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(LXIV, 50 - 70) |
| I.
Texte et notes
(II. Texte et commentaire illustré) |
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50 Haec uestis priscis
hominum uariata figuris
heroum mira uirtutes indicat arte. Namque fluentisono prospectans litore Diae, Thesea cedentem celeri cum classe tuetur indomitos in corde gerens Ariadna furores, 55 necdum etiam sese quae uisit uisere credit, utpote fallaci quae tum primum excita somno desertam in sola miseram se cernat harena. Immemor at iuuenis fugiens pellit uada remis, irrita uentosae linquens promissa procellae. 60 Quem procul ex alga maestis Minois ocellis, saxea ut effigies bacchantis, prospicit, eheu, prospicit et magnis curarum fluctuat undis, non flauo retinens subtilem uertice mitram, non contecta leui uelatum pectus amictu, 65 non tereti strophio lactentis uincta papillas, omnia quae toto delapsa e corpore passim ipsius ante pedes fluctus salis alludebant. Sed neque tum mitrae neque tum fluitantis amictus illa uicem curans toto ex te pectore, Theseu, 70 toto animo, tota pendebat perdita mente. |
| Catulli carmina, LXIV, 50 - 70 |
| Avertissement
Pour ne pas surcharger le commentaire proprement dit, on a choisi de rassembler les "notes" dans une page distincte. En fait, celle-ci a d'abord pour vocation d'accompagner une lecture suivie et fournit donc les informations utiles dans ce cas, vers par vers (matériel mythologique, littéraire, critique, linguistique, grammatical...). Certains points doivent donc être complétés dans le cadre de l'étude d'ensemble. Ils sont indiqués quand il y a lieu. Les mots grecs se lisent sur cette page avec la police "greek.ttf". Pour voir la procédure d'installation cliquer ici. L'intégralité du poème de Catulle est disponible ici, avec traduction partielle. Sauf exception, la traduction donnée ci-dessous est celle d'H.Bardon. |
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50 Haec uestis priscis hominum uariata figuris |
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| [50] | Ici commence l'épisode
d'Ariane, qui s'étend sur 266 vers, couvrant ainsi plus de la moitié
du carmen XLIV. La description d'une action représentée sur
une uvre d'art, peinture ou broderie en particulier, est fréquente
depuis celle du bouclier d'Achille dans Homère (Iliade XVIII,
478sqq.). Cf. par exemple Callimaque (Hymne à Artémis
: histoire de Britomartis), Virgile (Géorgique
IV : épisode d'Aristée), Ovide (Métamorphoses
VI : les tapisseries de Pallas et Arachné), jusqu'à Claudien
(De Raptu,
I, 248 sqq. : la tapisserie de Proserpine).
A noter que n'apparaît pas ici la mention traditionnelle et attendue de l'illusion de réalité produite par l'uvre (idéal de l'art-imitation). Cf. par exemple Théocrite, XV, 80 sqq. : "Vénérable Athéna, quelles ouvrières ont exécuté ces tapisseries ? Quels artistes ont dessiné exactement ces figures ? Que leurs poses sont vraies, que leurs mouvements sont vrais ! Vraiment, c'est un être ingénieux que l'homme !" (trad. Ph.E.Legrand, Les Belles Lettres)Sur l'art-vérité dans l'antiquité, cf. e.g. P.Vicaire, Platon, critique littéraire, Paris 1960 p.213 sqq. ; J.Bompaire, Lucien écrivain, imitation et création, thèse Paris 1958 p.15 sqq. . Catulle se contente quant à lui d'une assez sobre appréciation, mira ... arte ; son propos est d'un autre ordre. La broderie sera montrée en tant que telle une seconde fois, plus loin dans le poème : At parte ex alia florens uolitabat Iacchus (251). Mais le jugement esthétique sera tout