Gérard Camy, chef de travaux (BTS Audiovisuel) au lycée Carnot de Cannes (06)
Sergio Leone : une vie de cinéma
Une maman comédienne, un papa acteur-réalisateur… Lorsque le 3 janvier 1929, le petit Sergio naît en plein cœur de Rome dans une demeure historique, le Palazzo Lazzeroni, son avenir est déjà écrit. Vincenzo Leone, son père, tourne près de cinquante films entre 1913 et 1952 sous le pseudonyme de Roberto Roberti par égard pour sa famille qui ne souhaitait pas d’un saltimbanque en son sein. Curieux hasard, il réalise le premier western italien en 1913, La Vampire indienne dont le rôle était tenue par sa propre épouse et mère de Sergio, Brice Valerian. C’est lui qui découvre Bartolomeo Pagano sur le port de Gênes et le propose à Pastrone pour jouer Maciste dans Cabiria en 1914. Dans les années vingt, il tourne aussi un très bon Fra Diavolo, reprend la comédie napolitaine Assunta Spina et offre plusieurs succès à la première des stars italiennes, Francesca Bertini, comme Contessa Sara ou La Donna Nuda. Dans les années trente, il est Président de l’association des metteurs en scène italiens. Pourtant malgré ce titre et quelques beaux succès, son hostilité à Benito Mussolini lui vaut d’être écarté des studios romains. Sergio reçoit une solide éducation classique dans un établissement scolaire religieux. Mais c’est à travers les aventures de Mandrake ou de Flash Gordon qu’il dévore et les théâtres de marionnettes napolitaines qu’il affectionne, que le jeune adolescent commence à envisager un avenir cinématographique. Bon sang ne saurait mentir.
Au pied d’un projecteur, dans l’ombre de la caméra, Sergio regarde, fasciné, travailler son père. Nous sommes en 1941, ce dernier, au chômage forcé depuis plusieurs années, s’est enfin vu proposer un tournage. Dans Naples martyrisée par les bombardements et la famine, il met en scène une gentille comédie : La Bocca sulla strada. Jusqu’à la fin de la guerre, Sergio partage son temps entre le lycée et les tournages qu’il suit activement. Ceux de son père, bien sûr, mais aussi ceux d’Augusto Genina, de Mario Bonnard et de son parrain, Mario Camerini. En 1945, son père l’engage comme assistant sur Le fou de San Marino. Il a seize ans et devient le plus jeune assistant de Cinecittà. Sur le conseil de ses parents, il continue les études et s’inscrit à la faculté de droit… mais il a déjà choisi. Carmine Gallone le fait travailler sur les opéras qu’il adapte au cinéma (Faust, Le Trouvère,…), Vittorio De Sica sur Le Voleur de bicyclette dans lequel il apparaît même en jeune séminariste, Alessandro Blasetti sur Fabiola. Entre deux tournages il découvre la culture américaine qui déferle sur l’Europe : les grands films noirs d’Howard Hawks ou Raoul Walsh, les westerns, les polars de Dashiell Hammett, Raymond Chandler ou James Cain.
1949. Vincenzo et Brice Leone quittent Rome. Sergio décide d’abandonner la fac pour se consacrer totalement à sa passion. Il a déjà une belle expérience et se retrouve sur le plateau de Mara, fille sauvage de Mario Camerini. Au début des années cinquante, il enchaîne les tournages, toujours comme assistant. Luigi Comencini Mario Soldati, Steno, Mario Bonnard, Dino De Laurentiis font appel à ses services. Sergio se fait aussi apprécier des cinéastes américains qui, délaissant un Hollywood trop cher, débarquent dans les studios italiens. Il travaille d’abord sur le Quo Vadis (1951) de Mervyn Le Roy puis sur Hélène de Troie (1954) de Robert Wise avec qui il se lie d’amitié. Sur ce dernier film, il est d’abord l’assistant de Raoul Walsh chargé de superviser les scènes de bataille, avant de se retrouver auprès du réalisateur. Sur toutes ces grosses productions, il apprend à diriger des milliers de figurants et prend une assurance indéniable sans pour autant avoir la prétention de passer à la réalisation. Mario Bonnard enchaîne quatre films avec lui.
