Colloque Education à la Défense - LA SORBONNE - 4 décembre 2003
Thèmes abordés :
1. "
Que défendre aujourd'hui et demain " ?
2. " La défense, ça s'apprend "
3. " Acteurs et espace d'éducation à la Défense "
4. " Quels enjeux pour demain ? "
Ouverture : l'objectif annoncé du Colloque est de permettre le rapprochement de deux institutions, l'Armée et l'Education Nationale, afin qu'elles puissent définir ensemble les modalités d'un enseignement à la défense longtemps assuré par l'armée dans le cadre de la conscription et confié aujourd'hui à l'Education Nationale par la loi du 28 octobre 1997. Cette collaboration est présentée comme une évolution nécessaire mais difficile à instaurer, tant les 2 institutions ont longtemps été cloisonnées, voir antagonistes en matière de conception de l'éducation.
Table 1 : Que défendre aujourd'hui ?
Intervenants :
M VAÏSSE
Professeur à L'IEP de Paris
A FINKIELKRAUT Philosophe
JC RUFFIN Ecrivain, président de Action contre la faim
J. LAUNAY Capitaine de vaisseau
L'exposé s'applique à préciser la notion de " Défense " dont les contours sont plus difficiles à délimiter qu'autrefois :
longtemps, la Défense désignait la protection des frontières et englobait des valeurs associées telles le patriotisme, la protection de la Nation. La Défense était donc une valeur partagée par l'ensemble des citoyens. Elle s'est fondée en même temps que le sentiment national au moment d'épisodes au cours desquels la nation a pris corps (Bouvines, Valmy, Première Guerre Mondiale …). La Défense est alors la protection de la Nation théorisée par Renan en 1882.
Pourtant les traumatismes du 20ème siècle provoquent une évolution du rapport des citoyens à la nation et donc à la défense ( " l'exaltation de la nation est moins bien vue " cf. B. Boene). Le concept se transforme de sorte que, en 1959, au moment de la mise en place du Service National sous sa forme moderne (ordonnance du 7 janvier), les français sont de plus en plus pacifistes et réticents à la conscription.
La fin du XXème siècle accentue le flou autour du concept de défense : la construction européenne, la chute du mur de Berlin sont des événements qui conduisent à repenser la défense. Pour les citoyens, la menace de conflits immédiats aux frontières disparaît et la défense prend des formes différentes, moins perceptibles pour tous : C'est l'engagement dans des actions lointaines, parfois militaires, parfois à caractère humanitaire. L'Etat n'apparaît plus comme le cadre idéal pour une politique de défense. Pour le citoyen, " l'utilité " du Service National est de plus en plus contestée. L'esprit de défense de la nation se désagrège. Dans le même temps, la " défense " prend progressivement des formes différentes. Les opérations militaires se recentrent sur les terrorismes et les crises interethniques (Rwanda, Kossovo).
- M. Vaïsse, au-delà de la dilution du concept de patriotisme développé par B. Boëne, pose la question de la nécessité de redéfinir l'idée de défense face aux nouvelles formes de guerre, " des guerres orphelines ", et à la dissolution de l'idée de Nation dans l'Europe naissante.
- M. Finkielkraut fait d'abord un panorama sur l'évolution de l'esprit de conquête en Europe : il évoque d'abord le repli des Etats sur une position plus défensive, au moment de la Guerre Froide, alors que l'Europe est en construction. Pourtant l'idée d'interventionnisme, cette idée d'action, est réactualisée depuis 1991 et la mise en place d'un Nouvel Ordre Mondial. L'Europe, plutôt qu'un interventionnisme militaire, prône la négociation, le respect des institutions, et le développement économique comme moyen de réduire les tensions, de faire cesser les conflits ou les atteintes inacceptables aux Droits de L'Homme. Mais, M. Finkielkraut, en citant l'exemple de l'impuissance de la SDN face aux exactions nazies, fustige cette " politique des petits pas " et affirme " que la défense européenne demande plus que cette virtuosité ".
- M. Ruffin. Pour le Président d'Action contre la faim, cette évolution a permis une extension des valeurs de la défense. Dans les conflits actuels, l'action des militaires et des ONG véhiculent des valeurs " positives ", qui s'opposent à celles d'autres sociétés : ce sont les Droits de l'Homme en général, déclinés sous des formes multiples : protection des enfants enrôlés dans des armées en Afrique, protection des femmes en Afghanistan… Il s'agit aussi d'un certain nombre de principes attachés à la démocratie. Ainsi défendre les Droits de l'Homme est " une fatalité et un destin pour l'Europe " puisque ces valeurs ne sont pas universelles ( peine de mort, droit du plus faible, égalité des sexes…).