aussi concis : Talibus amplifice uestis decorata figurisIl est à remarquer du reste que l'ouvrage est présenté comme étant vu par la jeunesse thessalienne, qui le contemple avant de laisser la place aux dieux participant aux noces (voir ici les images du banquet, dans le dossier Autour d'Ariane) : Quae postquam cupide spectando Thessala pubesEn prenant cette distance, le poète justifie en quelque sorte son propre discours et celui d'Ariane : [...] non haec miserae sperare iubebas,Dans cette composition en abysme, l'appel aux exempla, priscis hominum figuris (avec enallage expressif = priscorum hominum figuris), peut sembler ainsi largement conventionnel, voire teinté d'ironie ; Heroum .. uirtutes indicat paraîtrait même franchement abusif au regard de ce qui suit : En réalité, et s'agissant de Thésée, les "valeurs héroïques" (premier épisode du mythe, l'expédition crétoise, la lutte victorieuse contre le Minotaure) n'apparaîtront qu'en cliché négatif, pour mettre en évidence la "perfidie" (e.g. 132-133), médiocre et ordinaire, de l'amant à l'égard de sa maîtresse : deuota domum periuria portas (135). Par comparaison, voir comme les exploits de Thésée sont autrement associés aux noces de Thétis et Pélée sur le fameux cratère archaïque appelé le "vase François" (Clitias - Ergotimos, vers 570 avant J.C., musée archéologique de Florence ; quelques images de ce vase sont visibles ici). Dans le poème de Catulle, iI faudra attendre le chant prophétique des Parques, un chant que jamais au cours des âges on n'accusera de tromperie (v.322), et la naissance d'Achille, héros aux vertus incomparables, pour que le ton semble vouloir changer. Mais le prix de cette haute valeur n'en sera pas moins consternant : monceaux de corps sanglants, meurtre de Polyxène ... (voir les notes et documents sur le chant des Parques) : Currite ducentes subtegmina, currite, fusi. (357 sqq.)Pour le conflit uirtutes-amores dans ce poème, voir bibliographie. * * * 52 Namque fluentisono prospectans litore Diae, |
| [52] | Fluentisono,
"au
flot sonore", "qui retentit du bruit des flots" : hapax ; cf. v. 121 :
spumosa
... litora Diae. Fluctisonus et undisonus se rencontrent
chez les poètes post-augustéens. Pour la formation
de l'adjectif, cf. clarisonus, 125, 320 ; raucisonus, 263.
L'indication homérique, Odyssée, XI,
325, est plus neutre : DV n ¢mfirÚtV
"baignée tout autour". Dia est une petite île rocheuse à
proximité de la côte Nord de la Crète. Callimaque,
fr.
163, attribue ce nom à Naxos
(plus éloignée), l'île chère à Dionysos
: n DV / tÕ g¦r ske palateron
oÜnoma N£xJ. Sur le culte
de Dionysos à Naxos, voir H.Jeanmaire, Dionysos, histoire du
culte de Bacchus, chap VI, p. 220 sqq. Paris, Payot, 1951.
L'évocation du fracas des vagues sur les rochers se matérialise dans l'allitération du vers suivant. Elle a une signification psychologique autant qu'une fonction descriptive ; cf. v.62 magnis curarum fluctuat undis ; tourment intérieur, impossible évasion ... (v. 185 sq. : Nec patet egressus pelagi cingentibus undis ; Nulla fugae ratio, nulla spes). Cf. commentaire. |
| [53] | Cedentem celeri cum classe : classis (pour désigner le seul navire de Thésée) est une amplification expressive. Cf. v. 172 : (utinam ne ...) Gnosia Cecropiae tetigissent litora puppes. De plus, le poète tire profit de l'épithète celer, conventionnelle (cf. e.g. Iliade, XIV 410) : effet sonore de l'allitération, point de vue d'Ariane. |
| [54] | Indomitos
... furores : le tour est très expressif (disjonction
jusqu'aux limites du vers).