Malgré son anglais hésitant, il devient l’assistant incontournable pour tous les Américains qui viennent tourner à Cinecittà. En 1958, Fred Zinnemann l’emmène avec lui en Afrique sur le tournage d’Au risque de se perdre et William Wyler le prend comme premier assistant sur Ben Hur, lui confiant le tournage de la course de char aux côtés de Andrew Marton. Cette même année, le Peplum est à l’honneur en Italie. Sergio signe trois scénarios : Sous le signe de Rome de Guido Brignone, Le fils du Corsaire rouge de Primi Zeglio et L’esclave d’Orient de Mario Bonnard. Ce dernier l’engage pour adapter Les derniers jours de Pompéï mais, malade, ne peut se rendre sur le plateau et cède sa place au jeune Leone qui a trente ans et une expérience de vieux routier du cinéma. Celui-ci respecte scrupuleusement les consignes de Bonnard et n’est pas crédité au générique pour la mise en scène.
1960 est une année capitale pour Sergio. Il se marie avec Carla, une amie d’enfance, et assure la complète réalisation d’un peplum ironique, flanqué de quelques fulgurances géniales, Le Colosse de Rhodes. « J’ai fait ce film pour payer mon voyage de noces en Espagne. Pour le scénario, je m’étais vaguement inspiré de La mort aux trousses d’Hitchcock. En fait le peplum n’est pas un genre que j’appréciais vraiment. » Le succès du Colosse de Rhodes surprend tout le monde. Sergio croule sous les propositions et semble condamner à décliner l’Antiquité sous toutes ses formes. Et pourtant, il refuse tous les contrats et écrit pour son ami Sergio Corbucci le scénario de Romulus et Remus que celui-ci réalise en 1961. Robert Aldrich, pour qui Leone a une grande admiration, lui propose de prendre la direction de la deuxième équipe de Sodome et Gomorrhe. « J’étais ravi de travailler avec lui, mais la réalité du tournage a été tout autre. Je ne voulais pas participer à la mise à mort d’un producteur italien et j’ai donc quitté le plateau. Il était inculte et cynique. J’ai envoyé une lettre à Lombardo qui se terminait ainsi : ‘‘c’est une association de tueurs, ils sont en train de te massacrer’’. En fait ce film et ensuite l’échec du Guépard ont provoqué la faillite de la Titanus. » Cette désillusion le décide à ne plus travailler que sur ces propres projets. Il écrit encore quelques scénarios pour les autres, tourne quelques scènes pour rendre service à Giorgio Bianchi (En avant la musique, 1962) mais cherche surtout de nouvelles directions. Impressionné par Les Sept mercenaires de John Sturges (1960), il décide de se frotter à ce genre fondateur du cinéma américain. Déjà quelques Italiens avaient tenté sans grand succès l’expérience. Leurs films croupissaient dans quelques misérables salles de quartiers. Leone relève le défi. « En voyant Le garde du corps (1961) d’Akira Kurosawa, j’ai pensé reprendre La moisson rouge de Dashiell Hammett, la nouvelle américaine dont il était tiré, et je me suis consacré à ce projet avec beaucoup de passion et très peu de moyens. » En quelques mois, le scénario de Pour une poignée de dollars est terminé. Les producteurs, réticents devant cette histoire sans femme (« je pense qu’elles ne servent à rien dans ces histoires d’hommes sinon à ralentir inutilement l’action »), offrent à Leone un budget très modeste et l’envoie tourner en Espagne. Fidèle à la tradition des réalisateurs italiens de westerns, Sergio prend un pseudonyme aux consonances américaines qui se révèle être aussi un hommage à son père : Bob Robertson. « Comme acteur, j’aurais voulu Henry Fonda ou James Coburn. La production ne voulaient pas car ils étaient trop chers. J’ai visionné un épisode du feuilleton Rawhide et j’y ai remarqué Clint Eastwood. Il ne disait pas un mot. Il se déplaçait très lentement et avait une attitude particulièrement nonchalante. Il n’était pas cher et a accepté tout de suite. Quant à Gian Maria Volonte, les producteurs me prenaient pour un fou car il le trouvait très mauvais. Mais comme lui non plus n’était pas très cher, ils ont accepté. » Ennio Morricone, un ancien camarade de classe devenu compositeur, crée une musique aux sonorités étonnante qui contribue à l’originalité de ce western unique.
