Regards croisés sur le film
Le système des personnages
Marie-Odile Grandgeorge
La première apparition de Will Lockhart dans L’Homme de la plaine n’est pas celle d’un cavalier solitaire émergeant de l’immensité du paysage, mais celle d’un convoyeur à la tête de trois chariots chargés de marchandises; nous ne sommes plus aux premiers temps du western, ceux où le héros mythique, tel celui de Ford, arrivait en justicier, mais en présence d’un héros bien ancré dans une époque, la fin du XIX e siècle (le film se déroule dans les années 1870), où les valeurs marchandes du capitalisme naissant ont suivi de près les chemins ouverts par les pionniers.
Mais dès la première séquence Lockhart s’isole du groupe et en quelques plans Anthony Mann révèle la véritable problématique du film : Lockhart est loin d’être un marchand, il est venu dans ce pays porteur d’un projet, d’un pari individuel, à savoir venger son jeune frère tué par les Apaches. À partir de ce moment, le héros devient la Loi, son aventure uniquement la sienne, il n’existe que dans cette totale autonomie. Porteur du poids d’un mort, l’aventure qu’il s’oblige à vivre lui est nécessaire pour le délivrer d’un fardeau et lui permettre de retrouver une vie normale. La ville de Coronado est le théâtre de la tragédie qui va se jouer, et les personnages masculins ou féminins rencontrés vont contribuer à l’accomplissement ou à l’entrave de son projet.
La première personne rencontrée est une femme, la jeune et charmante Barbara Waggoman, tout de suite séduite par cet étranger “sans foyer” malgré les promesses échangées avec Vic. Will accorde une attention sincère mais distraite à Barbara qui écoute ses déboires, panse ses plaies, mais il est évident que Lockhart n’est pas venu à Coronado pour chercher femme et s’établir. Les quelques séquences avec la tendre Barbara permettent au héros de tester sa séduction, mais sa virilité, il se doit de la garder intacte pour la tâche qu’il s’est fixée. Il n’est pas question de se laisser détourner du projet initial à cause de l’amour d’une femme et du désir qu’il éprouverait pour elle.
Vu le peu de place accordée à la présence de Barbara à l’écran, il est évident que cette idylle amoureuse intéresse peu Anthony Mann. Il explique d’ailleurs dans une interview de 1957 : « On ajoute toujours une femme dans la ballade, parce que sans femme un western ne marcherait pas. Et vous êtes toujours embêté par cette femme lorsque vous en arrivez au combat contre les Indiens, ou à la scène de la poursuite, ou à celle où le héros retrouve le traître ; il faut alors inventer une astuce pour envoyer la femme dans un endroit où elle ne soit pas sur votre passage de façon à ne pas avoir besoin de la filmer ». Dans cet univers de tension physique et morale, Barbara apporte au héros un moment de paix, de sécurité, et pourquoi pas, l’ordre à venir.
Plus conséquente est sa rencontre avec la femme plus âgée, plus virile aussi, Kate. Kate de suite trouve sa place dans la trajectoire de Lockhart puisqu’elle prend fait et cause pour lui contre les hommes de Waggoman ; elle obtient sa libération, sa garde et réussit à se l’attacher, ce que personne n’a réussi avant elle, en lui proposant un emploi de contremaître. Femme sans doute possessive, mais généreuse, elle adopte très vite Will comme son fils et lui offre son ranch comme un retour possible à la maison maternelle où l’on trouve sécurité, bien-être et réconfort.
C’est donc avec les trois hommes du clan Waggoman que se joue la tragédie.
Face à ces trois hommes Lockhart doit faire preuve de stratégie, utiliser sa tête plutôt que son arme car il joue sa vie grâce à la justesse des ses intuitions mais aussi à la vitesse de son tir. Les rapports avec Dave Waggoman, le “pourri”, sont immédiatement conflictuels. Dave à trois reprises humilie Lockhart, le dépouille, lui fait mordre la poussière, jusqu’à ce terrible duel où il lui transperce la main pendant que deux de ses hommes l’immobilisent (comment ne pas comparer avec le crucifié…). Dave peut être ici la main du destin chargée de faire expier à Lockhart par la souffrance physique les mauvais démons de la vengeance qui animent ce dernier : ce rôle accompli, Dave peut disparaître du récit.