- Capitaine de vaisseau Launay. L'éloignement du concept traditionnel de la défense, la tendance à l'intégration de valeurs non exclusivement militaires, induit également quelques changements dans l'action des armées. Ainsi la collaboration de forces multinationales sur des théâtres lointains permet de mesurer la spécificité des valeurs françaises marquées par l'Humanisme, prônant " la confiance entre les peuples ", vision souvent en décalage avec celles d'autres nations. D'où la nécessité de l'idée de " contraintes encadrés par le droit " et donc de " normes en matière de Droits Internationaux " (J. Launay : " éducation à la défense = éducation à la conscience ".)
Conclusion : Le concept de défense évolue, il n'est plus strictement enfermé dans la tradition d'une défense du territoire national. Dans le même temps, ces transformations facilitent l'ouverture des institutions militaires sur la société civile.
Table 2 : " La Défense, ça s'apprend ! "
Intervenants :
J. Costa-Lascoux,
Directeur de recherche au CNRS
A. Bergounioux, Inspecteur Général de l'Education Nationale
R. Zapata, Unesco
Comment enseigner la défense aujourd'hui alors que la notion reste mal délimitée, et marquée par une vision traditionnelle ?
Constat : Enseigner cette notion répond à un indispensable enjeu de cohésion nationale mais des obstacles apparaissent. Certains sont liés à la représentation que les adolescents se font de la défense encore marquée par la tradition du service national, d'autres résultent plus directement des transformations de la société.
Ce sont :
1. La nécessité de prendre en compte " la relation perturbée des jeune à l'histoire
" ( Sentiment de responsabilité des démocraties dans les conflits européens.)
2. Les difficultés actuelles d'identifier un ennemi : la menace est multiforme
et le terrorisme n'est pas perçu comme un danger immédiat.
3. Evolution de la notion de territoire dans une Europe en construction où
la souveraineté nationale se dilue.
4. L'adhésion d'une frange de la population à des totalitarismes qui oriente
les actions de défense vers un devoir de protection, contre le racket par
exemple.
5. Evolution de la relation des adolescents à l'autorité en général et à l'uniforme
en particulier (y compris sapeurs-pompiers ou infirmiers)
6. Résurgence des communautarismes qui fragmentent la nation.
L'enseignement doit montrer que la défense à travers ces actions assure la pérennisation des valeurs démocratiques (Liberté, Egalité, Fraternité) et permet le " Vivre Ensemble ".
Plus concrètement A. Bergounioux recommande la mise en place d'une approche par " des études de cas pour donner du sens ".
Avec les
élèves, 3 directions de travail sont privilégiées :
1. Construction d'un patrimoine de valeurs communes afin de mettre en évidence
une culture partagée entre les citoyens.
2. Mettre en évidence la complexité du monde contemporain, ses contradictions
dans les actions. Nécessité de replacer la France dans une vision claire du
monde de la défense.
3. Nécessité d'enseigner par l'exemple, en incluant des liaisons avec l'institution
militaire dans le cadre d'un parcours pédagogique.
Cet enseignement s'inscrit essentiellement dans les programmes d'ECJS (qui ont été rénovés au collège) mais l'enseignement à la défense reste transversal. D'autres disciplines y concourent (Histoire-Géographie - Philosophie…).
Pour R. Zapata, ces nouveaux enseignements posent aussi des difficultés tant aux élèves qu'aux professeurs.
Pour les élèves, il s'agit d'intégrer en supplément de leur formation, une nouvelle discipline qui est une réponse à un problème de société.
Pour les professeurs, des réticences persistent car la formation et la connaissance du thème restent insuffisantes.
D'où la nécessité de multiplier les liens interactifs (Education Nationale - Armée), de rendre la Défense "visible" à l'ensemble des citoyens et des élèves en particulier.
Table 3 : " Acteurs et espaces d'éducation à la défense "
Intervenants :
JP Lauby
Inspecteur d'académie IPR (Clermont-Ferrand)
JR Bachelet Général d'Armée
F. Lecointre Colonel, Etat Major de l'armée de terre
E. Irastorza Général de Division, Commandant l'Ecole d'application de l'Infanterie
de Montpellier.
F. Hillmeyer Député Maire de Pfastatt, secrétaire de la commission de la Défense
Nationale et des Forces Armées.
W. Marois Recteur de l'Académie de Montpellier.
L'exposé débute par un rappel de la réglementation en référence à la loi de 1997 et au BO n° 8 du 6 août 1998 (Hors série) " L'enseignement de la Défense au lycée et au collège ". Constat : dans ce cadre, l'enseignant est souvent confronté à des difficultés méthodologiques car sur le plan pratique, il faut concilier le fait que :
- la Défense
reste un enseignement transversal au sein de l'ECJS.