Le furor désigne en premier lieu, dans ce contexte amoureux, la violence de la passion (frénésie) amoureuse "incontrôlable", associée de plus à un sentiment exacerbé de culpabilité (à l'impietas dans les dernier vers du poème : voir notes et documents sur l'épilogue) ; cf., en écho, l'apostrophe pathétique à Eros v. 94sq. : Heu misere exagitans immiti corde furores,et v. 197 : ardens, amenti caeca furore ; v. 124 : ardenti corde furentem ; v. 405 : omnia fanda nefanda malo permixta furore (pour la récurrence lexicale chez Catulle, voir bibliographie). Cf. aussi L, 11 (toto indomitus furore lecto uersarer) ; LXVII, 129. On pense nécessairement à la "fureur" de Phèdre chez Sénèque (Phèdre, 363 : Quamuis tegatur, proditur uultu furor) ou chez Racine. Mais le furor renvoie également à toute forme de délire et de transport, par exemple de la Ménade dans les cultes orgiastiques. Cf. chez Catulle le poème précédent (Attis et Cybèle : LXIII, 4, 31, 38, 54, 78, 79, 92) et ici, v.254, (cortège de Dionysos) : Quicum alacres passim lymphata mente furebantDans l'ensemble de ce passage, les furores s'inscrivent effectivement dans un double champ de significations. Voir plus avant l'image de la bacchante (v.61). C'est un des éléments essentiels du texte. Cf commentaire. Lectures recommandées :Les participes présents jalonnent la description : cedentem...tuetur (cf. uidere + participe), "Ariane voit Thésée s'en aller" ; et, encadrant le vers 53, la parataxe prospectans ... (tuetur)... gerens, plus fréquente en grec qu'en latin, comme si on glissait nécessairement du signifiant au signifié, du lointain à ses conséquences au présent. Cf. infra v. 62, même mouvement (avec reprise lexicale) : prospicit et ... fluctuat ; et v. 249 sq. : Quae tum prospectans cedentem maesta carinamL'image d'Ariane regardant Thésée s'enfuir est particulièrement présente sur les murs de Pompéi. Elle est une composante essentielle de la tradition attachée à la fille de Minos, dans son aspect le plus pathétique. Mais on verra dans le commentaire des différences notables entre Catulle et ses "modèles", différences qui pèsent nécessairement sur l'interprétation à donner au passage. * * * 55 necdum etiam sese quae uisit uisere credit, |
| [55] | quae uisit uisere : Tour particulièrement expressif. Sur le regard dans le passage, cf. commentaire. |
| [56] | Fallaci
... somno : Apparition du thème célèbre
de l'Ariane endormie, dont la présence est considérable
dans les arts, de l'antiquité à nos jours. Cf. commentaire
et les dossiers iconographiques. Le sommeil est "trompeur"
puisqu'il a rendu possible la fuite secrète de Thésée
; l'adjectif qualifie Thésée lui-même au v. 151 (cf.
XXX, 4 : Nec facta impia fallacum hominum caelicolis placent). Cf.
Ovide, Héroïde
X, 3 sqq. :
quae legis, ex illo, Theseu, tibi litore mitto |
| [57] | Miseram
: qualifie encore Ariane aux v. 71, 140, 196 et sa mère v.119. Desertam
... miseram : dans ce vers très
significatif (cf. commentaire) les deux adjectifs se qualifient réciproquement.
Sur cette substitution à l'adverbe cf. J.Marouzeau, Traité
de stylistique latine, Les Belles Lettres 1962, p.138 : "L'adverbe,
exprimant une manière d'être, supposant une démarche
de l'esprit qui relève de l'abstraction, est peu fait pour la poésie,
qui répugne à l'analyse. L'adjectif a sur lui l'avantage
de présenter la qualité comme attachée à l'objet,
et ainsi de ne pas dissimuler la vision concrète des choses ; (...)
il traduit une appréciation du sujet parlant ; (...) il est un élément
essentiel de la subjectivité de l'écrivain". Voir une parataxe
à l'effet comparable en LXV, 21 miserae oblitae.