Les rapports avec Vic sont plus élaborés. Vic est d’abord celui qui arrête les impulsions de Dave, qui pourrait être de son côté, qui accueille Lockhart la main tendue lors de son arrivée chez Alec Waggoman. La faille de Vic qui l’empêche d’être un honnête homme est sa cupidité qui passe avant son amour pour Barbara; avide du ranch d’Alec Waggoman, il s’est lancé dans un douteux trafic de vente d’armes aux Apaches qui. va causer sa perte.
Pour Vic, Lockhart est d’abord un rival au moment où Alec Waggoman qui, lors de la première rencontre au ranch, veut employer le capitaine. Il aura donc tout intérêt à ce que Lockhart quitte la ville. Vic peut être perçu comme le double négatif de Lockhart : en effet pendant un temps, Lockhart est accusé du meurtre de Dave à la place de Vic : encore une manière pour Lockhart d’expier à travers cette accusation l’ambiguïté de son intention de vengeance. L’avant-dernière séquence du film, lorsque Lockhart tient Vic à la merci de son fusil, est significative à cet égard : Lockhart chasse le responsable des meurtriers de son frère, mais en même temps qu’il chasse Vic au lieu de le tuer, il se libère de ses pulsions de vengeance et laisse émerger son humanité : exercer la vengeance n’est pas du même ordre que rendre la justice et ce sont les Apaches extérieurs à la ville de Coronado qui jouent ici le rôle du Destin.
Restent les rapports avec Alec Waggoman. Un certain nombre de similitudes apparaissent très vite entre les deux personnages. Tous deux sont des figures mythiques des héros de la Conquête de l’Ouest, Alec en tant que pionnier et Lockhart comme officier de cavalerie. Tous deux font preuve d’un fort engagement, Alec envers sa terre, le ranch qu’il défend obstinément contre toute convoitise extérieure, blanche ou indienne et Will, comme officier de cavalerie, par sa lutte contre les Indiens, pour la défense d’un autre territoire, celui des USA.
Enfin au terme du récit, tous deux ne sont-ils pas porteurs d’un drame intérieur, la mort d’un être aimé, qu’ils se sont fait un devoir de venger. Tous deux également payent par la souffrance physique ou la mutilation ce désir de vengeance
Mais Alec est certainement plus que le double de Will. Alec porte en lui une autre blessure, plus intérieure, plus psychologique : dans un rêve prémonitoire, il voit la disparition de Dave, cet enfant choyé et immature, à qui il reproche de ne pas être un autre lui-même. Son fils de substitution, Vic, paraît plus solide, plus mature, mais il manque d’honneur et Alec préfère le maintenir dans son rôle de régisseur.
Quand arrive Lockhart, Alec reconnaît en lui celui qui serait digne d’être son fils : il est de la même trempe que lui. C’est à Will qu’il confie son rêve secret, c’est à Will aussi qu’il confie le nom du meurtrier de son fils, qui s’avère être le même que le trafiquant d’armes que recherche Lockhart. La vengeance des deux hommes désigne donc le même coupable, Vic, et Alec peut alors déléguer à son “fils” de cœur la mission de vengeance qu’il ne peut plus accomplir à cause de sa cécité.
Lors de la dernière séquence dans le ranch de Kate se reconstitue la famille “idéale” : Kate et Alec enfin réunis autour de leur fils adoptif Will; retour à une forme d’harmonie, celle d’avant le désordre, les “méchants” ayant succombé à leur funeste destin. C’est maintenant que les deux hommes peuvent intégrer la femme dans leur vie, du moins Alec qui a plus que jamais besoin du réconfort de Kate. Peut être est-ce la fin de l’aventure pour Lockhart.
Mais le dernier plan du film qui nous montre un Will Lockhart de dos, en train de s’éloigner seul, à cheval, vers un vaste horizon sans se retourner, nous invite à penser que l’homme de Laramie n’est pas encore prêt à s’installer, même s’il a convié Barbara à venir lui rendre visite : l’invitation est vague, la promesse d’installation remise à plus tard.
Anthony Mann ne se résigne pas encore à sédentariser le cavalier solitaire, aventurier, non-amoureux, libre de traverser en tous sens un territoire semé d’embûches mais avec lequel il fusionne totalement et dans lequel il s’évanouit au dernier plan. La nostalgie de ce héros demeure, même si dans la première séquence Anthony Mann avait fait de lui un marchand.