Les trucages du précinéma ou la préhistoire des effets spéciaux :

Autour de la lanterne magiqueA venirTéléchargement

Dominique Coujard

La lanterne magique fait son apparition vers 1640. C'est un appareil équipé d'un système de projection lumineuse qui doit beaucoup aux efforts conjugués de Descartes et Kepler. La lanterne est un de ces objets qui permettent les jeux d'ombre et de lumière, jeux qui ont toujours fasciné l'Homme : la projection d'ombres est un spectacle qui était déjà prisé dans plusieurs civilisations antiques. Certains pensent que la projection d'ombres aurait inspiré Platon pour l'allégorie de la caverne.
1 - De la camera obscura à la lanterne magique
2 - Un spectacle de lanterne magique vu par le poète Florian
3 - La lanterne entre au théâtre dans les spectacles de fantasmagories
4 - La lanterne sort du théâtre et entre à l'école.
 

De la camera obscura à la lanterne magique


  • Avec Descartes, "L'oeil quitte l'homme"

    Depuis longtemps la camera obscurapermet d'obtenir sur un linge la figure inversée et sombre d'un paysage extérieur : les peintres l'ont souvent utilisée pour reproduire des paysages...
    Descartes est un passionné des magies naturelles. Il envisage de construire des illusions à l'aide de l'air et de la lumière. Ainsi Baillet, dans sa vie de Monsieur Descartes nous rapporte l'anecdote suivante : Descartes séjourne en 1634 à Amsterdam avec un certain M. De Villebressieu : " Jamais il (M. De Villebressieu) ne parut plus surpris que lorsque M. Descartes lui fit passer devant les yeux une compagnie de soldats au travers de sa chambre en apparence. L'artifice ne consistait qu'en de petites figures de soldats qu'il avait soin de cacher; et par le moyen d'un miroir il faisait grossir et augmenter ces petites figures jusqu'à la grandeur de l'homme au naturel, et semblait les faire entrer, passer et sortir de la chambre."
    Descartes améliore la camera obscura avec l'idée de créer un oeil artificiel : il équipe d'une lentille l'orifice de la chambre noire ce qui résoud le problème de mise au point et celui de l'éclairement puisque l'orifice peut alors être agrandi : "..En sorte que si on pouvait faire un oeil, dont la profondeur fût fort grande, et la prunelle fort large, et que les figures de celles de ses superficies qui causent quelque réfraction fussent proportionnées à cette grandeur, les images s'y formeraient d'autant plus visibles.". Cette construction d'oeil artificiel n'est autre chose qu'une salle de projection.

  • Avec Kircher, l'illusion apparaît à l'écran

    Athanase Kircher est un jésuite allemand, encyclopédiste chevronné qui publie en 1671-entre autres ouvrages- un pavé de 800 pages " Le grand Art de la lumière et de l'ombre ", ouvrage très richement illustré de plaches, dessins et schémas explicatifs. Kircher améliore la chambre obscure nouvelle formule (celle de Descartes) en la mettant en relation avec une source lumineuse artificielle et un monde artificiel peint sur une plaque de verre.

  • La naissance de la salle de projection

    " Kircher ne cherche absolument pas à dévoiler le mécanisme de l'apparition de l'image à l'écran: La figure projetée (la mort bien souvent) laisse peu de doute à ce sujet. Ce mode de projection garantit le succès : "Cette parastase (projection) comble les spectateurs du plus grand étonnement, si la lanterne est placée dans une pièce séparée ABCD et que le tube soit passé au travers de la cloison BD au point H, de la façon que nous indiquons, d'où en effet toutes les images s'inscriraient sur le mur opposé G dans la chambre BDEF."
    Tout au long du XVIIIème siècle la technique va évoluer avec notamment l'apparition des plaques de verre animées...animation qui va totalement dérouter le spectateur.

