Anthony Mann - James Stewart
Deux hommes dans l'Ouest
Entretien avec Anthony Mann n°1 / n°2 / n°3 /
Propos recueillis au magnétophone par Jean-Claude Missiaen - Cahiers du Cinéma, n° 190, mars 1967, p...
La disparition d'Anthony Mann, tout se passe comme si, pour ce qui est de l'histoire du cinéma, il ne fallait y voir que l'accent porté sur un événement déjà ancien : la mort du western et celle de la série B. « Bond of the River », « The Naked Spur », « Man of the West », ce sont là les points scintillants où culminèrent un genre - qui n'était pas sans dettes à l'égard de scénaristes tels que Yordan et Chase -, une forme de production et d'interprétation (comment louer Mann sans rendre hommage à Janet Leigh, Stewart, Cooper ou Kennedy ?). Autant d'éléments extérieurs, peut-être, à ce qu'il est convenu d'appeler un auteur. Or Mann restera comme l'un de ceux sur lesquels une fameuse politique fut fondée. Paradoxe ? Non pas. Signe d'un temps tout au plus, où ce n'était déjà pas peu que de découvrir à partir de lieux communs aussi anciens qu'anonymes cette vérité toute neuve : « l'espace aérien non comme contenant géométrique, un vide de l'horizon à l'horizon, mais comme la qualité concrète de l'espace » (Bazin). C'est ainsi qu'en contemplant les héros manniens sur fond de rochers, de pâturages, de champs enneigés, d'arbres, de poussière et de bleu du ciel, une génération apprit le cinéma. « L'Homme de l'Ouest » disait Godard, « est un cours en même temps qu'un discours... l'art en même temps que la théorie de l'art... du western, c'est-à-dire du genre le plus cinématographique du cinéma, si j'ose m'exprimer ainsi : de sorte qu'en fin de compte, il se trouve tout bonnement que « L'Homme de l'Ouest » est une admirable leçon de cinéma, et de cinéma moderne. » II y a quelques chapitres de la méthode Mann pour lesquels il faudra toujours retourner à cette école-là.
-Entre « The Great Flamarion » et « Railroaded » nous avons pu constater une rupture de ton : quelles furent vos conditions de travail ?
- Ah oui ? Eh bien je suis content que vous n'ayez pas vus les autres !
- Nous avons beaucoup aimé aussi le suivant, Raw Deal.
- Oui? Il y avait des choses intéressantes... et surtout une très belle photo d'Alton. Bref, c'est à partir de cette époque qu'on m'a donné la possibilité de prouver si j'avais quelque intelligence. J'eus beaucoup de chance en faisant, si je ne m'abuse, huit films avec Jimmy Stewart; je l'avais connu bien des années auparavant, mais je l'avais perdu de vue depuis près de dix ans et, un jour, il m'appela et me dit : « J'aimerais qu'on fasse un film ensemble. » Ce fut Winchester 73, un grand succès aussi, et dont je suis assez fier parce que je crois que c'est un western honnête, franc. Dès lors on me laissa plus de temps pour préparer mes productions, je pouvais travailler plus soigneusement sur mes scénarios, engager les vedettes que je voulais et le public - Dieu merci - va voir assez régulièrement mes films, puisque les dix ou douze derniers n'ont pas trop mal marché. Je touche simplement du bois parce que, quel que soit le talent d'un metteur en scène, ses films peuvent être aussi bien des fours que des triomphes et je suis sûr que j'aurai aussi ma part de fours.

Une femme dans la ballade
- Bien que vous ne signiez pas au générique, vous collaborez donc de plus en plus à vos scénarios ?
- Bien sûr. Le scénariste fait un premier état du scénario, puis le metteur en scène entre dans le jeu et fait le deuxième ou le troisième état du scénario, parce que c'est de lui que dépend entièrement le film : par conséquent, il se rendra compte s'il y a certaines scènes à ajouter ou à développer pour rehausser son histoire ; cela facilite aussi la tâche du scénariste de savoir qui sera le metteur en scène du film, parce qu'il peut alors mener son histoire en connaissance de cause et lui donner son maximum d'efficacité.
- Il nous semble que Borden Chase a été un précieux collaborateur pour vous ?