Le vide et la solitude (lieux et âme) apparaissent en leitmotiv sur toute l'étendue des plaintes d'Ariane : deserto liquisti in litore Theseu, v.133 ; quaenam te genuit sola sub rupe leaena ? v.154 ; nec quisquam apparet uacua mortalis in alga, v.168 ; sola insula, v. 184 ; omnia muta, Omnia sunt deserta, ostendant omnia letum, v.186 sq. ; solam Theseus me mente reliquit, v.200. Harena : le "sable" (du rivage) renforce l'impression de désolation. * * * 58 Immemor at iuuenis fugiens pellit uada remis, |
| [58] | Immemor
: employé absolument et avec une signification comparable en XXX,
1 :
Alfene immemor atque unanimis false sodalibus,Ici, l'idée est répétée et expliquée en 147 sq. (dans la plainte d'Ariane) : Sed simul ac cupidae mentis satiata libido est,Voir aussi v. 200 : (...) solam Theseus me mente reliquit ;v.123 sq. : Quid (...) commemoremv.134 sq. : Sicine discedens neglecto numine diuum,"Sans mémoire", Thésée connaîtra aussi, en retour, le luctus à la mort de son père Egée, v. 246 sqq. : Sic funesta domus ingressus tecta paternaLes causes de cette "perte de mémoire" et de ce départ sans gloire sont très variables selon les auteurs, Catulle se distinguant, par la voix d'Ariane, en attribuant le fait à la vulgaire inconstance de tout amant satisfait. Selon Hygin (Fabulae, XLIII), Thésée aurait été couvert de honte (opprobrium) par un mariage avec Ariane. Ou bien Dionysos (ou encore Athéna, ou Hermès) aurait ordonné à Thésée de la quitter (Diodore V.51.4 ; Schol. Théocr 2, 45 : kat¦ DionÚsou boÚlhsin l»qV tin crhs£menoj ; voir aussi les représentations de cette scène dans la céramique et la peinture : cf commentaire et le dossier iconographique Ariane et Thésée). On la voit aussi tuée par Artémis ou sur son ordre (Odyssée, XI, 324sq.), ou abandonnée par Thésée pour une autre femme, Aeglé (Plutarque,Thésée 29). Il n'est pas inutile de rappeler que la chronologie la plus répandue (départ de Thésée, puis délivrance par Dionysos, lequel élève en constellation la couronne offerte en cette occasion par Aphrodite qui la tenait d'Héphaistos*), inverse l'ordre qui justifierait en fait, selon certaines propositions du mythe, le comportement de Thésée : Le mariage avec Dionysos précèderait l'union avec le héros Athénien, et dans ce cas par conséquent l'abandon d'Ariane, ou sa mort par la main d'Artemis, ou son remplacement par Aeglé seraient la punition de son infidélité (comparer avec l'histoire de Coronis, cette autre héroïne, aimée d'Apollon, mère d'Asclépios, et dont l'infidélité fut également punie par la flèche d'Artémis [Pindare, 3e Pythique]). * Sur le catastérisme, voir les textes proposés sur notre site : Ovide, Métamorphoses, VIII, 169 sqq., Fastes, III, 513 sqq., Art d'aimer, I, 555 sq. ; Hygin, Astronomie, V ; l'origine de cette couronne, devenue la "Couronne Boréale", est diversement rapportée : cf. ad loc. note à Ov., Mét. Il faut noter que le catastérisme n'est pas mentionné explicitement dans le carmen LXIV. Il n'apparaît que dans le chant LXVI, la couronne d'Ariane venant accompagner une autre constellation, la boucle de Bérénice (boucle qui semble déplorer le sort qui lui est fait). Ce détail a son importance pour la compréhension de l'ensemble du poème : voir la note pour le commentaire du chant des Parques. |
| [59] | Le thème est repris
dans les plaintes d'Ariane, v. 142 :
Quae cuncta aerii discerpunt irrita uenti.Il est soutenu par la fine construction du vers : schéma a b v A B. Irrita (attribut proleptique) est continué, pour le sens, dans uentosae, tandis que l'allitération unit promissa et procellae dans le même pénible souvenir, le tableau (uentosae ... procellae) résumant de façon saisissante les lamentables conditions de l'abandon (linquens). L'image et sa signification morale serviront peut-être d'exemple à Ovide, Amours, I, 7, 15 sq. : Talis periuri promissaque uelaque Thesei 60 Quem procul ex alga maestis Minois ocellis, |
| [60] | Le vers commence dans le déchirement (disjonction quem ... prospicit, rendue plus sensible par procul et ex) et se termine dans une tendre modulation musicale (maestis Minois ocellis) : Assonance, allitération, lexique (poésie du mot grec, du diminutif affectif). |
| [61] | De l'art qui émeut
(saxea ut effigies bacchantis), on
pense à Scopas, ... à la réalité pathétique
vécue au présent (reprise de prospicit
; eheu !) : Ce vers, les suivants et
le thème de la bacchante sont essentiels pour la lecture de l'ensemble.
Cf. commentaire.
