Le western, une histoire de l'Ouest
Chronique d'une mort annoncée
Gérard Camy, chef de travaux au lycée Carnot de Cannes (06)
1969 : La Horde sauvage sort sur les écrans. Avec ce film, Sam Peckinpah, son réalisateur, n’a pas simplement inventé la mort au ralenti, le sang qui gicle sous l’impact de la balle, une esthétique de la violence, il a aussi dynamité un genre fondateur hollywoodien. Ce « dirty western » retourne, comme un gant, la mythologie de l'Ouest, exhibe l'envers des décors, bouleverse, par son réalisme pictural et psychologique, l'univers des héros conventionnels, des cow-boys immaculés des séries télévisées, fait exploser tous les codes du genre. Il reflète exactement les symptômes de cette société américaine des années soixante, enfermée dans ses contradictions et secouée par les soubresauts de la contestation. Dans ce contexte troublé, les ordres établis et rassurants des grands genres cinématographiques, étaient bousculés, mis à mal, quand ils ne vivaient pas leurs derniers instants.
Flashback…
Au commencement étaient Thomas Ince, William Hart, David Wark Griffith, puis vinrent John Ford, King Vidor, Raoul Walsh, Howard Hawks et quelques autres. Tous nous gratifièrent de morceaux choisis de la conquête de l’Ouest qui furent autant de moments inoubliables. Les grandes plaines faisaient naître l’espoir, la Geste s’élaborait. Les hors-la-loi et les shérifs, les tuniques bleues et les Peaux-Rouges, les cow-boys et leurs immenses troupeaux, les prostituées dans leurs saloons, les épouses à leurs fourneaux, chacun était à sa place. Les volutes de fumée du calumet de la paix disparaissaient dans les panaches blancs de locomotives conquérantes. Les chariots en cercles annonçaient les premières villes. Les sublimes canailles et le brigand bien-aimé, les conquérants et les pionniers de la Western Union, le cavalier du désert comme le banni se retrouvaient tous sur la piste des Géants, à moins que ce soit celle des Mohawks, dans une caravane vers l’Ouest qui les emmènerait, pourquoi pas, en Californie, Terre promise. La Geste existait, rassurante et flamboyante, écrivant la légende, imposant le mythe plutôt que l’Histoire. Mais la deuxième guerre mondiale, avec son cortège d’horreurs, mina bien des certitudes et suscita quelques remises en cause qu’on espérait salutaires. Le regard porté sur cette Geste westernienne truffée de contre-vérités historiques, au service d’un « pouvoir » blanc (whasp) rétrograde et conservateur, ne pouvait plus être le même.
Ainsi, à l’orée des années 50, quelques contestataires géniaux commencèrent, avec raison à ruer dans les brancards. Anthony Mann, Nicholas Ray, Budd Boetticher et Samuel Fuller apportaient une nouvelle maturité et redonnaient une dimension humaine faite de chair, de sang et de sueur, à un genre qui semblait tourner en rond dans la mythologie qui l’avait forgé et qu’il avait aussi contribué à façonner... et ceci malgré les coups de génie imprévisibles des grands anciens John Ford toujours et William Wellman. L’Homme de l’Ouest se découvrait enfin des états d’âmes et les Indiens relevaient la tête pour crier au monde entier leur insupportable spoliation et réclamer le Jugement des flèches.
Dans les années soixante, les succédanés italiens avec leurs longs manteaux crurent pouvoir faire souffler un vent nouveau sur les grandes plaines américaines. Mais les Apennins ne sont pas les Appalaches ni la Sierra Nevada espagnole les Rocheuses. Et il ne suffisait pas aux Sergio Leone, Damiano Damiani et autres Sergio Corbucci de prendre des pseudonymes américains, d’inventer quelques bons, quelques brutes et quelques truands, hauts en couleurs, maniant habilement l’humour désenchanté et la dérision grinçante, pour devenir les nouveaux conteurs d’une épopée de moins en moins glorieuse. Sam Peckinpah, Arthur Penn, Sydney Pollack, Robert Altman, réalisateurs en colère, veillaient. Si le regard qui se posait sur ce grand mais de plus en plus controversé moment d’histoire, devait se charger des vicissitudes du temps, si les immenses espaces disparaissaient avec la mort des derniers desperados, si le mythe s’était construit sur une succession de malentendus et de massacres, si la justice expéditive d’un juge Roy Bean n’était que vol et meurtre légitimés, si la figure rituelle du duel se concluait par de lamentables assassinats, si l’histoire des nations indiennes ne fut qu’une longue et tragique agonie, eux seuls avaient le droit de le dire, et de clore une fois pour toute la plus grande aventure du cinéma, et non quelques iconoclastes étrangers sans épaisseur. La Horde sauvage, le « petit grand homme », Jeremiah Johnson, John Mac Cabe, un nommé Cable Hogue, Pat Garrett et le Kid, le « sale petit Billy » et d’autres encore renvoyèrent les bons, les brutes, les truands et autres Sartana, traîtres et mercenaires pour une poignée de dollars, vers leur pays d’adoption, non d’ailleurs sans en avoir retenu certaines attitudes.
