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Histoire
illustrée du storyboard
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En raison de l'absence d'antériorité
sur la question, il eut été facile d'entreprendre une
longue et fastidieuse
"Histoire du Storyboard ». Mais les circonstances, celle
de la première publication grand public de storyboard, nous
obligent a une telle clarté et concision que s'impose une histoire
a la fois breve par le texte et riche par l'illustration. Et d'ailleurs,
quoi de plus pertinent qu'une histoire illustrée pour retracer
la vie de ce « cinéma dessiné » ? De même
que le storyooard est, d'un certain point de vue, "un scénario
illustré" (note 1), de même notre histoire du storyboard
sera une histoire en images. |
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Scénario illustré, le storyboard
l'est si l'on se satisfait d'une définition grossière
(à ce titre, on pourrait aussi le qualifier de "la bande
dessinée du film"). Mais dès que l'on veut approcher
sa véritable essence, il importe de préciser en premier
lieu son champ d'application, en l'occurrence le cinéma de
prises de vue réelles (par opposition au cinéma d'animation),
et ensuite d'énoncer en quoi il consiste, à savoir en
"une mise en images du scénario sous forme de vignettes
illustrées" (note 2)
Notons d'emblée que, d'un point de vue linguistique, il faut
bien distinguer ce que l'on désigne dans la rigueur de l'acception
et ce que l'on désigne dans les faits. Dans le premier cas,
il y a storyboard dès qu'il y a ébauche de la continuité
d'une action cinématographique par le dessin ; dans le second
cas, on peut parler de storyboard dès qu'on réalise
un dessin dans le cadre de la préparation d'un film : il peut
s'agir 'de l'illustration d'un décor comme du découpage
d'une scène. |
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La Préhistoire
du storyboard (1895/1910)
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Contrairement à ce que certains
aimeraient croire, le storyboard n'est pas né aux Etats-Unis
dans les studios d'animation. En effet, pour donner'an point de départ
à l'Histoire du storyboard, il faut remonter à la naissance
du 7ème Art en Europe et se rappeler la « folie des illustrations
» qui avait alors cours : comme le rappelle Michel Foucault,
à cette époque, « les photographes faisaient de
pseudo-tableaux; les peintres utilisaient des photos comme des esquisses
». C'est d'ailleurs pour souligner cette continuité entre
le dessin, la photographie et le cinéma que Jean-Luc Godard
voit en Louis Lumière « le dernier des peintres impressionnistes
».
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Mélies
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| La proximité
entre le dessin et le cinéma est d'emblée attestée
par la qualité de peintre de la plupart des metteurs en scène
des débuts du cinéma. A l'instar de Georges Méliès,
certains de ces peintres-illustrateurs considéraient déjà
la conception d'un storyboard comme une étape obligatoire dans
le cycle de production cinématographique. C'est ainsi qu'en
1906, le réalisateur du Voyage dans la lune explique dans «
Les vues cinématographiques » que « la composition
d'une scène demande naturellement l'établissement d'un
scénario tiré de l'imagination ; l'établissement
des croquis et maquettes des décors et costumes... ». |
"Voyage à travers l'impossible"
"La composition d'une scène demande naturellement l'établissement
d'un scénario tiré de l'imagination ; l'établissement
des croquis et maquettes des décors et costumes... "
Pour tourner son Voyage à travers l'impossible, Méliès
dessina plusieurs vues, dont celle-ci adoptée parla suite
lors du tournage.
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Lumière
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Aussi la préhistoire du
storyboard accompagne-t-elle la genèse du cinéma.
Et à ceux qui avanceront que, parallèlement à
l'école Méliès, existait une école du
réel en la personne de Louis Lumière, qui lui n'avait
pas besoin de dessins préparatoires pour enregistrer ses
images, nous rétorquerons que pour réaliser un film
constitué d'un seul plan fixe (que cela soit la vue d'un
train entrant en gare ou bien celle d'ouvriers sortant d'une usine)
il est peu probable que le cadre, dans tous les sens du terme, n'ait
pas été pensé. Or l'une des fonctions du storyboard
n'est-elle pas intellectuelle (note 3) par sa capacité à
mettre au jour la représentation de mondes possibles, notamment
celui mis en uvre par le scénario ?
