Sergio Leone a-t-il inventé le western italien ?
Non. Il s'en défend lui-même avec vigueur. « Je dois préciser une chose ; beaucoup de gens m'attribuent la paternité du western italien ;
ce n'est pas vrai car avant mon film on en avait déjà fait vingt-cinq », « (.) depuis trois ans, ils (=les autres westerns, par rapport à
Pour une poignée de dollars ) sortaient dans des petites salles de banlieue
(à l'époque, en Italie, il existait les salles de 1 ère , 2 e et 3 e catégorie, et les critiques ne fréquentaient que la première, N.D.L.R.) ;
et personne ne s'en était aperçu, car toute la distribution portait des pseudonymes. On pensait que c'étaient de petits films américains faits
pour la télévision » ( Sergio Leone , Oreste de Fornari, éd. Gremese, p.15-16, 1997). Ajoutons que l'appellation « western-spaghetti » amusait
Leone, même s'il soulignait son côté réducteur : « C'est là (=au moment d' Et pour quelques dollars de plus ) que les Américains lancèrent la
dénomination de « western-spaghetti ». Je croyais que c'était ironique et subtil. Il me semblait qu'ils signifiaient que les spaghetti
remplaçaient le lasso. Mais ce n'était pas vrai. Cependant, cette appellation n'avait rien de péjoratif. A cette époque, on disait
« spaghetti » pour « italien ». (...) Il n'y a là rien de méchant. C'est juste une façon de définir l'origine nationale. Ce sont les Européens
qui reprirent ce label de façon critique pour stigmatiser la démarcation d'un genre. C'est idiot. Comme si l'on taxait les films américains
sur la Rome antique en les nommant : « Hamburger romain. » (Noël Simsolo, Conversations avec Sergio Leone , éd. Stock, 1987, p.119-120).
Même si le premier western tourné en Europe signalé par le Dictionnaire du western italien de Ghian Lhassa et Michel Lequeux (éd. Grand Angle, 1983)
est d'origine italienne ( Un dollaro di s fida , de Giorgio Simonelli, 1960), ce sont surtout les Allemands qui ont ouvert la voie, avec les
aventures de l'Indien Winnetou filmées par Harald Reinl ou Alfred Vohrer. Le Secret du lac d'argent (Harald Reinl, 1962, en coproduction avec
la Yougoslavie) inaugure une série de succès dont les acteurs principaux seront le Français Pierre Brice dans le rôle de Winnetou et, en
alternance, les Américains Lex Barker (ex-Tarzan) et Stewart Granger (dont le véritable nom était James Stewart, et qui dut paradoxalement
prendre un pseudonyme pour éviter la confusion avec le célèbre acteur d'Anthony Mann et d'Hitchcock. qui ne portait pas lui-même son propre
nom !). Un film de Rolf Olsen, coproduit avec la France, La Chevauchée vers Santa Cruz , avec Klaus Kinski dans un rôle secondaire, précède
en outre le succès du premier western de Sergio Leone, Pour une poignée de dollars. , lequel bénéficiait d'un tout petit budget, alors que
ses producteurs avaient en même temps confortablement doté le film de Mario Caiano Le pistole non discutono. Doit-on, en ce cas, parler de
« westerns-choucroute » ?
En fait, le western, contrairement aux idées reçues, fait partie intégrante de la culture européenne. Les exploits de
Winnetou ont été popularisés dès le début du XXème siècle par les récits de Karl May, tandis que les Italiens ont réservé
à la même époque le plus grand succès aux ouvres d'Emilio Salgari, qui n'a pourtant jamais mis les pieds en Amérique. Dans
La Scotennatrice (1909), par exemple, il décrit le massacre des Indiens à Sand Creek. Plus encore, la tournée européenne du
Wild Wild West Circus de Buffalo Bill a vu les Américains défaits dans un concours de rodéo qui les opposait aux butteri,
les gardiens de troupeaux de la Toscane. Et le cinéma lui-même a produit des westerns en Europe dès la Belle Epoque, tandis
qu'en décembre 1910 fut présentée au Metropolitan de New York la première de La Fianciulla del West , un opéra de Puccini
d'après la pièce de David Belasco. Aujourd'hui encore, le mythe de Winnetou ne s'est pas éteint, et des spectacles donnés à
Vienne, en Autriche, le maintiennent bien en vie.