Rapprochements littéraires possibles : Horace, Odes, III, 25, 8sqq. : (...) Non secus in iugis exsomnis stupet Euhias, Hebrum prospiciens et niue candidam Thracen ac pede barbaro lustratam Rhodopen, ut mihi deuio ripas et uacuum nemus mirari libet. "De même que, sur les cimes, l'Eviade sans sommeil tombe en extase, regardant au loin l'Hèbre et la Thrace étincelante de neige et le Rhodope que foule un pied barbare, ainsi j'aime, loin des sentiers, à admirer les rives et le bois solitaire." (Trad. F.Villeneuve . Les Belles Lettres, Paris).Ovide, Héroïdes, X, 47 sqq. (Ariane) : aut ego diffusis erraui sola capillis,
Quae simul ac uenis hausit sitientibus ignemSur les héroïnes dionysiaques et particulièrement les spécificités du couple Dionysos - Ariane (l'héroïne, seule femme "officielle" de Dionysos, étant élevée à l'immortalité par le mariage sacré et légitime [Diodore 44.61.5]) voir notamment l'étude de Deborah Lyons, Gender and Immortality : Heroines in Ancient Greek Myth and Cult, chapitre IV (Princeton University Press). Il est possible de trouver indirectement en ces vers le souvenir d'une autre image, encore vivante aujourd'hui en Grèce, qui associe Ariane à la danse, et par là-même à la Ménade. Au retour de son aventure crétoise, Thésée se serait arrêté à Délos pour y consacrer une statue d'Aphrodite, offerte par Ariane, et y instituer une mystérieuse danse, la géranos, la "danse de la grue" (Plutarque, Thésée, 21, 1). Les Athéniens, conduits par leurs ambitions hégémoniques sur les Cyclades, tirant profit aussi des craintes laissées par le souvenir des guerres médiques, ne manquèrent pas d'exploiter l'autorité que leur conférait cette opportune partie du mythe et finirent par dominer la ligue de Délos et transformer le sanctuaire panhellénique en sanctuaire athénien. Tous les quatre ans, à l'occasion des Délia, ils envoyaient à Délos un navire censé être celui de Thésée et des quatorze jeunes gens offerts en tribut au Minotaure. Dans le sanctuaire, le chur reproduisait la géranos. Les figures en furent très tôt assimilées aux circonvolutions du labyrinthe, jusqu'aujourd'hui dans le folklore de la Grèce moderne. Cette association d'Ariane et de la danse apparaît dès Homère, dans la fameuse description du bouclier d'Achille (Iliade, XVIII, 590 sqq.) : "Puis, l'illustre Boiteux des deux pieds représenta un chur de danses (corÕn, "chur"ou "aire de danse"), semblable à celui que, dans la grande Knôssos, Daidalos fit autrefois pour Ariadnè aux beaux cheveux ; et les adolescents et les belles vierges dansaient avec ardeur en se tenant par la main. Et celles-ci portaient des robes légères, et ceux-là des tuniques finement tissées qui brillaient comme de l'huile. Elles portaient de belles couronnes, et ils avaient des épées d'or suspendues à des baudriers d'argent. Et, habilement, ils dansaient en rond avec rapidité, comme la roue que le potier, assis au travail, sent courir sous sa main. Et ils tournaient ainsi en s'enlaçant par dessins variés ; et la foule charmée se pressait autour. Et deux sauteurs qui chantaient, bondissaient eux-mêmes au milieu du chur." (trad. Leconte de Lisle). Sur Ariane et la danse voir Claude Calame, Les Choeurs de jeunes filles en Grèce archaïque, Rome : Ateneo e Bizzari, 1977, p. 225sq. Saxea ut effigies : Pour l'émotion créée par la comparaison avec une uvre d'art, cf. aussi Ovide, Métamorphoses, III, 419 : (Narcisse) ut e Pario formatum marmore signum, et jusqu'à Balzac : vous eussiez dit d'une Niobé de marbre (Madame de Beauséant dans Le père Goriot). |
| [62] | Magnis
curarum fluctuat undis : curae désigne les paq»
, les tourments, les chagrins ; litt. "elle est agitée par les grandes
eaux des soucis", elle remue ses tourments à grands flots ;
cf infra v.69 curans toto ex pectore, et 249 sq. :
Quae tum prospectans cedentem maesta carinamVénus est la cause de ces tourments ; cf. v.72 : Spinosas Erycina serens in pectore curas.Cf. aussi v. 94 sq. (invocation d'Eros, association avec furor) : Heu misere exagitans immiti corde furoresMais le mot appelle aussi la figure dionysiaque : cf. commentaire. Pour la métaphore, rapprocher Lucrèce, De natura, III, 298 irarum fluctus ; VI, 34 uoluere curarum tristis in pectore fluctus (et VI,74) ; Virgile, Enéide, IV, 532 saeuit amor, magnoque irarum fluctuat aestu ; VIII, 19 magno curarum fluctuat aestu. non flauo retinens subtilem uertice mitram, |