- Borden Chase est probablement l'un des meilleurs scénaristes de western que nous ayons. II a fait beaucoup d'études sur l'histoire de l'Ouest, i1 se passionne pour elle et, par dessus tout, il est inégalable pour décrire les rapports entre hommes, et vous savez que pour les westerns... En fait, on ajoute toujours une femme dans la ballade, parce que sans femme un western ne marcherait pas. Bien qu'elle ne soit pas nécessaire, tout le monde semblé persuadé que vous ne pouvez pas vous en passer. Et vous êtes toujours embêtés par cette femme lorsque vous en arrivez au combat contre les Indiens, ou à la scène de la poursuite, ou à celle où le héros retrouve le traître : il faut alors inventer une astuce pour envoyer la femme dans un endroit où elle ne soit pas sur votre passage de façon à ne pas avoir besoin de la filmer. Oui, la femme n'a pas beaucoup d'importance dans les westerns, c'est triste à dire... D'ailleurs, peut-être un jour, quelqu'un fera-t-il un western avec une femme pour personnage principal. Bref, Borden Chase a une grande affinité avec les thèmes et les hommes de l'Ouest. Avant les films que nous avons faits ensemble, il en avait écrit d'autres et je crois qu'ils étaient parmi les meilleurs.
- Avec Borden Chase et Stewart, vous formiez une équipe idéale.
- Oui, c'était une formule très excitante, parce que Borden et moi nous écrivions pour Stewart. Nous connaissions ses qualités et nous essayions de les développer, de lui donner une plus grande force de caractère encore. Avant la guerre, Jimmy était considéré comme un très grand acteur; il était l'égal de Cary Grant. Mais après la guerre, le public réclama moins de comédies ; Jimmy fut alors l'interprète de deux ou trois comédies qui n'eurent guère de succès. Le problème pour cet acteur, pour cette vedette, était de trouver ce qu'il pourrait faire en dehors de ce qui avait fait sa gloire passée. C'est alors que nous avons eu l'idée de lui proposer de jouer dans un western, bien que Jimmy ne soit pas du type « grand costaud == et qu'on ne puisse lui faire affronter la terre entière qu'en prenant beaucoup de précautions. Dans Winchester 73, nous lui avons donné le rôle d'un homme avare en paroles, ce qui est toujours d'un très bon effet dans les westerns, parce que dans l'Ouest les gens ne parlent pas : on les entend juste grommeler : « Humm, humm... Humm, humm... » Ils réfléchissent intensément, mais il n'expriment pas leurs pensées, parce que s'ils les exprimaient, ce ne serait plus un western! Ce qu'il ne faut jamais oublier lorsqu'on fait un western, c'est que les images sont bien plus importantes que le dialogue. Et pour donner du poids aux personnages, il faut savoir choisir le cheval, les éperons, l'équipement convenables. Cela servit énormément Jimmy de passer de l'état de comédien léger qu'il était à celui d'homme fort, puisqu'il occupe à nouveau une des premières places au box-office.

La force de la détermination
- Est-ce pour accentuer la faiblesse physique du personnage que Stewart est souvent blessé dans vos films ? Une balle dans la jambe dans The Naked Spur, une dans la main dans The Man from Laramie, une...
- Oui, c'est un point très important. Je crois que la force d'un personnage apparaît clairement au public dans une scène qui prouve l'existence de cette force. Dans Bend of the River par exemple, quand, au sommet du Mont Hood, la caravane l'abandonne dans la neige, Jimmy se tourne vers son ennemi et lui dit : « Je te retrouverai, quoi qu'il arrive » ; et le public se rend alors compte qu'il le retrouvera parce que, quels que soient les obstacles dont il devra triompher, il fera face et le public désire qu'il le retrouve : à ce moment, il devient un personnage fort. Il en est de même dans Winchester 73, lorsqu'il dit : R J'aurai mon frère, quand bien même ce serait la dernière chose que je ferais ! » Oui, la force d'un personnage n'est pas dans sa manière de distribuer les uppercuts ou de faire saillir ses muscles : elle est dans sa personnalité, c'est la force de sa détermination.
- II y a une scène identique dans The Far Country.
- Oui, oui.
- Vous aimez donc dépeindre des personnages moralement forts ?