Sorti en 1964, Pour une poignée de dollars obtient un succès qui dépasse toutes les espérances. Les superlatifs fusent de partout pour ce film ironique et iconoclaste, considéré comme point de départ d’un nouveau genre : le western spaghetti. Dès l'année suivante, Leone récidive avec une histoire de chasseurs de primes, Et pour quelques dollars de plus. Aux côtés d’Eastwood et de Volonte, Lee Van Cleef et Klaus Kinski imposent leurs trognes impossibles. L’humour cynique affleure à chaque plan. Morricone affirme l’originalité de sa musique et Leone remporte un nouveau succès. En 1967, il clôt cette trilogie dite « des dollars » avec Le bon, la brute et le truand. Aux côtés de l’imperturbable Clint Eastwood, et de l’inquiétant Lee Van Cleef, le grimaçant Eli Wallach crève l’écran. Ironie décapante, hyperréalisme, théâtralisation, mélange de lenteur calculée et de violentes fulgurances, gros plans détonants, musique toujours aussi lumineuse de incontournable Morricone … Avec les mêmes ingrédients, entre baroque et démesure, trahison et lâcheté, violence et lucidité, Leone pousse plus loin sa réflexion sur l’histoire de l’Ouest en ancrant les chassés-croisés de ses trois « héros » dans l’absurdité de la guerre de Sécession. Avec cette condamnation universelle et sans appel de toute guerre, il obtient un troisième succès mérité. Le bon, la brute, le truand fait un triomphe au Etats-Unis. Clint Eastwood acquiert le rang de star et propose au réalisateur italien de mettre en scène Pendez-les haut et court puis Sierra Torride. Leone refuse. En fait, il tente de profiter de son statut de réalisateur-vedette pour changer de genre. Il souhaite adapter un livre, The Hoods d’Harry Grey, une vision de l’Amérique en forme de film noir. Mais aucun producteur ne croit en ce projet et Leone semble condamné à errer dans les plaines de l’Ouest. En 1967, avec Dario Argento et Bernardo Bertolucci, il élabore pour la Paramount un nouveau scénario de western. « Je voulais faire un ballet de morts en prenant comme matériau tous les mythes ordinaires du western traditionnel : le vengeur, le bandit romantique, le riche propriétaire, le criminel homme d’affaires, la putain… A partir de ces cinq symboles, je comptais montrer la naissance d’une nation. » Avec Il était une fois dans l’Ouest, Leone ne fait pas simplement un quatrième western, il construit le premier opus d’une nouvelle trilogie sur l’histoire de l’Amérique. Il offre à Henry Fonda, un des rôles les plus ignobles de sa longue carrière, l’entoure de Jasons Robards, Charles Bronson et Claudia Cardinale, habille chacun de ces personnages d’un thème musical signé du génial Morricone. Le résultat est étonnant. Réalisme, théâtralisation, lenteur sont exacerbés, poussés à l’extrême à l’image de certains films japonais. Un pessimisme amer court le long des paysages grandioses et désolés, écrasés par un soleil brûlant. Malgré les coupes indécentes de la production qui trouve le film trop long et sans rythme, Il était une fois dans l’Ouest sort en 1968 et obtient un beau succès, devenant un véritable film culte, quintessence du western italien. Sergio Leone revient en Italie et travaille sur plusieurs projets sur lesquels il reviendra périodiquement sans jamais les faire aboutir : la vie de l’anarchiste Gaetano Bresci, le siège de Stalingrad, ou l’adaptation de Don Quichotte, Voyage au bout de la nuit et Cent ans de solitude. En 1970, il signe avec Nanni Loy, Elio Petri, Luchino Visconti et quelques autres, un film politique collectif dénonçant le massacre de Piazza Fontana (12 décembre ou Document sur Giuseppe Pinelli).