  • Du pouvoir de l'image projetée

    Lorsque Kircher parle de sa lanterne, il a déjà à l'esprit l'idée d'un spectacle magique dont le spectateur ignore le "truc": " Nous avons coutume de montrer pour le plus grand étonnement des spectateurs...des verres où seraient peintes des choses joyeuses terrifiantes, tristes, horribles, terrifiantes et prodigieuses aux spectateurs qui en ignorent la cause. ". Par ailleurs Kircher subodore déjà le pouvoir que peut avoir une image projetée de la sorte : "D'où il ressort...que si tu as sous la main quatre ou cinq plaques de cette sorte, dont chacune comporte différentes images, je dis que par ce moyen, il est possible de démontrer ce que tu veux (dico eorum ope quidquid volueris per ea in obscurato cubiculo demonstrare).


La camera obscura

La première lanterne



La première lanterne

La première projection

La lanterne entre au théâtre dans les spectacles de fantasmagories


Les étranges spectacles que montaient le père Kircher mettaient la Mort en scène avec sa faux et ses diables. Des plaques naïvement peintes montrent le cauchemar : c'est une horrible bête qui est en train de dévorer un dormeur; c'est le bouillon qui se met à causer : un être surgit de la marmite ! ou le croquemitaine, créature gigantesque à tête de brontosaure, qui attend une petite fille au détour d'un chemin. Ces créatures infernales remuent (il s'agit de plaques animées)...

  • Le chariot mobile : naissance du premier travelling

    Le spectacle de lanterne magique va évoluer grâce à l'ingéniosité d'un précepteur à la retraite Etienne-Gaspard Robert qui ne savait que faire de son temps libre de jeune retraité ! : suivant les idées du précepteur du Dauphin (fils de Marie Antoinette), le Comte de Paroy, il créa un spectacle de lanterne magique pour les enfants puis ouvre en 1798 à Paris le premier théâtre de fantasmagories : "On place au milieu de la salle une grande toile qui sépare les spectateurs de l'opérateur; celui-ci tient à la main une lantenre magique, dont les verres représentent un spectacle menaçant, un fantôme". ...Nous ajoutâmes de petites mécaniques à chariot destinées à faire avancer, grossir, rapetisser et disparaître les objets à volonté...En plaçant l'appareil tout près, le spectre ne semble qu'un point; en l'éloignant progressivement, le spectre grandit, semble s'approcher peu à peu et se précipiter vers les spectateurs".C'est ainsi que dans son théâtre parisien, il fait revenir Virgile, Voltaire, Lavoisier ! Supplié par un spectateur, il fait apparaître sa femme défunte mais Louis XVI n'apparaîtra pas malgré la demande d'un chouan !(nous sommes sous la Révolution).

  • La lanterne à double objectif : naissance du premier "fondu-enchaîné"

    L'abbé Robert (lorsqu'on était institueur à l'époque, on prenait souvent le petit collet...) surnommé Robertson mit au point le fantascope, appareil à deux objectifs, à mise au point automatique par came, permettant le fondu enchaîné : mais c'est en 1839 que la lanterne à "dissolving views" fut réellement son apparition en Angleterre, associée à des dispostifis mécaniques d'effets spéciaux compliqués à mettre en oeuvre :
    car explique Moltoni, un des constructeurs de ces systèmes, le côté le plus intéressant de ces modes de représentation est d'obtenir plusieurs transformations successives d'une même vue, que l'on fait passer du jour à la nuit, de l'été à l'hiver. On peut aussi donner de l'animation à la vue déjà projetée sur l'écran, en la complétant par des effets complémentaires d'aurore boréale, de neige, d'incendie, etc... Suivons la construction d'un spectacle utilisant cette technique : "Plaçons dans la lanterne A un paysage d'été et dans la lantenre B un paysage d'hiver...Si nous voulons faire tomber de la neige sur la vue d'hiver, nous retirons la vue d'été de l'appareil A qui est fermé, et nous mettons à sa place le mécanisme en usage pour faire tomber la neige" Ainsi le paysage d'été se fond-il avec celui d'hiver. Mais une des conditions d'un fondu correct est l'accroissement de l'intensité d'une source lumineuse (objectif A) directement proportionnel à la décroissance de l'autre (objectif B). Il considère démodé le dissolver anglais : dans cet appareil, une lame dentée, qui ressemble à une fourchette à quatre dents, passait lentement devant un des objectifs pour le masquer progressivement, tandis qu'une seconde lame identique découvrait le second objectif. Molteni propose alors des couplages mécaniques associés à des variations d'intensités lumineuses: les lanternes marchant à la lumière oxhydrique, il leur faut une alimentation en oxygène et hydrogène, Molteni préconise l'obtention d'un fondant à l'aide d'un robinet particulier qui barre la route à l'oxygène pour la lanterne qui ne fonctionne pas .