- C'est avec ce genre de personnages que j'ai rencontré le plus de succès, parce qu'il est plus facile au public de s'identifier avec lui. Le public aime qu'un personnage dise au départ : « Je vais faire ceci » et le fasse parce que 90 % des gens dans la vie ne réalisent jamais ce qu'ils espéreraient faire. Dans un film, si un personnage atteint le but qu'il s'est fixé, le public a l'impression qu'il aurait pu luimême l'atteindre et se sent intimement lié au personnage. Dans Winchester 73, le héros dit qu'il trouvera l'assassin de son père, et il le trouve ; même dans The Glenn Miller Story, au début, Miller déclare qu'il va trouver quelque chose, et il le trouve. Prenez une comédie comme Going my Way de Leo McCarey : le petit prêtre dit qu'il va construire une nouvelle église parce que l'ancienne est devenue inutilisable, et il le fait. Cela explique aussi le succès de Gone with the Wind : Scarlett O'Hara dit qu'elle n'aura plus jamais faim et, effectivement, elle n'a plus jamais faim.
- Nous avons fait, il y a près d'un an, un entretien avec Howard Hawks et vos propos sur la force des personnages rappellent certains des siens. Auriez-vous été influencé par Hawks ?
- Je ne pense pas. Le metteur en scène que j'ai le plus étudié, mon metteur en scène favori, c'est John Ford. En un plan, il expose plus vite qu'aucun autre l'endroit, le contenu, le personnage. Il a la plus grande conception visuelle des choses et je crois à la conception visuelle des choses. Le choc d'un seul petit plan qui peut nous faire entrevoir toute une vie, tout un monde, est autrement important que le plus brillant des dialogues. Rien ne vaut les extérieurs
- Est-ce pour rendre visuelle la faiblesse physique de vos personnages, leur effort et leur lutte, que vous choisissez souvent des extérieurs accidentés, la montagne prenant par exemple beaucoup d'importance dans vos cadrages?
- Oui, c'est vrai. Mais en dehors de cela, je n'aime pas tourner en studio. J'aime aller en extérieurs essentiellement pour deux raisons. 1) Lorsque vous voyez le paysage, il peut vous venir une foule d'idées auxquelles vous n'auriez jamais songé sur un plateau. Le lit d'un fleuve, une montagne, un arbre, un rocher, ou quelque chose qui se trouve sur votre route peuvent doubler la vérité d'une scène, simplement parce que c'est là, parce que Dieu l'a mis l'a, et qu'il faut le mettre en scène ; 2) Les acteurs atteignent à bien plus de vérité en extérieurs. Dans un studio, tout est calme, tout est construit en prévision de la scène, les lumières sont allumées et on joue sa scène... Mais si l'acteur doit la jouer au sommet d'une montagne, au bord d'un fleuve, ou dans une forêt, il y a le vent, la poussière, la neige, le craquement des branches qui l'interrompent, qui l'obligent à se donner plus : il devient plus vivant. Voilà ce que j'ai découvert et c'est pourquoi je vais en extérieurs chaque fois que cela m'est possible. Dans Serenade, par exemple, il y a une scène où Mario est malade; je l'ai tournée dans une vieille petite chambre que j'ai découverte dans un hôtel. Cette chambre datait d'une cinquantaine d'années et était pleine de détails - des fils électriques, des moulures - que le plus grand décorateur n'aurait jamais imaginés. Vous voyez, en extérieurs, si étrange que cela paraisse, les acteurs deviennent plus francs.
- Pour vous, le jeu est-il le plus important ? Ou bien est-ce la technique, ou le scénario... ?
- On m'a posé cette question l'autre jour en Espagne et j'ai répondu qu'il y avait cinq éléments importants qui sont, dans l'ordre : 1) l'histoire; 2) le metteur en scène; 3) les acteurs; 4) les moyens techniques; 5) l'argent. Maintenant, si vous n'avez pas le dernier, ce n'est pas la peine de vous soucier des autres ! Oui, l'important c'est de faire quelque chose d'original de façon à ce que le public entre dans le jeu, qu'il ait un contact avec l'histoire. C'est encore plus vrai maintenant qu'autrefois. La plus grande vedette ne peut sauver un mauvais film : elle a besoin d'une bonne histoire. L'histoire est conçue par le scénariste et par le metteur en scène, et le metteur en scène la porte à l'écran; par conséquent ces deux personnages sont bien plus importants que la vedette du film : on peut réaliser des recettes prodigieuses avec un film sans vedette.