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L'âge d'or
du storyboard (1910 / 1970)
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Jusqu'aux schémas manichéens
imposés récemment par les héritiers de la Nouvelle
Vague, la question du storyboard est celle de ses utilisateurs,
et non de son utilisation. En effet, de l'art du muet à la
fin des années 60, aussi bien les partisans d'un cinéma
situé du côté de la convention que ceux d'un
art voué à l'expérimentation trouvent un terrain
d'entente sur la question du storyboard.
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Le storyboard classique |
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C'est ainsi qu'à la fin des
années 30, les cinéastes du classicisme font produire
un grand nombre de storyboards en confiant l'élaboration
de l'identité visuelle du film et de son découpage
à un spécialiste. On ne peut s'empêcher de penser
alors à William Cameron Menzies qui fut l'auteur de centaines
de planches de storyboard et d'un milliers d'illustrations de production
(note 4) pour Autant en emporte le vent. « Le film de Seiznick
» n'est à l'époque pas une exception puisqu'il
connaîtra deux ans après une forte concurrence, non
pas commerciale, mais artistique, avec Citizen Kane, en particulier
de par le soin apporté à sa préparation graphique
: cinq dessinateurs, sans compter le directeur artistique du film
et celui de la RKO, uvrèrent pour la réalisation
de deux storyboards complets et d'innombrables illustrations de
production.
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"Autant en emporte le vent"
Voici l'une des innombrables planches du storyboard. Même
si, au regard du style graphique, il y a de fortes chances pour
que l'auteur en soit William Cameron Menzies, le directeur artistique
du film, rien n'est moins sûr. Tout le problème du
storyboard classique est justement de savoir à qui attribuer
les dessins individuels : à l'époque l'illustrateur
travaille pour un art director qui, après avoir fait la
collecte du travail des différents storyboardeurs, va le
présenter au réalisateur. C'est pourquoi, bien souvent,
c'est le directeur artistique que l'on trouve crédité,
et non l'auteur véritable du dessin.
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Le storyboard hitchcockien |
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| Parallèlement
à ces performances dessinées, une figure du cinéma
est là, déjà auréolée de mythes
et plus précisément de celui du storyboard : Alfred
Hitchcock. A une époque où le storyboard est surtout
fonctionnel et réservé à l'usage du département
décoration, il sut parses talents de dessinateur, lui donner
une dimension univelselle. Même si le Maître a en partie
utilisé le storyboard pour se construire une image, celle d'un
metteur en scène démiurge que l'on connaît par
le stéréotype créé et diffusé à
l'excès par les divers publici taires de ses films, l'usage
qu'il en fait est unique : le storyboard est pour lui le moyen de
garanttir ses intentions artistiques et d'éviter une dénaturation
entre l'idée et la chose filmée. Le storyboard, pratiqué
par Hitchcock dès la période anglaise, fit bien évidemment
des émules parmi les autres cinéastes contemporains
du "continuity style'' (note 5), et son storyboardeur attitré,
Harold Michelson, accéda très rapidement au statut de
star (il compte ainsi des collaborations avec de grands metteurs en
scène, de Cécile B. De Mille à Francis Ford Coppola). |
La Mort aux trousses
S'il est difficile de ne pas montrer l'une des pièces les
plus célèbres de l'histoire du storyboard, celui de
La Mort aux trousses, il l'est tout autant de ne pas en profiter
pour préciser qu'il s'agit d'un faux ! Comme on peut le voir,
la plan storyboardé ci-contre n'est pas un plan monté.
Le storyboard a en effet été réalisé
à la sortie du film à la demande d'un publicitaire
de la MGM confiant, semble-t-il dans le mythe hitchcockien du storyboard
en tant qu'argument marketing.