Mais la légende avec son cortège d’exploits a vécu... et avec elle, le genre lui-même. Les pistoleros ne savaient plus où accrocher leurs revolvers, les chevaux étaient fatigués, les héros avaient disparu. Quant aux indiens, parqués dans leurs réserves, ils psalmodiaient sans fin, pleurant leurs terres à jamais confisquées. Alors, dans une orgie de sang et de violence autodestructrice, les outlaws anachroniques et autodestructeurs de La Horde sauvage célébrèrent la fin définitive du mythe et Sam Peckinpah sonna le glas de ce genre fondateur du cinéma.
Que reste-t-il de nos amours ?
La conquête ne pouvait que changer d’horizon. La « Frontière » dont Turner avait signifié la disparition à la fin du siècle dernier, renaissait pourtant sous d’autres cieux. En fait, elle n’avait jamais cessé de reculer pour atteindre finalement le néant intergalactique. Blade Runner remplaçait Jesse James, le gentil E.T. prenait la place du bon sauvage et les affreux Gremlins celle des terribles Peaux rouges. La caravane vers l’Ouest s’était définitivement arrêtée, le cheval de fer était remisé au rayon des antiquités et la piste des Géants abandonnée. La charge héroïque se déroulait dans la Guerre des étoiles et la chevauchée fantastique n’était plus que celle des bannis.
Un jour pourtant, au détour des années soixante-dix, était apparu un cavalier solitaire, annonciateur du regain d’intérêt, très limité mais réel, qu’Hollywood, toujours en quête de « nouveaux espaces » (commerciaux) semblait porter à ce genre qui se confond avec l’histoire, la culture et l’art américains. Cet homme des Hautes Plaines, au teint pâle et au regard d’acier n’était autre que le sinistre individu qui, pour quelques dollars de plus, s’était, dans les années soixante, vendu aux Italiens. Et même s’il ne s’était pas débarrassé de tous les tics qu’il avait contracté outre-Atlantique, on sentait poindre chez lui le désir sans équivoque de prouver que le Western pouvait encore faire se déplacer un public ravi. Têtu et Impitoyable, en Josey Wales ou Bronco Billy de cirque, Clint Eastwood tentait dans cette quête éphémère et crépusculaire, de retarder la mort déjà consommée du genre. Avec moins de constance mais la même nostalgie, d’autres (rares) cinéastes prirent, le temps d’un film, les chemins poussiéreux de cet Ouest moribond. Monte Hellman déchaînait l’ouragan de la vengeance, Alan Pakula apportait le souffle de la tempête sur des contrées qu’on découvrait toujours sauvages, Michael Cimino nous ouvrait, une fois encore les portes du Paradis, Lawrence Kasdan s’aventurait dans la ville mythique de Silverado. Et Kevin Costner, en dansant avec les loups, apportait un démenti flamboyant à tous les producteurs frileux et pourfendeurs de films « sociaux », qui avaient investi la citadelle hollywoodienne. Il renouait avec la tradition, intégrait les « contestataires » des années soixante et imposait une mélancolie du regard et une réflexion profonde, simple mais lancinante sur une blessure à jamais ouverte par l’intransigeance, la bêtise et l’appât du gain : le génocide indien.
Mais cette plongée dans un univers connu que l’on commençait à oublier et peuplé de visages qui s’échappaient peu à peu de nos mémoires, restait bien une initiative limitée. Les cavaliers s’éloignant au galop dans un décor de poussière seront-ils suivis par d’autres pour former un nouveau convoi des Braves. Rien ne permet aujourd’hui de l’affirmer.
©MEN - droits de reproduction réservés. Limitation à l'usage non commercial, individuel et scolaire.