| [63] | Réminiscence apparente
dans Ciris, 510 sqq. (avec contenu pathétique dû
à un mouvement rhétorique analogue) :
Numquam illam post haec oculi uidere suorumDans l'interprétation du passage, les vers 63 - 64 ont un rôle essentiel, notamment parce qu'ils montrent comment Catulle peut se démarquer des "modèles" iconographiques connus par le recours à la contamination, ainsi qu'il est exposé dans le commentaire, auquel nous renvoyons. Ils se remarquent d'abord par l'anaphore et son effet, en position initiale (non), à laquelle s'ajoute le parallélisme syntaxique. De fait le double procédé lie, associe et fige les traits en une seule "image", tout en offrant à la lecture différents plans d'interprétation : cette figure rythme le mouvement qui conduit du pathétique à l'extase. De fines nuances différencient pourtant ces trois vers, paticulièrement élaborés. Formés d'un verbe, de deux adjectifs et de deux substantifs, ils se distinguent dans l'agencement des éléments : a V b A B, V b a A B, a A b V B. Non retinens, non contecta, non uincta : La négligence vestimentaire ou de la chevelure est fréquemment montrée comme signe de la passion (amoureuse, dionysiaque) ou du deuil ; elle peut offrir aussi des connotations érotiques : Ovide Héroïdes, XX, 209 sq. : Et te dum nimium miror, nota certa furoris,Sur l'image offerte ici on se reportera à Jacqueline Fabre-Serris, Mythe et poésie dans les Métamorphoses d'Ovide ; Klincksieck 1995, p. 220 sq. : " L'image de la ménade, suscitée chez Catulle par l'idée de furor, et le détail des cheveux dénoués, est, dans les Amours, déplacée du contexte de l'abandon dans un lieu désert au cadre du lit, trajet qui met clairement en évidence l'attrait exercé par le spectacle de la passion :Si l'Ariane de Catulle s'inscrit bien dès maintenant, comme nous le pensons, au moins partiellement dans son contexte dionysiaque, une autre figure, bien présente dans les documents iconographiques, doit être ici évoquée, celle du "dévoilement", prélude à la hiérogamie (l'union avec le dieu). Voir par exemple la métope de Sélinonte qui représente Héra se dévoilant devant son époux divin, ainsi que le beau cratère de Derveni (Ariane et Dionysos). Voir aussi le cratère béotien du Louvre (CA 925, vers 410 a.C.) montrant Danaé recevant la pluie d'or (Agence photographique de la RMN - Recherche : CA 925). Cf. commentaire.Saepe etiam nondum digestis mane capillisC'est ce qui, dans les Amours I, 9, explique que Cassandre soit comparée à une bacchante (37sq.) : Enfin, l'image d'Ariane appelle ici le nom de Libera, la divinité italique, non plus associé à Koré-Proserpine comme ailleurs, mais comme parèdre-épouse de Bacchus-Liber ainsi qu'on le voit chez Ovide : Tu mihi iuncta toro mihi iuncta uocabula sumes,Flauo uertice : Les cheveux clairs sont traditionnellement chez les poètes une marque de beauté . Cf. déjà Hésiode, Théogonie, 947 sq. : CrusokÒmhj d Diènusoj xanq¾n 'Ari£dnhn,Mitra : Dans son sens générique, le mot s'applique à une écharpe longue pourvue à ses extrémités de cordons permettant de l'attacher selon l'usage qu'on en faisait. Il a pu ainsi désigner notamment, s'agissant du vêtement féminin, ou bien une large bande portée sous le sein (analogue au strophium, v.65 : cf. Apollonios de Rhodes, III, 867 ; Callimaque, Hymne à Artémis, 14, où l'adjectif ¥mitroj est appliqué à une jeune fille qui n'est pas encore nubile, n'ayant nul besoin de mitra), ou bien la coiffure des orientaux, des dieux (Dionysos : crusomtrhj, Sophocle , O.R., 209 - lorsque les bacchantes portent la mitra, elles s'identifient au dieu - ; cinget Bassaricas Lydia mitra comas, Properce, III, 17, 29 ; cinge caput mitra, speciem furabor Iacchi, id. IV, 2, 31), des Amazones ou des Grecs, hommes et femmes (Pline, XXXV, 58), enveloppant toute la tête, joues et menton compris. Cette écharpe, comparable au turban, pouvait