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Le storyboard d'auteur |
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| Les avant-gardistes font
aussi appel au storyboard mais à leur manière. L'expressionnisme
allemand privilégie les moyens d'action directe sur la conception
du storyboard à l'aide du croquis de mise en scène :
pour Fritz Lang, « les mots se sont appauvris » et sont
impropres à exprimer ses idées visuelles ; ou encore
Mumau se demande comment obtenir lors du tournage « l'effet
de l'esquisse ». On retrouve le même type de préoccupations
avec le cinéma soviétique des années 20 et Eisenstein,
ou plus tard encore avec les Italiens indépendants tels que
Fellini ou Pasolini qui éprouvent le besoin de dessiner avant
de filmer. Et que l'on ne tente pas de nous faire croire que la crise
du storyboard que connut le cinéma européen à
partir de la fin des années 60 est due à la Nouvelle
Vague : on sait bien que Godard lui même, l'un des chefs de
file du mouvement, l'utilise depuis toujours pour préparer
son découpage et plus précisément les raccords
entre les plans.
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Le conflit des héritiers (1970/...)
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«" II faut laisser la porte ouverte
»
Alors que la production de storyboards américains reste constante
malgré le déclin des studios, on enregistre une crise
du storyboard en Europe aux débuts des années 70.
Les préceptes de la politique des auteurs, interprétée
stricto sensu à la fois par les critiques et les cinéastes,
entraînent progressivement sa disparition. Ceux qui osent
braver le principe de liberté et d'improvisation décrété
par Jean Renoir (« II faut laisser la porte ouverte »)
se retrouvent bannis du 7" Art. Dehors donc le storyboard et
son arsenal de dessins préparatoires. Peter Greenaway avoue
même être « plein de paradoxes » lorsqu'il
dessine un storyboard parce qu'il est en réalité «
plutôt contre ».
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Les trois fonctions storyboardiennes |
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Malgré ce climat doctrinaire
établi par les héritiers de la Nouvelle Vague, il n'en
reste pas moins que le storyboard demeure en raison de toutes ses
vertus un outil indispensable pour fabriquer du rêve. Car il
est clair que le storyboard a trois fonctions : intellectuelle ; humaine,
dans la mesure où il facilite et favorise la communication
au sein de l'équipe technique et artistique ; et enfin économique
puisqu'il permet d'établir les budgets et les plans de travail.
En ce sens le storyboard peut même être promotionnel en
permettant de vendre un concept voire un scénario à
un producteur.
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Les héritiers
d'Hitchcock |
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| Et ce sont les
héritiers d'Hitchcock qui en mesurent et apprécient
réellement les bienfaits ; cette génération de
cinéastes pour qui la maîtrise formelle est l'adjuvant
de l'émotion filmique : Kubrick et son cortège d'anges
du bizarre (Eyes Wide Shut) ; Ridiey Scott et son Romain du
deuxième siècle (Gladiator), Coppola et son «
Cur des ténèbres » (Apocalypse Now). Tous
ne conçoivent transmettre leurs innovations artistiques à
leurs collaborateurs que par le storyboard qui fait alors office de
go-between entre eux. Loin de limiter l'inspiration, le storyboard
apparaît même à certains comme un outil rendant
possible une grande souplesse. Hitchcock n'a-t-il pas déclaré
un jour : «J'essaie d'avoir comme première règle
de réalisation la flexibilité » ? C'est ainsi
qu'un Wim Wenders, une Jane Campion, un Patrice Chéreau, voire
un Lars Von Trier ont couramment recours au storyboard. |
"Gladiator"
Adepte du storyboard, Ridley Scott a l'habitude de faire storyboarder
tous ses films quand il ne le fait pas lui-même. Ci-dessus
dessins de Sylvain Despretz pour Gladiator.