Pour finir, il faut rappeler que les films que l'on a qualifiés de « spaghetti-westerns » étaient en réalité des
coproductions, où intervenaient aussi bien l'Italie que l'Allemagne, la France ou l'Espagne, pour ne citer que les principaux
pays concernés. Le rêve des grands espaces n'est-il pas commun à l'humanité ? Les Américains ne sont-ils pas eux-mêmes des
émigrés européens ? Certains réalisateurs italiens, cependant, prennent leurs distances avec le genre : « Si le western
italien est mort de sa belle mort, malgré tant d'années d'existence, c'est parce qu'il ne découle pas d'un fait culturel
propre à l'Italie. Le western ne nous appartient pas. » (Carlo Lizzani, auteur d' Un fiume di dollari , 1966, et de
Requiescant , 1967, Ghian Lhassa et Michel Lequeux, Des hommes seuls , éd. Grand Angle, 1987, p.229). « Le western italien ne
peut se prendre au sérieux, pour la simple raison que ce genre de films ne nous appartient pas, ne correspond pas à quelque
chose d'authentique chez nous.» (Duccio Tessari, réalisateur en particulier d' Un pistolet pour Ringo , 1965, et du Retour de
Ringo , 1965, Ghian Lhassa et Michel Lequeux, Dictionnaire du western italien , éd. Grand Angle, 1983, p.53). A chacun sa
sensibilité, en définitive.
Quand Pour une poignée de dollars lance définitivement le western italien en 1964 (nous parlerons dorénavant de « western
italien » par pure commodité), rien ne laisse prévoir un tel phénomène. Aux Etats-Unis, le western est moribond, et s'englue
dans des considérations psychologiques. John Ford lui-même quitte son optimisme des débuts et souligne la fin des temps
légendaires avec L'homme qui tua Liberty Valance (1962) et la mort de la bonne conscience des pionniers avec Les Cheyennes
(1964). Sam Peckinpah tourne le baroud d'honneur de deux pistoleros touchés par l'âge dans Coups de feu dans la Sierra (1962).
En Italie, le péplum, qui a rempli les salles des quartiers populaires dans les années cinquante, dépérit. Leone, qui a déjà
terminé Les derniers jours de Pompéi à la place de Mario Bonnard (1959), et qui s'est plu à se divertir du genre sans en
avoir l'air dans Le Colosse de Rhodes (1960), a refusé le projet d'autres films « à l'antique », malgré l'immense succès
qu'il vient de remporter, pour consacrer toute son énergie à un vieux rêve que rien, décidément, ne semble favoriser :
tourner un western.
Les producteurs eux-mêmes de Pour une poignée de dollars ne croyaient pas au film : une seule copie fut distribuée dans
une petite salle de Florence, au mois d'août, et Leone pensait son film condamné avant d'avoir été vu. Le bouche à oreille
fonctionna pourtant de manière inattendue, et le film fut l'un des triomphes de l'année. Les budgets dont disposera Leone
pour ses films suivants seront sans commune mesure avec celui de ce premier western. Et l'inconnu, le gentil cow-boy d'une
série télévisée américaine intitulée Rawhide , transformé en « homme sans nom » impassible et cynique, verra lui aussi son
salaire s'envoler : payé 15 000 $ pour Pour poignée de dollars , Clint Eastwood en touchera 250 000 pour Le Bon, la Brute et
le Truand . Leone aura même le privilège de pouvoir faire distribuer avec succès aux Etats-Unis sa « trilogie des dollars »
( Pour une poignée de dollars , 1964, Et pour quelques dollars de plus , 1965, Le Bon, la Brute et le Truand , 1966 ) , ce
qui assurera à Clint Eastwood le début de carrière que l'on connaît.
Film populaire avant tout, le western italien (ou européen) devient alors un produit de remplacement idéal pour le péplum,
et une « marchandise » que l'on crée à la chaîne :
| 1960 |
1 film |
1964 |
39 films |
75 films |
1972 |
53 films |
1976 |
4 films |
| 1961 |
5 films |
1965 |
37 films |
44 films |
1973 |
25 films |
|
|
| 1962 |
4 films |
1966 |
61 films |
30 films |
1974 |
19 films |
|
|
| 1963 |
22 films |
1967 |
56 films |
54 films |
1975 |
12 films |
|
|
(Chiffres fournis par Ghian Lhassa et Michel Lequeux, Dictionnaire du western italien , éd. Grand Angle, 1983).
Il arrive qu'une même équipe tourne jusqu'à quatre films en même temps - rentabilité oblige. Et le nombre des scories est
incalculable. ce qui ne doit pas jeter l'opprobre sur le western italien en général : dans les années quarante et cinquante,
les Américains ne produisaient-ils pas, eux aussi, des « séries B » ?
Les lieux de tournage sont souvent les mêmes : les studios de Cinecittà à Rome pour les intérieurs, le désert d'Alméria en Espagne pour
les extérieurs.
Comble du paradoxe, certains acteurs américains viennent poursuivre leur carière en Europe, ou tenter de lui donner une
nouvelle vie : Lee Van Cleef, Eli Wallach, James Coburn, Charles Bronson, Telly Savalas, Gordon Mitchell, Gilbert Roland,
Jack Palance, Yul Brynner, Chuck Connors, Anthony Quinn, et même James Mason. Des westerns américains sont même tournés en
Espagne pour alléger leur budget : c'est le cas des Cent fusils de Tom Gries (1968).
