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Les
vingt-neuf personnages de la célèbre fresque de
la villa
des Mystères semblent
voués à être une énigme.
Ces
murs ont suscité de multiples interprétations, jusqu'à
en paraître contradictoires : initiation d'une jeune mariée
aux rites dionysiaques, rite d'introduction de la jeune mariée dans
l'ordo matronarum, initiation aux mystères orphiques, rite
d'initiation au culte de Zagreus, initiation de Dionysos lui-même
à ses mystères, noces de Dionysos et Ariane, représentation
dramatico-religieuse en costumes...
Le
débat se poursuit dans les ouvrages récents :
Paul
Veyne propose de voir cette scène comme "un matin de noces au gynécée",
tandis que Dionysos, "en compagnie de sa maîtresse épouse
Ariane", en "dieu des fêtes et du plaisir" qu'il est, vient y donner
"l'exemple d'une certaine forme de bonheur" : "Bacchus a perdu sa sandale
parce qu'il est ivre d'amour, tout simplement (...) "Bacchus est en adoration
pour une amante-épouse qu'il fait trôner plus haut que lui."
Robert
Turcan y montre "une séquence qui doit avoir sa cohérence"
: Autour du tableau représentant "Dionysos ivre dans les bras d'Ariane"
comme "le sommet de la béatitude divine", sont évoqués
d'une part "la mousikè au sens large - et grec - du terme
: l'éducation rituelle et spirituelle qui est une initiation et
donc un garantie contre la mort", et d'autre part l'accomplissement d'une
révélation : "l'organe de la génération sauve
l'initiée de la mort en l'intégrant au thiase des Ménades
dansantes et thyrsophores."
Gilles
Sauron, quant à lui, fonde sa méthode sur "l'obscurité
même de ce décor, construit à la manière dont
on imaginait alors les messages oraux (oracula) ou visuels (miracula)
par lesquels les dieux s'adressaient aux hommes, et témoin d'une
caractéristique fondamentale de la culture aristocratique des Romains
de la fin de la République et de la première période
impériale, qui était le goût et même le culte
du secret, une passion traditionnelle pour les énigmes et leur interprétation."
Mais
on ne doit pas pour autant renoncer : Ces messages, "permettant une communication
entre les seuls initiés, recèlent toujours une vérité
qu'il est par hypothèse à la fois difficile, possible et
urgent d'appréhender." Il faut lire ce décor avec le point
de vue des Romains de ce temps, d'une part rompus au langage oraculaire
et à son interprétation, d'autre part totalement au fait
des pratiques initiatiques dionysiaques.
Continuant
ainsi, pour la défendre, l'étude ancienne de Pierre Boyancé,
Gilles Sauron organise son analyse autour du couple divin présent
au centre de la frise : Dionysos, appuyé non pas sur les genoux
d'Ariane, comme on l'affirme avec constance de commentaires en commentaires
(avec d'autres propositions allant de Coré, mère mystique
de Iacchos à Eleusis, jusqu'à Aphrodite), mais de Sémélé,
la mère du dieu selon la tradition la plus répandue. Il ne
s'agirait donc pas, à proprement parler, d'un de ces couples d'amoureux
comme on en voit un exemple significatif à la fin du Ve s. sur le
cratère
du
"peintre de Pronomos", où l'identification d'Ariane est sûre.
Citant P.Boyancé, pour qui, à Pompéi, "Sémélé
se penche vers Dionysos, mais légèrement, avec bienveillance,
mais sans aucun désir amoureux, et se contente de poser sa main
droite sur l'épaule gauche du dieu, dans un geste affectueux, vêtue,
pleine de tranquille dignité dans sa tendresse", le tableau se laissant
comparer par exemple à la
statuette de Myrina conservée au Louvre, Gilles Sauron énonce
avec précision les nombreux arguments conduisant à reconnaître
Sémélé plutôt qu'Ariane, en particulier l'attitude
matronale ("attitude de pudeur, consistant pour la femme mariée
à dissimuler les formes de son corps, sa chevelure et une partie
de son visage") et la différence hiérarchique qui distingue
les deux personnages, la position supérieure ne pouvant que désigner
la mère de Dionysos. Une comparaison avec une autre image, devenue
célèbre elle aussi, mais représentant, elle, assurément
Dionysos et Ariane, vient confirmer la démonstration : Il s'agit
du cratère en bronze doré de Derveni
que
tout oppose au tableau de la villa des Mystères : "Les deux personnages
sont représentés exactement sur le même niveau. Le
dieu est entièrement nu et ne présente aucun signe apparent
de l'ivresse. Ariane n'est vêtue que d'une tunique (chitôn)
qui dévoile ses épaules et moule les formes de sa poitrine.
De plus elle procède à l'anacalypsis, le dévoilement
qui symbolise son union conjugale imminente avec le dieu." |
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Bibliographie
:
- Gilles
Sauron : La grande fresque de la villa des Mystères à
Pompéi, Mémoires d'une dévote de Dionysos,
Picard, coll. Antiqua, Paris 1998 [167p.].
- Paul
Veyne : La fresque dite des Mystères à Pompéi,
dans l'ouvrage collectif de P.Veyne, F.Lissarrague, F.Frontisi-Ducroux,
Les mystères du Gynécée, Gallimard 1998
[325 p.].
- Robert
Turcan, L'Art romain dans l'Histoire, Flammarion 1995, p. 72-81.
- Cerulli
Irelli, La peinture de Pompéi, II, Hazan 1993, p.196-201
- Cahier des thèmes transversaux ArScAn : Stéphanie Wyler, Actualité de la fresque de la Villa des Mystères, Cahier II - 2000/2001, Thème 4 - Images, textes et sociétés, p.214-216.
Images
:
- Ne
pas manquer l'étude et les photographies de Patricia Carles
(académie de Nancy-Metz) :
"La
Villa des Mystères à Pompéi ou Dionysos en villégiature"
- http://faustulus.free.fr/index.html
- Pour
les photographies de la fresque (vues d'ensemble, détails),
voir Thais
: Pompei, La villa dei Misteri.
- Photographie
panoramique de la fresque : http://www.interviu.it/turismo/pompei/vdm.jpg
- La
terre cuite du Louvre (Myrina) : Dionysos et une parèdre,
Ariane ou Sémélé, sur un rocher avec une panthère.
IIe s. a.C.
- Cratère
à volutes à figures rouges du "Peintre de Pronomos".
Vers 410 a.C.
Sur
une face : Dionysos et Ariane entourés de leur thiase
; sur
l'autre : préparatifs d'un drame satyrique en présence
de Dionysos et Ariane.
Naples,
Museo Archeologico Nazionale : Naples 3240 sur Perseus.
- Cratère
de Derveni (musée de Thessalonique) : voir les image ici.
- Voir
aussi le
miroir étrusque
de Vulci (milieu du IVe s., Berlin, Staatliche Museen, Antikensammlung,
inv. Fr. 36). Sous les yeux d'Apollon (Apulu), "Dionysos (Fufluns)
et Sémélé (Semla) y sont représentés
d'une manière qui annonce d'une façon saisissante la
scène de la mégalographie pompéienne, même
si Dionysos y est représenté plus jeune que sur notre
peinture" (G.Sauron, ibid.) :

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