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Les fidèles du storyboard |
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II serait dommageable de
conclure ce bref inventaire illustré sans évoquer les
adeptes du genre. Lorsque Jean-Jacques Annaud essaye de définir
ce que représente selon lui le storyboard, il l'évoque
en tant que « fidèle compagnon de sa vie » (note
6), c'est-à-dire en tant qu'outil constamment utilisé
(et utile) pour la réalisation des ses films. Roman Polanski,
quant à lui, réalise son premier court métrage,
La Bicyclette, en concevant lui-même un storyboard détaillé
accompagné de diagrammes (note 7), ce qui était dans
le courant des années 50, une véritable innovation.
On pense aussi à Jean-Jacques Beineix, Jean-Pierre Jeunet,
Cédric Klapisch et tant d'autres qui gardent en tête
la célèbre formule d'Orson Welles : « Quand vous
arrivez sur le plateau, vous devez savoir où vous allez placer
votre caméra. Sinon, vouspouvez être sûr que vous
allez être attaqué par tous ces petits démons
maléfiques et intérieurs et que vos doutes se verront
à l'écran. »
Même si nous vivons une époque marquée par les
excès où il est bon de prendre position, que l'on se
déclare pour ou contre contre le storyboard, cela ne change
rien au fait qu'il connaît un succès de plus en plus
franc non seulement auprès des professionnels mais aussi auprès
d'un public plus large. Et ce n'est pas l'arrivée de nouveaux
logiciels permettant la conception assistée de storyboards
qui peut menacer l'avenir radieux du storyboard crayon : aujourd'hui,
aussi bien en Europe qu'aux Etats-Unis, la production de storyboards
est encore assurée à 90% par les moyens traditionnels
(pa-pier, crayon, feutre). Tout ce qui n'est pas fait à la
main (soit les 10% restants) est en effet réalisé à
l'ordinateur mais il s'agit seulement de retouches apportées
aux couleurs et à la lumière. Les logiciels spécialisés
ne sont donc pas utilisés par les professionnels, attendu que
ces derniers peuvent compter sur l'agilité de leurs dix doigts.
Il est vrai que l'informatique ne proposera jamais la liberté
que rend possible l'imagination, condition nécessaire à
la création et notamment à la mise au jour d'une visualisation.
Le futur du storyboard est donc résolument inscrit dans son
passé : le dessin. |
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l. La formule
« scénario illustré » est couramment utilisée
pour désigner le storyboard aux Etats-Unis (îllustrated
sceenplay).
2. Cette définition est celle contenue dans
la charte de la Fédération Nationale des Story Boardeurs
Français.
3. La fonction dite intellectuelle est la première
des trois fonctions storyboardiennes décrites dans le Guide
Pratique du Storyboard (Edition.Scope, 2002).
4. Les illustrations de production, parties intégrantes
des attribution du storyboardeur, sont des dessins de recherche destinés
à illustrer principalement le décor et les costumes
et d'une manière générale, le visuel du film.
5. Le continuity style est une expression anglo-saxonne
qui appartient au texique professionnel du cinéma et qui désigne
la manière conventionnelle de raconter une histoire (par opposition
notamment au film expérimental).
6. Citation extraite de la préface du Guide
Pratique du Storyboard (Scope Éditions, 2002) signée
par Jean-Jacques Annaud.
7. Le diagramme (en plan ou en élévation)
est une vue schématique du plateau de tournage. Emprunté
au vocabulaire de la décoration, le diagramme peut également
porter le nom d'implantation. |
"Le Pianiste"
Le génie de Polanski se révèle dès son
premier court métrage en 1955 par son sens de l'organisation
spatiale avec l'usage des diagrammes et sepoursuit avec une haute
maîtrise du storyboard comme pour son dernier film, Le Pianiste,
où quelques séquences seulement furent storyboardées
mais clans un but bien précis donner les grands axes de travail
aux personnes chargées de faire le repérage.
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| SOURCE:
Auteur : Raphaël St Vincent, in La revue Storyboard
n°1, p.20 à 24 |
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