu tout exprès d'Amérique. A ce banquet je pris la parole pour tâcher d'obtenir du grand potentat du film, à cette époque, une diminution du prix de la pellicule, qui nous semblait excessif . Je couvris M. Eastman de louanges méritées et des fleurs de rhétorique obligatoires, en français d'abord, puis en anglais, car il ne connaissait pas notre langue. Il me répondit par un très gracieux sourire et par un petit speech improvisé et charmant que je traduisis aux convives. Mais il resta intraitable. Ce fut un four brillant.... Voulez-vous une anecdote en passant? Elle est amusante: Au deuxième Congrès, un des grands industriels, qui jusque-là s'était tenu à l'écart de la Chambre Syndicale, mais qui se décida à venir pour essayer de nous imposer l'unification des prix de vente, me prit assez violemment à parti. Je venais, en combattant ses arguments, de répondre: A mon avis, le cinématographe sera artistique, ou il ne sera pas! Donc, en matière d'art, impossible d'imposer un prix uniforme. Le prix dépend de la valeur du sujet, des interprètes et des frais qu'ils entraînent." Là dessus, mon contradicteur me dit: "Voilà précisément votre erreur. Vous. Monsieur Méliès, vous voyez tout en artiste. Parfait! Aussi, vous ne serez jamais qu'un artiste et non un commerçant." Je lui répondis, très calme: "Monsieur, vous ne pouviez pas me décerner de plus bel éloge, car sans l'artiste qui crée et qui exécute, que ferait le commerçant et que vendrait-il ? Je crois qu'il pourrait fermer sa boutique ?" Et tout le monde de rire cette boutade. Elle circula de bouche en bouche, et fut instantanément traduite en toutes les langues au milieu de l'hilarité générale. Un mot pour finir cette petite étude rétrospective. M. Michel Coissac a écrit une histoire parfaitement documentée sur le cinématographe. Il a eu l'amabilité de m'en offrir un exemplaire avec une dédicace si flatteuse que je ne résiste pas au plaisir de la citer. La voici: "A l'un des premiers et des meilleurs artisans du cinéma, M. Georges Méliès, roi des trucs, prince de la féerie et des transformations, cordial hommage. - Coissac. 30 septembre 1925." |
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