-- Et le producteur ?
- Il y en a plusieurs catégories. Il y a les producteurs genre Samuel Goldwyn: ils ont leur argent, leur standing artistique, ils achètent les sujets les plus chers, engagent les talents les plus sûrs et finalement font les films. Il y a ceux qui travaillent pour les différentes compagnies : eux ne sont pas des financiers, ils doivent simplement veiller à la parfaite organisation du travail. Leur seule activité créatrice consiste à trouver des sujets permettant d'employer les vedettes sous contrat.
- Il vaut certainement mieux travailler avec un petit producteur : il doit vous laisser plus de liberté
- C'est vrai. En fait, j'aime encore mieux travailler en indépendant.
- Vous avez fait un film pour Hal Wallis, The Furies...
- Oui et c'est un bon producteur, l'un des meilleurs. Il prend des risques, tente des expériences, cherche à s'évader de la routine.
- Et vous travaillez maintenant avec Sidney Harmon.
- Oui. Je le connais depuis des années. Lorsque j'étais jeune, il était déjà un des producteurs cotés de Broadway. Il avait monté Men in White et... je ne sais plus, quatre ou cinq triomphes. Il a suivi toute ma carrière. Nous sommes toujours d'accord; il comprend ce que je veux et me laisse toute liberté. Aussi je l'aime bien.
- Nous ne pensons pas que vous vous désintéressiez tout à fait du travail à la caméra.
- Non, bien sûr. Je dois reconnaître que j'aime bien le travelling et la grue, mais j'essaye toujours de suivre les personnages. Vous savez, je trouve que les gens qui partent sur un gros plan de rose et, parce qu'il faut bien qu'ils cadrent leurs personnages, se mettent à faire un long travelling arrière, ne sont pas très intéressants.
- Nous avons eu récemment avec The Last Frontier une belle démonstration de votre maestria technique.
- Ah, vous aimez ce film ? Moi, je le déteste. Cela aurait pu être un très, très grand film. L'histoire de ce demi-sauvage qu'impressionne l'uniforme, qui, de l'uniforme, apprend le bien et le mal et finalement désire se civiliser était un' très bon thème. Mais nous avons échoué parce qu'il y avait trop de gens impliqués dans cette affaire : Harry Cohn, Jerry Wald et notre pauvre producteur qui était un bien gentil garçon, tous me traînaient dans les jambes. Si le résultat final est si confus, c'est qu'ils ne m'ont jamais laissé seul un instant.
- Nous ne le trouvons pas tellement confus et, en tout cas, la beauté des images...
- Oui, bien sûr les images sont belles, mais nous étions dans un si beau pays ; et, comme je vous l'ai dit, il y avait une merveilleuse idée de scénario au départ. Mais pour moi, The Last Frontier n'est qu'un pétard mouillé. La grandeur des avions et la grandeur des sentiments
- Si nous aimons The Last Frontier dont vous nous dîtes tant de mal, par contre nous n'aimons pas du tout Strategic Air Command.