- Beaucoup de thématiques de la Défense sont abordées à travers des thèmes
et des problématiques déjà intégrés dans les programmes.
- Il est nécessaire de concilier deux types d'objectifs, d'une part l'éducation
au droit à travers l'étude des institutions qui participent à la défense et
d'autre part l'éducation au jugement à travers l'analyse de situations géopolitiques
ou l'histoire des conflits.
- Pour J.P. Lauby , il n'y a pas de résistances idéologiques chez les professeurs
( ou bien seulement pour une petite minorité) mais plutôt un besoin de méthodologie.
L'enseignement
de l'esprit de Défense doit donc être :
- transversal (
ECJS + Histoire-Géographie + Philosophie + Lettres …) et demanderait une expertises
des compétences extérieures.
- Progressif : du collège au lycée.
- Avoir des objectifs définis :Compréhension des mécanismes institutionnels.
- Education au jugement ( géopolitique ). - Education à l'éthique de la responsabilité.
Des manques
sont constatés dans l'enseignement actuel :
- des savoirs déphasés sur les guerres asymétriques, la sécurité globale /
défense globale, la dissuasion informatique
- des questions occultées comme "l'intelligence économique"
- des savoirs amplifiés sur les actions humanitaires ( qui donne une vision
fausse de la guerre) ou sur la solidarité internationale.
Ainsi, depuis l'introduction d'une épreuve d'Education Civique au brevet des collèges, on constate que 20 % seulement des sujets concernent la défense. Donc il faut penser la Défense de la 3ème à la Terminale.
- Le Général Bachelet s'attache à définir le fait militaire, " Donner la mort au risque de sa vie ". Il oppose l'idée de force à celle de violence par le respect des règles, ce qui amène à faire cohabiter des exigences contradictoires, mais n'est que le " révélateur de la condition humaine et de celle de citoyen ".
Ce fait militaire alimente une conscience d'être qui est révélatrice de l'identité collective, et fédère une communauté humaine consciente de vouloir vivre ensemble. Ce vouloir vivre ensemble existe dans les unités opérationnelles : l'esprit de camaraderie et une hiérarchie intelligente. Il doit nourrir une ambition: exister face à une hyperpuissance et pour cela la France est une alternative dans le mode d'action militaire dans le sens où son usage de la force est adapté, maîtrisé.
- Le colonel Lecointre donne deux exemples d'usage de la force " maîtrisé ".
Ces exemples poignants reposent la question de notre responsabilité collective quand à l'emploi des forces armées " Nous sommes vos soldats" ( Colonel Lecointre) et à la nécessaire réflexion de l'emploi de cette force qui nous incombe en tant que citoyen.
Présentation d'un exemple d'éducation à la défense menée dans l'académie de Montpellier dans le cadre d'un " accord de partenariat " Armée - Education Nationale (W. Marois et le général de division Irastorza)
1er
volet en 3 axes :
Public concerné : élèves des classes de troisième (classées en Z.E.P.)
- Information
sur la défense sous la forme de journées portes ouvertes avec pour objectif
d'établir un dialogue entre des officiers stagiaires, 30 professeurs et
260 élèves.
- Découverte des formations professionnelles de l'Armée de Terre
- Devoir de mémoire. Exemples
: pour les enfants des écoles, participation au commémoration du 11 novembre
où les enfants ont chanté la Marseillaise. Pour d'autres niveaux, visite
d'un musée militaire.
Bilan
: Pour beaucoup, l'Armée reste une institution méconnue. Ces rencontres
sont souvent l'occasion de contacts enrichissants pour des jeunes en difficultés
scolaires.
2ème
volet :
Pour améliorer la formation des professeurs, des formations d'éducation
à la défense sont progressivement mises en place.
- Actuellement : module de formation pour les professeurs stagiaires en
histoire-géographie.
- En 2004-2005 : module pour tous les profs du secondaire
- Au delà, élargissement de la formation aux professeurs des écoles stagiaires.
3ème
volet :
Mise en disposition d'un ouvrage, en cours de rédaction, par le CRDP Languedoc-Roussillon,
collection " 99 questions " LA DEFENSE. Ce livre constitue une aide possible
pour la démarche des enseignants.
Compte rendu
:
Jean-Claude JAROSINSKI, professeur de Lettres-Histoire, LPR Maryse Bastié,
HAYANGE
Rémi LAHIRE, professeur de Lettres-Histoire, LPR Emile Zola, BAR LE DUC
En savoir plus, sur le site Education à la Citoyenneté : http://www.ac-nancy-metz.fr/Citoyen/Defense/defense_ressources.htm