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Ce chef d'oeuvre costumé et tardif de Bresson est simultanément
images, et intériorité. Il trouve son rythme et son
mouvement, accordés à celui des chevaux, dont on observe
à la fois les pas, la course, et l' oeil omniprésent
d' animaux inquiets, alertes, d' êtres vivants, inimitables.
Nous sommes quelque part dans une forêt de Bretagne, et on dirait
un tableau impressionniste, ou la forêt de bouleaux de Klimt,
en mouvement. Pendant tout le film, des arbres filiformes verts et
marrons comme le sol qui frissonnent un peu et assombrissent la forêt
en cachant le ciel strient l' écran. Les hommes se logent dans
des tentes aux toiles beiges et oranges bien tendues et éclairées
par des lanternes qui projettent leur ombre, tels des ombres chinoises,
à l' extérieur. Pendant les tournois seulement, la lumière
est blanche, éclatante, et les drapeaux qui flottent dans le
vent se découpent dans un ciel bleu devenu blanc, parce que
surexposé , aveuglant.
Ca commence par des armures décapitées qui pendent aux
branches et des têtes qu' on coupe, mais on ne voit aucun corps,
aucun visage, ou bien, des squelettes. Il y a des frênes et
des érables qui tremblent, un tapis d' écorces et de
feuilles mortes qui jonchent le sol. Lancelot rentre avec les autres
chevaliers de sa mission: il n' a pas trouvé le Graal, doit-il
annoncer à Artus. Le soir de son arrivée, il rompt avec
Guenièvre. Dieu a révélé à Lancelot
que le Graal lui était refusé à cause du péché
d' adultère dans lequel il est impliqué, puisque Guenièvre
est mariée au roi Artus. Lancelot, qui a dû aimer Guenièvre
avec passion, est déterminé à reconquérir
son intégrité spirituelle. Mais la présence de
Guenièvre fait un effet sur lui contre lequel il ne dispose
pas de remparts , et il cède enfin à son amour pour
elle, qui l' exhorte de la reprendre, puisque maintenant, elle est
toute à lui. Lancelot la libère de la prison où
elle est enfermée, pour s' être dénoncée.
Au passage Lancelot tue accidentellement son plus dévoué
ami. Guenièvre, Lancelot et ses compagnons s' enfuient et se
réfugient dans une chaumière en ruine, une grange tapissée
de foins secs. Finalement, dans un retournement tragique, c' est Guenièvre
qui renonce à son amour, et réclame à Lancelot
d' être rendue au roi: "Je t' ai tout donné, tu
m' as tout donné".
Au début une vieille femme dit: " Si on entend le bruit
du chevalier avant de l' avoir vu, cela signifie qu' il est mort dans
la journée ". Il faut donc isoler chaque son , sans image.
Dans chaque homme, il y a quelque chose qui pèse lourd: ce
sont les armures, qui embarrassent les chevaliers, quand ils ne se
battent pas. On les entend cliqueter, en permanence, souvent elles
couvrent leurs voix. Elles les empêchent de se déplacer
librement, les rend gauches. La parole aussi est encombrée;
elle nécessite une cérémonie marquée par
le geste des chevaliers qui soulèvent la visière de
leur casque. Une seule fois, presque, Lancelot est délesté
: quand il cède à son désir pour Guenièvre,
et commence à se déshabiller. Guenièvre, on le
sent, en frémit. L' image animée des jarrets et des
mollets mêlés de chevaux et d' hommes qui marchent sans
parler revient toutes les cinq minutes, comme les clefs d' une nouvelle
portée, en musique. Et avec le tintement métallique
des armures, des boucliers, des lances et des éperons, ce sont
les hennissements plaintifs des chevaux qui ponctuent le film.
Pour commencer, tout ce passe comme si le film décrivait, en
arrière fond, son propre travail, en évoquant notamment
les " techniciens", les " équipes". Il
est constamment fait allusion à la méthode sobre et
implacable d' un groupe d' hommes qui ensemble, une forte personnalité
à leur tête - et cela ne va point sans conflits et sans
bassesses- veulent atteindre là l' éternel, ici la justesse,
la vérité. Les chevaliers de la table ronde forment
une petite équipe, dont beaucoup de membres sont morts, au
combat, dès le début. Ceux qui donnent les lances, aident
à monter sur les estriers, ou bien, ceux qui donnent un coup
de marteau aux piquets pendant la tempête, pour que les tentes
ne s' envolent pas, ou encore, les femmes qui lavent Guenièvre,
elles aussi vêtues de noir, sont autant de figurants, d' acteurs
de l' ombre.
La double fenêtre de Guenièvre qui troue un grand pan
de mur sombre est suspendue là-haut, tous ont le regard tourné
vers elle est la seule femme parmi tant d' hommes.
Chez Lancelot, il y a deux passions inconciliables qui résistent
l' une à l' autre - celle de Guenièvre, et celle de
Dieu, qui ne sont pas à opposer selon des critères physique/spirituel,
ou terrestre/divin, car leur attrait est du même ordre transcendant,
et donc, exclusif. Quand l' une triomphe, c' est au prix de l' autre,
qui continue tout de même d' évoquer sa puissance dans
un coin de l' esprit, et exigerait un abandon total. Chez Guenièvre
- tragique différence- l' opposition est au sein du même
désir . Ce désir ne doute pas de son objet, mais ce
dont il n' est pas sûr, c' est de lui même. Il se perd,
s' oublie, en s' accomplissant. Tandis que Lancelot est voué
à la frustration, Guenièvre l' est à la dénégation,
à la déception dans son sens le plus violent. Mélancolique
révélation du film. Cette séparation du désir
est vécue par les objets, qui sont pris isolément, et
se chargent des absences. Guenièvre, par exemple, pleure: immobile
et silencieuse, elle attend, dans son lit, Lancelot qui a promis de
la rejoindre, et ne viendra pas. La tempête fait trembler la
porte, et la serrure coulissante, en fer forgé épais
comme dans les maisons de campagne, est doucement claquée dans
son fourreau, par à coups réguliers.
Pour finir : un tas de cadavres méconnaissables derrière
leurs armures, entassés. A nouveau, toutes ces carcasses, et
plus un seul chevalier.
On voit encore les yeux des chevaux qui clignent lentement, témoins
silencieux derrière leurs oeillères, victimes fidèles.
Il y en a un qui galope tout seul entre les arbres en quinconces,
il a perdu son maître, c' est le pire. Le dernier, c' est un
oeil béant de cheval tué. Expressif parce qu' il est
tout en intériorité, n' est-il pas l' essence même
de ce que Bresson nomme le modèle ?
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Beech Forest, around 1902
Dresden, Moderne Galerie

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