être de diverses couleurs (Pline, XXXV, 35). A cause de cette origine orientale, on a pu considérer à Rome le port de la mitra comme un signe de murs efféminées (Cicéron, Har.resp. 21, 44 : P.Clodius a crocota, a mitra, a muliebribus soleis purpureisque fasceolis, a strophio, a psalterio, a flagitio, a stupro est factus repente popularis ; Virgile, En., IV, 215 sqq.). On la voit portée par les femmes âgées (Ovide, Fastes, III, 669 ; IV, 517) ou légères (Juvénal, III, 66 : ite, quibus grata est picta lupa barbara mitra). Voir les figures. Sur les vêtements et coiffures des femmes romaines et grecques, voir par exemple les planches proposées sur Diotima : Ancient Greek Female Costume ; William Smith, A Dictionary of Greek and Roman Antiquities, John Murray, London, 1875 s.v. coma (illustrations, et ici pour l'habillement en général) ; Le vêtement féminin (académie de Versailles) ; les pages du collège J.Moulin à Toulouse ; Clothing and Dress in the Art of Ancient Greece ; Ancient Greece and Environs Costume Links ; Ancient Roman Empire Costume Links. Cf. aussi Tatham, Gail : Ariadne's Mitra : A Note on Catullus 64, 61-64. Classical quarterly 40 (1990) p.560-561. |
| [64] | Leui amictu : terme général désignant normalement, par opposition à indutus, le vêtement du dessus (ample) dans lequel on s'enveloppait (amicire). Sa "légèreté" suggère ici le mouvement flottant du tissu. |
| [65] | Strophium
: écharpe roulée en cordon rond, portée par les femmes
sur la tunique, juste au-dessous des seins.
Lactentis papillas : le participe indique moins la couleur que le plein développement des seins ; cf. Virgile, Géorgiques I, 315 : frumenta in uiridi stipula lactentia turgent ; Ovide, Fastes I, 351 : sata uere nouo teneris lactentia sucis "les blés gonflés du lait de leur jeune sève", trad. H. Le Bonniec, Orpheus, Catane 1969 ; Pétrone, 86 : impleui lactentibus papillis manus . Voir les figures. * * * omnia quae toto delapsa e corpore passim |
| [66] | Ce vers et les suivants se distinguent par les reprises, tant lexicales et sémantiques que sonores : (fluctuat) - fluctus - fluitantis ; (mitram) - mitrae ; (amictu) - amictus ; (undis) - salis ; anaphore remarquable (neque tum, qui reprend l'anaphore de non, v. 63-65). Ici, mouvement, rythme et sensations auditives s'associent au flux et reflux de ce paysage marin, tandis que le contexte impose de plus d'autres sortes d'images, appelées par les vers précédents : de néréides, de ménades dansantes et de draperies mouillées, que l'art hellénistique avait rendues familières (voir le commentaire et le dossier iconographique Autour d'Ariane). |
| [69-70] | Ici encore l'effet repose
d'abord sur les reprises et les sonorités : reprises lexicales (pectore
- animo - mente, qui décrivent l'emprise totale de la passion
sur l'être), soutenues par l'anaphore (toto/a) et les allitérations
continues.
Ex te, enclavé entre toto et pectore, prend un relief remarquable (rehaussé par la place du vocatif repoussé en fin de vers) : ainsi pendebat n'est pas une simple métaphore, mais va jusqu'à décrire la tension physique et extrême de l'être. Le groupe pendebat perdita, lui aussi enclavé, est tout aussi expressif, à la fois par les sons et par le sens ; le participe perdita prend la valeur d'un attribut proleptique : Ariane est non seulement "désespérée" mais aussi "perdue", au sens moral figuré, jusqu'à se perdre, à en périr. (Neque...mitrae neque... amictus) uicem curans : la périphrase permet d'isoler en un vers l'image de la coiffure et du vêtement, négligés et qui s'échappent, manifestation du "délire". Elle n'a nul souci du sort de, de ce qui peut arriver à son vêtement. Pour le tableau, cf. note au v. 63. |
| © académie
de Nancy-Metz
Marcel Tardioli |
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| Catulle
LXIV : Ariane Sommaire du dossier |
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(latins et grecs) |
Carmen
LXIV, 50-70 :
De l'image pathétique à celle de l'extaseCarmen LXIV, 323 - 381 :
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Iconographie
ancienne :
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