Deux grands films de Leone marquent l'apogée du genre : Il était une fois dans l'Ouest (1968) et Il était une fois la
Révolution (1971). Mais un tel engouement ne peut perdurer : bientôt, le western italien se saborde lui-même. Pour rameuter
le public, il crée une veine parodique avec les deux Trinita : On l'appelle Trinita (1970) et On continue à l'appeler
Trinita (1971), de E.B. Clucher (alias Enzo Barboni), qui offrent un duo comique que l'on retrouvera plus tard dans des
films à l'action plus contemporaine : Terence Hill (Mario Girotti) et Bud Spencer (Carlo Pedersoli).
Leone soulignera le choc de deux veines du western italien en produisant Mon nom est Personne de Tonino Valerii (1973), où
l'humour débridé de Terence Hill sera contrebalancé par la maîtrise d'Henry Fonda. Ce dernier considérait d'ailleurs Mon nom
est Personne comme « l' Orange mécanique du western ».
Le chant du cygne vient en 1976, avec Keoma , d'Enzo G. Castellari, film crépusculaire et désenchanté, où Franco Nero
(Keoma) abandonne à la fin un bébé qui vient de naître, marquant par là son refus de s'attendrir, mais aussi sa négation
des valeurs familiales, et un désespoir absolu.
Certes, après 1976, il y aura encore quelques westerns. Mais ce ne seront que des excroissances sans lendemain, pour un genre
qui semble une parenthèse dans l'histoire du cinéma, avec la révélation d'un cinéaste majeur : Sergio Leone, et de quelques
autres, comme Sergio Sollima ou Sergio Corbucci.
En réalité, l'influence du western italien est plus profonde qu'il n'y paraît. D'abord sur le western américain lui-même : la
violence s'y étale avec moins de retenue, par exemple dans Les Charognards de Don Medford (1970) ou Big Jake de George
Sherman (1971), ou dans les films à la fois pessimistes et pleins de jubilation de Sam Peckinpah. La Horde sauvage (1969)
n'aurait sans doute jamais été tournée si Leone n'avait ouvert la voie - et c'est avec un certain humour que Mon nom est
Personne nous présente une croix sur une tombe au nom de Sam Peckinpah, et que l'un des airs principaux composés par Ennio
Morricone pour ce même film s'intitule L'Amas sauvage . Le réalisme est en outre davantage de mise après les années soixante :
les cow-boys sont sales, sentent la sueur et la poussière, et portent la barbe. Bien plus, la mauvaise conscience qui s'empare
des Etats-Unis avec la Guerre du Viêtnam crée une relecture du mythe de l'Ouest, entamée, il est vrai, dès les années
cinquante avec La Flèche brisée . Les massacres opérés sur les Indiens, déjà évoqués par Les Cheyennes de John Ford, sont
soulignés de manière parfois insoutenable par Arthur Penn ( LittleBig Man , 1970) ou Ralph Nelson ( Soldat bleu , 1970).
Mais si la foi dans les vertus du pionnier s'efface, que reste-t-il du mythe, de la chanson de geste qui fédérait tout un
peuple ? Seuls Kevin Costner ( Danse avec les loups , 1990, Open Range , 2004) et surtout Clint Eastwood ( Josey Wales
hors-la-loi , 1976, Impitoyable , 1992) parviendront à attirer encore un public que le nom même de western semble désormais
faire fuir ; le remake d' Alamo , produit par Disney en 2003-2004, devient un drame épique. mais demeure un gros échec
financier. Eastwood semble bien avoir clos le genre, en unissant John Ford, Donald Siegel et Sergio Leone dans Impitoyable
pour une sombre vision des pistoleros et de l'Amérique, dont la légende est fondée sur le mensonge et la violence. A moins
qu'un nouveau projet actuellement évoqué pour le même Eastwood ne redonne vie à un genre qui n'en finit pas de fasciner.
Cela posé, même si le western italien, et le western tout court laissent la place à l'évocation des violences urbaines
modernes, même si le pistolero est supplanté par le super-héros, le style de Leone continue d'influencer les plus grands
réalisateurs actuels : Sam Raimi a tourné en 1994 un western totalement démarqué de son style ( Mort ou vif , avec Sharon
Stone, Gene Hackman et Leonardo di Caprio), Martin Scorcese ou John Woo se réclament de lui, et Quentin Tarantino vient de
lui rendre, à lui et à tout le western italien, un hommage éclatant dans Kill Bill 1 et 2. Ne négligeons pas enfin la bande
dessinée : après Morris, qui a donné un savoureux pastiche du personnage de Lee Van Cleef dans Chasseur de primes , après
Gotlib et sa Rubrique-à-brac , le dessinateur belge Swolfs s'est emparé dans les années quatre-vingt du monde de Leone et
surtout de Sergio Corbucci pour sa série des Durango.