Thomas Corneille, Ariane, 1672


Acte II, scène 7
ARIANE
Ah ! ma sœur, savez-vous ce qu'on vient de m'apprendre ?
Vous avez cru Thésée un Héros tout parfait,
Vous l'estimiez sans doute, et qui ne l'eût pas fait ?
N'attendez plus de foi, plus d'honneur, tout chancelle,
Tout doit être suspect, Thésée est infidèle.
PHÈDRE
Quoi, Thésée ...
ARIANE
                     Oui, ma sœur, après ce qu'il me doit,
Me quitter est le prix que ma flamme en reçoit,
Il me trahit. Au point que sa foi violée
Doit avoir irrité mon âme désolée,
J'ai honte, en vous contant l'excès de mes malheurs,
Que mon ressentiment s'exhale par mes pleurs.
Son sang devrait payer la douleur qui me presse.
C'est là, ma sœur, c'est là, sans pitié, sans tendresse,
Comme après un forfait si noir, si peu commun,
On traite les ingrats, et Thésée en est un.
Mais quoi qu'à ma vengeance un fier dépit suggère,
Mon amour est encore plus fort que ma colère.
Ma main tremble, et malgré son parjure odieux,
Je vois toujours en lui ce que j'aime le mieux.
PHÈDRE
Un revers si cruel vous rend sans doute à plaindre ;
Et vous voyant souffrir ce qu'on n'a pas dû craindre,
On conçoit aisément jusqu'où le désespoir ...
ARIANE
Ah ! qu'on est éloigné de le bien concevoir !
Pour pénétrer l'horreur du tourment de mon âme,
Il faudrait qu'on sentît même ardeur, même flamme,
Qu'avec même tendresse on eût donné sa foi.
Et personne jamais n'a tant aimé que moi.
Se peut-il qu'un Héros d'une vertu sublime
Souille ainsi ... Quelquefois le remords suit le crime.
Si le sien lui faisait sentir ces durs combats ...
Ma sœur, au nom des dieux, ne m'abandonnez pas.
Je sais que vous m'aimez, et vous le devez faire.
Vous avez dès l'enfance été toujours si chère,
Que cette inébranlable et fidèle amitié
Mérite bien de vous au moins quelque pitié.
Allez trouver ... hélas ! dirai-je, mon Parjure !
Peignez-lui bien l'excès du tourment que j'endure.
Prenez, pour l'arracher à son nouveau penchant,
Ce que les plus grands maux offrent de plus touchant.
Dites-lui qu'à son feu j'immolerais ma vie,
S'il pouvait vivre heureux après m'avoir trahie,
D'un juste et long remords avancez-lui les coups.
Enfin, ma sœur, enfin je n'espère qu'en vous.
Le Ciel m'inspira bien, quand par l'Amour séduite
Je vous fis malgré vous accompagner ma fuite.
Il semble que dès lors il me faisait prévoir
Le funeste besoin que j'en devais avoir.
Sans vous, à mes malheurs où chercher du remède ?
PHÈDRE
Je vais mander Thésée, et si son cœur ne cède,
Madame, en lui parlant, vous devez présumer ...
ARIANE
Hélas ! et plût au Ciel que vous sussiez aimer,
Que vous pussiez savoir par votre expérience
Jusqu'où d'un fort amour s'étend la violence !
Pour émouvoir l'ingrat, pour fléchir sa rigueur,
Vous trouveriez bien mieux le chemin de son cœur.
Vous auriez plus d'adresse à lui faire l'image
De mes confus transports de douleur et de rage ;
Tous les traits en seraient plus vivement tracés.
N'importe, essayez tout, parlez, priez, pressez.
Au défaut de l'amour, puisqu'il n'a pu vous plaire,
Votre amitié pour moi fera ce qu'il faut faire.
Allez, ma sœur, courez empêcher mon trépas.

* * *

Acte III, scène 4
ARIANE
Approchez-vous, Thésée, et perdez cette crainte.
Pourquoi dans vos regards marquer tant de contrainte
Et m'aborder ainsi, quand rien ne vous confond,
Le trouble dans les yeux et la rougeur au front ?
Un Héros tel que vous, à qui la gloire est chère,
Quoi qu'il fasse, ne fait que ce qu'il voit à faire ;
Et si ce qu'on m'a dit a quelque vérité
Vous cessez de m'aimer, je l'aurai mérité.
Le changement est grand, mais il est légitime,
Je le crois. Seulement apprenez-moi mon crime
Et d'où vient qu'exposée à de si rudes coups
Ariane n'est plus ce qu'elle fut pour vous.
THÉSÉE
Ah ! pourquoi le penser ? Elle est toujours la même,
Même zèle toujours suit mon respect extrême,
Et le temps dans mon cœur n'affaiblira jamais
Le pressant souvenir de ses rares bienfaits ;
M'en acquitter vers elle est ma plus forte envie.