    Avant la découverte de ce procédé les opérateurs avaient trouvé comme Molteni que " lorsqu'un tableau a été projeté, il faut le retirer de la lanterne pour le remplacer par un autre. Pendant le changement on doit ou fermer l'objectif, ou laisser l'écran en pleine lumière. Cela fait assez mauvais effet dans l'un ou l'autre cas.". Le fondu est ainsi une avancée majeure car il permet la continuité, élimine la rupture qui détruit l'illusion.









  • La lanterne sort du théâtre et entre à l'école.


    Le dernier théâtre qui a proposé des spectacles de fantasmagories est le théâtre du Chat Noir qui ouvre en 1881. Le public va s'orienter vers le théâtre des attractions dans lequel le "clou" du spectacle est un "truc" qui fait appel à une machinerie souvent très sophistiquée et complexe intégrée dans le décor et bien sûr cachée au spectateur. Nulle "histoire" dans ces spectacles, uniquement des effets spéciaux (le terme n'existe pas encore) qui permettent de "voir" par exemple l'éruption du Vésuve sur la scène.
    La lanterne magique déserte alors le théâtre et entre dans la salle de classe grâce notamment au Comte de Paroy :
    Mai 1791 dans les appartements de Marie Antoinette : Le comte de Paroy, précepteur du Dauphin (qui devait être Louis XVII) est confronté à un grave problème : " Ah Maman, si tu savais comme c'est ennuyeux la grammaire ! " dit le bambin âgé de six ans" Je le conçois , s'écria-t-elle, mon fils est si vif qu'il ne peut s'appliquer. (déjà ! ndlr). Il retient bien ce qu'il entend, mais, s'il faut fixer son attention sur un livre, cela le dégoûte tout de suite. Il faudrait une autre manière d'enseigner aux enfants …Qu'en pensez-vous, Monsieur de Paroy ? C'est ainsi que le précepteur proposa le premier d'utiliser la lanterne magique comme outil pédagogique car dit-il " le goût vif des enfants pour la lanterne magique m'a toujours frappé et m'a inspiré de la rendre utile en en changeant les sujets et en les multipliant par un procédé que je possédais de transporter la gravure d'une estampe sur le verre. De cette façon je pourrais avoir un grand nombre d'exemplaires du même sujet et les propager à un prix modique …Ce moyen d'éducation se propagerait de la Chine au Canada … "
    Molteni, constructeur de lanternes défend l'utilisation du système dans plusieurs écrits (1884) qui font frémir les tenants de la pédagogie classique : "En projetant...on facilite l'enseignement d'une façon notable. Cela permet de mettre de la variété. Instruire en s'amusant, c'est ouvrir l'esprit de l'élève, lui donner le désir d'aller au delà de ce qu'on enseigne...d'y trouver un moyen de plaisir au lieu de quelque chose de rebutant qui n'inspire que du dégoût et de la lassitude". "Malheureusement, tel a été jusqu'ici, en général, le résultat produit par l'enseignement. Au lieu d'inspirer le désir de savoir et d'APPRENDRE A APPRENDRE". Aristophane et Molière proposaient déjà le spectacle comme outil pédagogique...

    La lanterne, du spectacle à l'instruction...