- Ah oui ? C'est bien normal... Ce fut un problème intéressant. Vous savez, Jimmy Stewart avait été colonel dans l'Air Force pendant la dernière guerre : il commandait une escadrille et se conduisit très brillamment... Cela paraît invraisemblable lorsqu' on songe à Stewart acteur. C'est un grand pilote : il peut piloter un B.47 par exemple. Bref, il eut envie un jour de faire un film sur le S.A.C. et il vint me trouver : « Que veux-tu raconter sur un sujet pareil ? », lui dis-je. Il me traîna au Q.G. du S.A.C. voir le général LeMay et nous lui avons demandé ce qu'il pensait que nous pourrions faire, car il fallait bien nous assurer sa collaboration. Il nous donna son accord à condition que nous montrions l'énergie fantastique dépensée pour ces avions et que nous fassions bien comprendre que le S.A.C. avait été créé pour préserver la paix et non pas pour préparer la guerre. Il ne nous autorisa aussi à ne montrer qu'un seul de ces avions s'écrasant au sol parce qu'il ne fallait pas risquer de faire croire qu'ils ne valaient rien ! J'avais beau me donner du mal, je n'arrivais pas à introduire dans cette histoire un drame entre des personnages, probabIement parce que la grandeur des avions et la grandeur des sentiments n'usent pas des mêmes unités de mesure. J'avais donc un problème très difficile à résoudre. Je décidais alors de prendre pour personnages principaux non pas lune Allyson et James Stewart, mais le B.36 et le B.47 ; j'ai essayé de faire participer le public au voyage de lui faire connaître ces avions, de lui communiquer l'excitation que procure ces deux prodigieux monstres en vol. Evidemment cela n'a rien à voir avec un drame, un conflit entre personnages humains : les hommes, à côté de ces avions géants, sont de minuscules fourmis qui mènent une vie normale, font des entants, etc. Il n'était pas possible de filmer à la fois un drame entre personnages et l'histoire du Strategic Air Command. Le film eut un énorme succès aux Etats-Unis : prés de sept millions de dollars de recettes ; je sais qu'en Europe on l'a détesté et cela ne m'étonne pas du tout, parce que je ne l'ai pas fait pour 1e public européen. Il était important que le gros public américain sache ce qu'est le S.A.C. puisqu'une partie de ses impôts lui est consacrée ; nous avons travaillé dans cette optique. En Europe, il y a eu trop de dévastations, trop d'horreurs pour que l'on admire ces énormes avions capables de transporter une bombe atomique.
- Ne préférez-vous pas taire The Naked Spur plutôt que Strategic Air Command ?
- Je préfère videmment tourner un drame. Mais comprenez-moi bien : Strategic Air Command fut une expérience fascinante pour moi. J'ai volé en avion à réaction à 1.000 km.-h., j'ai franchi le mur du son, je suis monté dans un B.36 avec une caméra pour filmer le coucher du soleil. J'ai appris beaucoup de choses : ce tournage fut une véritable aventure. Mais je comprends très bien que ce film ne vous plaise pas du tout.
- Nous préférons de beaucoup un film comme The Man from Laramie ; êtes-vous satisfait de celui-là ?
-- Oui, je l'aime bien. Vous savez, il ne m'arrive jamais - ou très rarement - de voir un de mes films et de sortir content de la projection. Je le vois et le critique, probablement plus que vous, parce que je suis trop dans le coup, cela me touche de trop près. Je crois qu'il y a dans The Man from Laramie quelques scènes très réussies, mais j'aurais voulu aller plus loin que ne me le permit mon producteur ; sans doute avait-il raison d'ailleurs, puisque ce fut un grand succès. Nous avions repéré de très beaux extérieurs et... Depuis ces huit dernières années, j'arrive à dire petit à petit ce que je veux ; mais il se peut que vous luttiez pour quelque chose et que vous ne gagniez pas. Si l'on m'avait laissé entièrement libre pour The Man from Laramie, Stewart n'aurait pas été un personnage venu de l'extérieur : j'en aurais fait le frère aîné du jeune homme et la violence des rapports entre les` personnages du drame en aurait été accrue ; en fait, il aurait même découvert à la fin que son père était le véritable auteur du trafic d'armes avec les Indiens. Je crois qu'ainsi l'histoire aurait eu bien plus de force, mais le producteur n'a pas osé.

Une histoire du monde
- Votre avant-dernier film, Men in War, est votre première production indépendante ?