Oui, Madame, ordonnez de mon sang, de ma vie.
Si la fin vous en plaît, le sort me sera doux
Par qui j'obtiendrez l'heur de la perdre pour vous.
ARIANE
Si, quand je vous connus, la fin eût pu m'en plaire,
Le Destin la voulait, je l'aurais laissé faire.
Par moi, par mon amour, le Labyrinthe ouvert
Vous fit fuir le trépas à vos regards offerts ;
Et quand à votre foi cet amour s'abandonne,
Des serments de respect sont le prix qu'on lui donne !
Par ce soin de vos jours qui m'a fait tout quitter
N'aspirais-je à rien plus qu'à me voir respecter ?
Un service pareil veut un autre salaire.
C'est le cœur, le cœur seul, qui peut y satisfaire.
Il a seul pour mes vœux ce qui peut les borner,
C'est lui seul ...
THÉSÉE
                     Je voudrais vous le pouvoir donner,
Mais ce cœur malgré moi vit sous un autre empire,
Je le sens à regret, je rougis à le dire ;
Et quand je plains vos feux par ma flamme déçus,
Je hais mon injustice, et ne puis rien de plus.
ARIANE
Tu ne peux rien de plus ! Qu'aurais-tu fait, parjure,
Si quand tu vins du Monstre éprouver l'aventure,
Abandonnant ta vie à ta seule valeur,
Je me fusse arrêtée à plaindre ton malheur ?
Pour mériter ce cœur qui pouvait seul me plaire,
Si j'ai peu fait pour toi, que fallait-il plus faire ?
Et que s'est-il offert que je pusse tenter,
Qu'en ta faveur ma flamme ait craint d'exécuter ?
Pour te sauver le jour dont la rigueur me prive,
Ai-je pris à regret le nom de Fugitive ?
La Mer, les vents, l'exil, ont-ils pu m'étonner ?
Te suivre c'était plus que me voir couronner.
Fatigues, peines, maux j'aimais tout par leur cause.
Dis-moi que non, ingrat, si ta lâcheté l'ose ;
Et désavoue en tout, éblouis-moi si bien,
Que je puisse penser que tu ne me dois rien.
THÉSÉE
Comment désavouer ce que l'honneur me presse
De voir, d'examiner, de me dire sans cesse ?
Si par mon changement je trompe votre choix,
C'est sans rien oublier de ce que je vous dois.
Ainsi joignez aux noms de Traître et de Parjure
Tout l'éclat que produit la plus sanglante injure ;
Ce que vous me direz n'aura point la rigueur
Des reproches secrets qui déchirent mon cœur.
Mais pourquoi, m'accusant, redoubler ces atteintes ?
Madame, croyez-moi, je ne vaux pas vos plaintes.
L'oubli, l'indifférence, et vos plus fiers mépris,
De mon manque de foi doivent être le prix.
À monter sur le trône un grand roi vous invite,
Vengez-vous, en l'aimant, d'un lâche qui vous quitte.
Quoi qu'aujourd'hui pour moi l'inconstance ait de doux,
Vous perdant pour jamais, je perdrai plus que vous.
ARIANE
Quelle perte, grands dieux, quand elle est volontaire ?
Périsse tout, s'il faut cesser de t'être cher.
Qu'ai-je affaire du trône et de la main d'un roi ?
De l'univers entier je ne voulais que toi.
Pour toi, pour m'attacher à ta seule personne,
J'ai tout abandonné, repos, gloire, couronne ;
Et quand ces mêmes biens ici me sont offerts,
Que je puis en jouir, c'est toi seul que je perds.
Pour voir leur impuissance à réparer ta perte,
Je te suis, mène-moi dans quelque île déserte,
Où, renonçant à tout, je me laisse charmer
De l'unique douceur de te voir, de t'aimer.
Là, possédant ton cœur, ma gloire est sans seconde.
Ce cœur me sera plus que l'empire du monde.
Point de ressentiment de ton crime passé ;
Tu n'as qu'à dire un mot, ce crime est effacé.
C'en est fait, tu le vois, je n'ai plus de colère.
THÉSÉE
Un si beau feu m'accable, il devrait seul me plaire ;
Mais telle est de l'Amour la tyrannique ardeur ...
ARIANE
Va, tu me répondras des transports de mon cœur.
Si ma flamme sur toi n'avait qu'un faible empire,
Si tu la dédaignais, il fallait me le dire,
Et ne pas m'engager par un trompeur espoir
À te laisser sur moi prendre tant de pouvoir.
C'est là, surtout, c'est là ce qui souille ta gloire.
Tu t'es plu sans m'aimer à me le faire croire :
Tes indignes serments sur mon crédule esprit ...
THÉSÉE
Quand je vous les ai faits j'ai cru ce que j'ai dit.
Je partais glorieux d'être votre conquête ;
Mais enfin, dans ces lieux poussé par la tempête,
J'ai trop vu ce qu'à voir me conviait l'Amour,
J'ai trop...
