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AUTEUR : Patrice Henriot, professeur de philosophie en Lettres Supérieures au Lycée Condorcet, Paris
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Bande dessinée, poésie et métaphysique 1 ) Les belles histoires Une hypothèse , à laquelle la plupart des aspects du film
s'accordent : tout est vu à travers le regard de deux enfants de
sept ans (l'âge de raison ?) ; regard à la fois horrifié,
amusé et narquois sur le monde des adultes et des Français
en particulier, monde louche, clos, repoussant de laideur et de saleté,
jusqu'à ce qu'un artiste venu d'ailleurs, du cirque ou du music
hall, y fasse entrer la fantaisie et n'y réveille une petite princesse
qui ne voit pas le monde, mais joue du violoncelle. C'est Zéro
de conduite, prolongé d'une série de souvenirs qui se portent
vers les figures inoubliables du cinéma : la petite violoncelliste,
fille du boucher, n'est pas sans parenté avec la Gelsomina de La
Strada ; le " facteur " motocycliste lubrique et brutal, qui
prétend l'obtenir de son père, a quelque chose du lutteur
Zampano ; le clown-illusionniste survient comme Gilles Margaritis dans
L'Atalante du même Jean Vigo. C'est l'enchanteur. 2) Un non-lieu Où sommes-nous, quand ces événements se produisent-ils
? En un sens, n'importe où et n'importe quand, les rêves
n'ont pas d'âge et nous entrons dans une logique onirique. Vu du
dehors, l'immeuble vétuste de ce no man's land présente
la silhouette menaçante de tel Burg dessiné par Victor Hugo.
Nous nous trouvons dans le pays d'où nul ne revient. Mais le monde des adultes se livre au marché noir, le boucher
thésaurise les lentilles, les haricots secs et le riz. Fascinantes,
les réserves du grainetier, où la main plonge, où
l'on aimerait s'engloutir. Caverne d'Ali Baba. Serions-nous encore sous
l'Occupation ? Dans les imaginaires la guerre n'est jamais finie ; a-t-elle
eu lieu ? A la cave, un archéo-hexagonal survit environné
de grenouilles (emblématiques des Français pour les Anglo-saxons)
et déguste consciencieusement des douzaine d'escargots en écoutant
tonitruer la marche de Sambre et Meuse : c'est l'éternel ancien
combattant, réel ou imaginaire. Il semble affectionner les farces-et-attrapes
chères au goût national et s'affuble de faux yeux globuleux,
comme un soir Francis Blanche au cours du journal télévisé.
Ce qu'accompagne l'activité de deux frères, vieux garçons
artisans : percer les boîtes qui émettent un meuglement supposé
désopilant, écho lugubre des abattoirs ; l'un d'eux règle,
au diapason, la hauteur tonale. On ne laisse rien au hasard. Le second
de ces messieurs, vrai " corbeau " pratiquant un sport national
traditionnel, traque une voisine dépressive en simulant l'intervention
de voix par les canalisations. La famille des enfants : le père, chômeur, endetté, est prêt à livrer sa belle-mère au coutelas du sacrificateur, la mère, criarde, rivée au téléviseur, la grand-mère somnolente, tricotant un travail de Pénélope ; les enfants se demandent toujours pourquoi meurent les grands-mères. Un couple pitoyable : névrosée et persécutée
par les voix surgies de la tuyauterie, elle répond au doux prénom
d'Aurore ; aristocrate fin de race, il n'accorde pas un regard aux tentatives
de suicide qu'elle multiplie laborieusement dans la salle de bains. 3) Happy end : Plein ciel Chaque péripétie mérite analyse; on retient cette
bobine de fil rouge-sang qui - dans l'imaginaire des enfants?- va conduire
la grand'mère au guet-apens et à la crise cardiaque. Mais
l'humour, la nostalgie, le sens métaphysique confèrent au
film une unité que la truculence et la virulence des épisodes
auraient pu malmener. Presque nain, le clown bénéficie d'une merveilleuse transfiguration : il va être aimé, non plus par un singe, mais par une femme : non plus réduit à son apparence, mais reconnu dans sa beauté intérieure de prince charmant. Le burlesque accompagne ce processus de reconnaissance au cours de la cérémonie du thé : la jeune fille myope, qui a repéré sa réception en mesurant gestes et pas, perd tout repère parce que son invité s'assied où il ne devrait pas ; humour des objets possédés en double par celle qui casse ce qu'elle approche. Une rencontre hors du temps et de l'espace s'accomplit à la faveur de la musique dans le duo inattendu d'un violoncelle et d'une scie musicale. On passe alors de la chansonnette sucrée que susurre un disque (de Tino ?) à l'unisson des curs. Une fois les méchants punis, comme il se doit, par eux-mêmes,
paliers et cloisons effondrés sous les déluges purificateurs
d'une chasse d'eau surréaliste, les élus se retrouvent sur
le toit, en plein ciel; et tandis que peut reprendre le duo des jeunes
gens, les enfants, sortis de leurs mauvaises blagues, imitent ceux-ci,
jouant de la musique sur de petits instruments qu'ils ont confectionnés.
Le jour se lève : temps nouveaux sans brutalité, possession
ni consommation ; pure effusion, bonheur. Charlot s'éloigne au
bras de Paulette Goddard.
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