La même année, il s’associe avec United Artists pour développer une nouvelle réalisation dont il ne serait que le producteur. Cette histoire d’amitié entre un péon mexicain et un révolutionnaire de l’I.R.A à l’orée du vingtième siècle est proposé à Peter Bogdanovich puis à Sam Peckinpah. Mais la production a verrouillé le projet à son insu et l’oblige à réaliser lui-même ce nouveau film intitulé : Il était une fois… la révolution. James Coburn et Rod Steiger y font la difficile expérience de la fin de toutes les illusions, même les plus généreuses. Ce film à l’ironie grinçante et à la désespérance sarcastique est une douloureuse et réjouissante leçon de lucidité. Si Coburn donnait toute satisfaction à Leone, il n’en était pas de même pour Steiger dont le surjeu avait le don de l’énerver. Les disputes entre les deux hommes furent nombreuses et violentes. Malgré tout, ce film fut une fois encore un grand succès. Mais Il était une fois… la révolution reste pour le cinéaste une expérience pénible. Seul l’adaptation de The Hoods pourrait l’inciter à se retrouver derrière la caméra. En attendant une ouverture possible, il décide de produire Mon nom est personne, le film de Tonino Valerii, un de ses anciens assistants, puis propose à Damiano Damiani le scénario d’Un génie, deux associés, une cloche. Il quitte l’univers du western et offre à Luigi Comencini le script de Qui a tué le chat ? et à Giuliano Montaldo celui du Jouet dangereux. Avec Un Sacco Bello (1980) de Carlo Verdone, il produit son dernier film. Cette longue période de plus de douze ans qui sépare Il était une fois… la révolution d’ Il était une fois l’Amérique, verra Sergio Leone réaliser quelques publicités pour Gervais, Talbot et pour Renault. Il revient sur certains projets comme l’adaptation de Voyage au bout de la nuit et se voit proposer de réaliser Le Parrain, Corto Maltese ou Flash Gordon… sans lendemain.
Au début des années quatre-vingt, il se lance enfin dans son ultime grande aventure l’adaptation de The Hoods de l’ex-gangster Harry Grey dont il a enfin les droits. Il travaille longtemps sur le scénario de cette œuvre colossale et fait appel à plusieurs scénaristes dont Norman Mailer et John Milius. « Il était une fois l’Amérique naît de notre amour pour le cinéma et la littérature américaine des années 20 et 30. Le portrait de l’Amérique revue à travers les images hollywoodiennes qui nous avaient fascinés. Le protagoniste porte en lui tout ce que les héros de films de gangsters ont fait dans leur carrière. »
Leone pense d’abord à un face à face entre Richard Dreyfus et Gérard Depardieu. Mais Robert De Niro entre en scène et décide de faire le film. Pour lui donner la réplique, le cinéaste choisit l’excellent James Wood, alors pratiquement inconnu. Exit Dreyfus-Depardieu. La rencontre des deux comédiens est extraordinaire de densité et de violence. Ce dernier opus de la trilogie des « Il était une fois » est sans doute un des films les plus personnels de Leone, thriller emprunt d’une nostalgie désespérée, magnifié par les extraordinaires clairs-obscurs du chef-opérateur Tonino Delli Colli.
Sergio Leone meurt le 30 avril 1989 à Rome. laissant derrière lui sept films incontournables, une empreinte cinématographique indélibile et un projet qui s'annonçait spectaculaire : Les neuf cents joumées de Leningrad, évocation grandiose de la résistance des habitants de la ville face aux soldats allemands durant la seconde guerre mondiale.
- 1960 LE COLOSSE DE RHODES (Il Colosso di Rodi).
- 1964 POUR UNE POIGNÉE DE DOLLARS (Per un pugno di dollari).
- 1965 ET POUR QUELQUES DOLLARS DE PLUS (Per qualche dollari in più).
- 1966 LE BON, LA BRUTE ET LE TRUAND (Il Buono, il brutto, il cattivo).
- 1969 IL ÉTAIT UNE FOIS DANS L'OUEST (C'era una volta il West).
- 1971 IL ÉTAIT UNE FOIS LA RÉVOLUTION (Giù la testa).
- 1984 IL ÉTAIT UNE FOIS EN AMÉRIQUE (Once Upon a Time in America).