Bruno VERMOT-GAUCHY, professeur de Lettres classiques, enseignant en BTS audiovisuel au lycée Carnot de Cannes
Même si Sergio Leone n'a pas créé le genre,
il en a largement défini les codes - à son cour défendant.
Aucun autre réalisateur de westerns italiens n'a trouvé grâce à
ses yeux, même Corbucci ou Sollima. « Lorsqu'on me dit : « Père du
western italien », moi je réponds : « Père de combien de fils
de putes ! » » (Ghian Lhassa et Michel Lequeux, Des hommes seuls , éd. Grand Angle, 1987, p.198). Exagération, peut-être, injustice, sans aucun doute, même si une trentaine ou une quarantaine de films seulement méritent de surnager dans une production souvent médiocre. Trente ou quarante, ce n'est déjà pas si mal.
Le héros sale, cynique, taciturne, le tueur sans scrupule, le bandit mexicain hâbleur et picaresque ou halluciné se trouvent bien définis dans la « trilogie des dollars » de Leone. Et le personnage de « l'homme sans nom » sera récurrent dans les ouvres des autres réalisateurs. Un film ira jusqu'à s'intituler Clint le solitaire (Alfonso Balcazar, 1967) : tout un programme.
L'article sur les westerns de Sergio Leone souligne que le héros italien est souvent plus une fonction qu'un personnage. De nombreux films font intervenir Django, Sartana, Sabata. ou encore Ringo ou Cjamango ! Et plus la série est longue, moins le héros a d'existence et de consistance. Mais il ne faut pas négliger ce qu'il est au départ. Ainsi, Sartana et Sabata, popularisés par Frank Kramer (Gianfranco Parolini) sous les traits de John (Gianni) Garko et Lee Van Cleef ou Yul Brynner sont presque l'incarnation du « malin », tout en usant de « gadgets » propres à James Bond. Leur habileté et leur rapidité au tir, leur don d'ubiquité, leur costume noir (celui de Sabata a été dessiné par Carlo Simi, collaborateur attitré de Leone) font d'eux des émanations de l'Enfer - sans doute inspirées elles-mêmes du mythique Django. Celui-ci, créé par Sergio Corbucci (son nom est un hommage à Django Reinhardt), apparaît pour la première fois à l'écran en tirant péniblement dans la boue un cercueil. Django, plus humain que Sartana ou Sabata, est l'incarnation de la vengeance - motif fréquent dans le western italien, mais qui débouche sur une absence totale d'avenir. Ce motif, présent chez Leone avec le colonel Mortimer (Lee Van Cleef, Et pour quelques dollars de plus ) ou l'Uomo (Charles Bronson, Il était une fois dans l'Ouest ), se renie lui-même : que fera le héros une fois sa vengeance assouvie ? Mourir, sans doute.
Mais avant de parvenir à la vengeance. ou d'encaisser les dollars, que de souffrances - morales ou physiques - à endurer ! Le goût pour le sadisme propre au western italien insiste sur les « passages à tabac » : il y en a dans presque tous les films de Leone, le plus douloureux étant celui subi par Tuco (Eli Wallach) dans Le Bon, la Brute et le Truand . Quant à Django, il sera traîné dans la boue au sens propre, humilié, et ses mains seront écrasées. L'effort suprême qu'il fera pour tirer sera aussi torture suprême - mais qui ne sera rien face à celle qu'éprouve Jean-Louis Trintignant dans Le Grand Silence (1968) : l'infâme Pollicut (Luigi Pistilli) lui a tranché les cordes vocales dans son enfance et c'est de façon muette que Silence « hurlera » sa douleur quand on lui brûlera la main, c'est de façon muette qu'il se vengera avant d'être lui-même littéralement exécuté par Tigrero (Klaus Kinski). Un tel nihilisme et une telle violence ont motivé une interdiction aux moins de dix-huit ans à la sortie du film, et provoqué le rejet du public, qui ne supportait pas de voir le héros mourir à la fin - tous éléments qui ont fait de cette ouvre de Corbucci un « film-culte ». Sergio Corbucci revendique d'ailleurs son goût pour la violence : « J'utilise toujours la violence pour faire de l'humour ; j'adore l'humour noir. Et je suis opposé au happy-end ; rappelez-vous la fin du Grand Silence ! Mais j'aime jouer sur les détails qui peuvent amuser les gens. La mort est une chose qui peut être comique. Le maximum de la violence, c'est dans Django , quand on coupe l'oreille du mouchard pour la lui mettre dans la bouche parce qu'il écoute trop et parle trop. Je me suis amusé comme un fou en tournant ces plans. Et puis la vie est violence ; donc on ne peut négliger cet aspect de la vie dans les films. Enfin, la violence est action, c'est l'action pure. N'oublions pas que depuis la naissance du cinéma, quand le clap est fait, le metteur en scène dit : « Action ». Il ne dit jamais : « Parlez ». (Propos rapportés par Noël Simsolo, La Revue du cinéma , n°246, p.76, janvier 1971, et cités par Ghian Lhassa et Michel Lequeux, Dictionnaire du western italien , éd. Grand Angle, 1983, p.53).
Enfin, la figure christique est souvent présente dans le western italien (mais pas dans les films de Leone). Un succédané des aventures de Django s'intitule sans vergogne en français Django porte sa croix (Enzo G. Castellari). Quant à un autre western de Castellari, Keoma (1976), qui constitue le chant du cygne du genre, il montre le héros proprement crucifié par ses frères. Le sadisme ne se sépare pas toujours de la religiosité dans le western italien.
Le but des pistoleros dans le western italien est rarement de fonder une famille. Ils veulent surtout s'enrichir - on ne sait pourquoi, finalement. C'est une constante de la « trilogie des dollars » de Leone : l'argent est un but en soi, pas un moyen d'action sur le monde. Pour parvenir aux dollars, il faut tuer, en général le plus possible, sans remord, avec jouissance parfois - souvent - et en offrant un « beau spectacle ». L'examen de quelques titres montre bien ces deux thématiques de la mort et de l'argent, celle de la mort étant privilégiée : Cent mille dollars pour Ringo (Alberto de Martino, 1965), Requiescant (Carlo Lizzani, 1967), Django, prépare ton cercueil (Ferdinando Baldi, 1968), Quand les colts fument. on l'appelle Cimetière (Anthony Ascott, alias Giuliano Carmineo, 1971), Je vais, je tire et je reviens (Enzo G. Castellari, alias Enzo Girolami, 1967), Tuez-les tous et revenez seul (Enzo G. Castellari, 1968), La mort était au rendez-vous (Giulio Petroni, 1967, autres titres Da uomo a uomo ou Death rides a horse ), Le dernier jour de la colère (Tonino Valerii, 1967). Tous ces titres nous éloignent de la noblesse et de la fierté de Winnetou, le héros apache de Karl May.