- Oui, je suis en train de produire et de mettre en scène, pour Les Artistes Associés, une série de trois films, dont Men in War est le premier. Il va sortir à Los Angeles la semaine prochaine et à New York dans trois semaines. C'est un film dont je suis très content : je n'ai pas dépensé beaucoup d'argent ni pris beaucoup de temps pour le tourner et je crois que, sur le plan du scénario, il est assez original. C'est un film sur les détails de la guerre ; on n'y voit pas de grandes batailles, de généraux ou d'amiraux passant les troupes en revue et expliquant leur stratégie, mais on y parle du fantassin, ce simple soldat qui doit traverser le lit d'un fleuve, ou celui dont le fusil est rouillé et ne part pas lorsqu'il- en a besoin pour sauver sa peau, ou celui qui enlève son casque et qu'une balle vient frapper en pleine tête, ou celui qui a du sable dans ses godillots et qui a mal aux pieds, mal au dos, les oreilles bourdonnantes ; il est sale et il se gratte. Tout n'est que détail, mais c'est ce qui fait la grandeur du fantassin, qu'il soit de l'époque napoléonienne, de la première ou de la seconde guerre mondiale, de Corée ou de n'importe où. J'ai voulu montrer ce que le fantassin endure et, pour cela, j'ai fait un film d'horreur et d'épouvante. Mon second film comme indépendant sera Passenger to Bali ; Phil Yordan en a écrit le scénario, tiré d'une pièce que Walter Huston jouait, il y a déjà quelques années, à Broadway. La seule interprète choisie pour l'instant est Sarita Montiel ; il y aura peut-être aussi Aldo Ray dans la distribution. Nous allons le tourner entièrement en extérieurs : nous commencerons à Mazatlan, au Mexique, et tout le reste sera fait sur un cargo. C'est une histoire d'aventures, mais c'est aussi une histoire du monde, un monde réuni sur un petit cargo. L'équipage est espagnol, italien, français, allemand et anglais ; pour un autre personnage, les frontières n'existent pas : il vend et achète dans tous les pays et dans toutes les monnaies ; le capitaine, lui, est le champion de la démocratie ; il y a aussi une Chinoise Ces trois derniers personnages entrent en conflit au cours du voyage. Enfin, le troisième film sera Le Petit arpent du Bon Dieu.
- C'est l'un de vos projets les plus curieux.
- Cela fait près d'un an et demi que nous avons acheté les droits de cette histoire, Erskine Caldwell, Philip Yordan et moi. Nous ne l'avons pas encore portée à l'écran, parce que nous n'arrivions pas à mettre l'affaire sur pied. Je dois dire que c'est un projet qui me passionne. Quand Baby Doll sortit, ce fut un grand succès, tous les studios voulurent alors acheter « Le Petit arpent du Bon Dieu » qui est une bien meilleure histoire que celle de Baby Doll. Avez-vous vu Baby Doll ?
- Oui.
- Je trouve que Baby Doll n'est que l'histoire de trois simples d'esprit, plus abrutis Fur. que l'autre. C'est un film très bien fait, mais ce n'est que du vent. Pour ma part, au milieu du film, j'ai perdu tout... je ne m'intéressais plus du tout à l'his toire : j'avais simplement l'impression d'assister aux ébats d'une bande d'abrutis, à croire que c'étaient les Marx Brothers. Je suis vraiment désolé d'être aussi sévère, mais ce film n'a été entrepris que pour le côté salace et sexy de l'affaire. Puisqu'il va faire de l'argent, il a atteint son but... Erskine Caldwell, à mon avis, est un bien plus grand écrivain que Tennessee Williams et dans « Le Petit arpent du Bon Dieu », au-delà des détails pornographiques, il y a l'amour charnel. Le personnage du père est un grand personnage, un grand homme, comme Job ; s'il creuse, ce n'est pas tellement pour cherchez de l'or, mais plutôt pour préserver la cohésion de sa famille qui ne rêve que séparation. C'est une tragédie dont le héros n'inspirera pas seulement du respect mais, je l'espère, de l'amour, parce que c'est réellement un grand personnage, malgré ses obsessions sexuelles. Sur ce plan, il y a des scènes bien plus sensationnelles que dans Baby DoII, et nous les filmerons. D'autre part, « Le Petit arpent du Bon Dieu » est le troisième best-seller au monde : plusieurs millions d'exemplaires vendus. La Bible vient en premier, en second vient un livre sur les bébés dont je ne connais pas le titre et ensuite vient le livre de Caldwell. Nous irons tourner en Georgie, à Augusta. J'aurais mieux aimé faire I' « Idiot »
- On vous a prêté l'intention de filmer « Les Frères Karamazov ». Est-ce exact ?