ARIANE
            Naxe te change ? Ah, funeste séjour !
Dans Naxe, tu le sais, un roi grand, magnanime,
Pour moi, dès qu'il me vit, prit une tendre estime ;
Il fournit à mes vœux et son trône et sa foi ;
Quoi qu'il ait pu m'offrir, ai-je fait comme toi ?
Si tu n'es point touché de ma douleur extrême,
Rends-moi ton cœur, ingrat ; par pitié de toi-même,
Je ne demande point quelle est cette Beauté
Qui semble te contraindre à l'infidélité.
Si tu crois quelque honte à la faire connaître,
Ton secret est à toi ; mais qui qu'elle puisse être,
Pour gagner ton estime, et mériter ta foi,
Peut-être elle n'a pas plus de charmes que moi.
Elle n'a pas du moins cette ardeur toute pure
Qui m'a fait pour te suivre étouffer la Nature ;
Ces beaux feux qui volant d'abord à ton secours,
Pour te sauver la vie, ont exposé mes jours ;
Et si de mon amour ce tendre sacrifice
De ta légèreté ne rompt point l'injustice,
Pour ce nouvel Objet, ne lui devant pas tant,
Par où présumes-tu pouvoir être constant ?
A peine ton hymen aura payé ta flamme,
Qu'un violent remords viendra saisir ton âme.
Tu ne pourras plus voir ton crime sans effroi ;
Et qui sait ce qu'alors tu sentiras pour moi ?
Qui sait par quel retour ton ardeur refroidie
Te fera déserter ta lâche perfidie ?
Tu verras de mes feux les transports éclatants,
Tu les regretteras, il ne sera plus temps.
Ne précipite rien ; quelque amour qui t'appelle,
Prends conseil de ta gloire avant qu'être infidèle.
Vois Ariane en pleurs. Ariane autrefois
Toute aimable à tes yeux méritait bien ton choix :
Elle n'a point changé, d'où vient que ton cœur change ?
THÉSÉE
Par un amour forcé qui sous ses lois me range.
Je le crois comme vous ; le Ciel est juste, un jour
Vous me verrez puni de ce perfide amour ; 
Mais à sa violence il faut que ma foi cède.
Je vous l'ai déjà dit, c'est un mal sans remède.
ARIANE
Ah ! c'est trop, puisque rien ne te saurait toucher,
Parjure, oublie un feu qui dût t'être si cher.
Je ne demande plus que ta lâcheté cesse.
Je rougis d'avoir pu m'en souffrir la bassesse.
Tire-moi seulement d'un séjour odieux,
Où tout me désespère, où tout blesse mes yeux,
Et pour faciliter ta coupable entreprise,
Ramène-moi, barbare, aux lieux où tu m'as prise.
La Crète, où pour toi seul je me suis fait haïr,
Me plaira mieux que Naxe où tu m'oses trahir.
THÉSÉE
Vous remener en Crète ! Oubliez-vous, Madame,
Ce qu'est pour vous un Père et quel courroux l'enflamme ?
Songez-vous quels ennuis vous y sont apprêtés ?
ARIANE
Laisse-les moi souffrir, je les ai mérités ;
Mais de ton faux amour les feintes concertées,
Tes noires trahisons, les ai-je méritées ?
Et ce qu'en ta faveur il m'a plu d'immoler,
Te rend-il cette foi que tu veux violer ?
Vaine et fausse pitié, quand ma mort peut te plaire !
Tu crains pour moi les maux que j'ai voulu me faire,
Ces maux qu'ont tant hâtés mes plus tendres souhaits,
Et tu ne trembles point de ceux que tu me fais ?
N'espère pas pourtant éviter le supplice 
Que toujours après soi fait suivre l'injustice.
Tu romps ce que l'Amour forma de plus beaux nœuds,
Tu m'arraches le cœur, j'en mourrai, tu le veux.
Mais quitte des ennuis où m'enchaîne la vie,
Crois déjà, crois me voir, de ma douleur suivie,
Dans le fond de ton âme armer, pour te punir,
Ce qu'a de plus funeste un fatal souvenir,
Et te dire d'un ton et d'un regard sévère,
J'ai tout fait, tout osé pour t'aimer, pour te plaire.
J'ai trahi mon pays, et mon père et mon roi,
Cependant vois le prix, ingrat, que j'en reçois.
THÉSÉE
Ah ! si mon changement doit causer votre perte,
Frappez, prenez ma vie, elle vous est offerte.
Prévenez par ce coup le forfait odieux
Qu'un amour trop aveugle ...
ARIANE
                                      Ôte-toi de mes yeux.
De ta constance ailleurs va montrer les mérites ;
Je ne veux pas avoir l'affront que tu me quittes.
THÉSÉE
Madame ...
ARIANE
               Ôte-toi, dis-je, et me laisse en pouvoir
De te haïr autant que je le crois devoir.
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