- Non, ce n'est pas vrai. D'ailleurs « Les Frères Karamazov » ont été faits par David Selznick lorsqu'il a produit Duel in the Sun : c'était un western, mais en réalité ce n'était rien d'autre que l'histoire des « Frères Karamazov ». Et The Furies c'était « L'Idiot » : en fait, Niven Busch est parti du roman de Dostoïevsky, l'a transposé en western en apportant quelques modifications et en pensant que personne ne s'en apercevrait. Quand il m'amena son scénario, je lui dis que c'était « L'Idiot - et il fut bien obligé de l'admettre ; je lui fis alors remarquer qu'entre The Furies et « L'Idiot », j'aurais autant aimé faire « L'Idiot » ! Vous savez, chaque film est une aventure ; on croit tenir un sujet vraiment original et on finit par s'apercevoir qu'il a déjà été traité. J'aimerais chaque fois être sûr d'ouvrir une nouvelle route : je serais alors un génie. Mais je crois que personne n'en est jamais sûr, même pas le meilleur metteur en scène.
- Il y a encore un autre projet curieux, celui de tourner The Story of Townsend Harris.
- Pour celui-là, j'ai fait une transaction : j'ai acheté le sujet, puis je l'ai revendu, surtout parce qu'il me fallait une grande vedette pour tenir le rôle de Harris et que je n'avais pas les moyens de me l'offrir. Townsend Harris est un personnage très passionnant : c'est le premier homme blanc que l'on ait envoyé au lapon, le premier consul américain là-bas ; et la seule statue qu'on laissa debout à Tokyo pendant la seconde guerre mondiale fut celle de Townsend Harris, parce qu'il était une sorte de héros national. Pourtant, c'était un ivrogne sans ambition, mais il avait frappé l'imagination des Japonais. Nous l'avons vendu à la Twentieth Century Fox qui pourra plus facilement se payer une vedette : ils m'ont demandé d'en être le metteur en scène. Si l'affaire marche, je le ferai, sinon tant pis. Je tiens beaucoup à ce sujet et j'ai hésité à le vendre, mais il fallait un trop gros budget et j'avais trop d'autres choses en route simultanément.
- Malgré votre amitié pour Borden Chase et lames Stewart vous avez abandonné Night Passage dont ils étaient scénariste et vedette pour faire The Tin Star. Pourquoi?
- J'ai préféré faire The Tin Star parce que Night Passage ressemblait trop à tout ce que j'avais fait avec Borden et Jimmy. On ne peut pas éternellement faire la même chose ; il faut changer de temps en temps.
- Nous aimons bien avoir l'opinion des metteurs en scène américains que nous interviewons sur le jeune cinéma américain.
- Parmi les jeunes, je crois que Zinnemann est le plus coté. J'aime bien Aldrich, Richard Brooks et l'auteur de The KilIing, Stanley Kubrick ; i'. a beaucoup de talent, d'imagination et il devrait faire parler de lui. - Ah, Nick Ray ! C'est un grand ami à moi. Je trouve qu'à ses débuts il a prouvé qu'il avait un talent fantastique. Souvenez-vous de They live by Night ou de ce film avec Bogart sur Hollywood... In a LoneIy Place. Ensuite, il s'est mis à se débattre dans trop de problèmes ; il se posait des questions bizarres, Je lui ai dit franchement qu'il devrait faire plus attention aux scénarios qu'il choisissait : il a très bien compris mes arguments. D'ailleurs Rebel Without a Cause est vraiment un chef-d'oeuvre.
- Avez-vous vu le film qu'il a fait avec Philip Yordan, Johny Guitar ?
- Non, mais il y a beaucoup d'histoires qui circulent à Hollywood sur ce film. Ils ont eu beaucoup d'ennuis.
- Et voyez-vous des films français de temps à autre ?
- Je n'en ai pas vu tellement, mais il y en a quelques-uns qui m'ont frappé. Celui que je préfère est La Grande illusion ; j'aime aussi certains films de René Clair, Le Million ou Sous les toits de Paris. Parmi les autres, j'adore La Ronde : le travail de Max Ophüls est absolument fantastique. C'est pourquoi j'ai été voir Elena et les hommes et Lola Montés pendant mon séjour en Espagne ; malheureusement, les deux films étaient très nettement coupés et doublés en espagnol : je n'ai pu qu'admirer, mais je n'ai pas compris grand-chose à l'un comme à l'autre parce que je ne parle que l'anglais, Je suis vraiment un illettré.