Libération - Débats    

 

Les Français ont tout intérêt à apprendre l’idiome de leur principal partenaire économique et première puissance d’Europe.

L’allemand, langue de l’avenir

Par ALBAN AZAÏS

Alban Azaïs est directeur du département langues de l’ENSEEIHT de l’Institut national polytechnique de Toulouse.

Le vendredi 2 novembre 2001


 

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[autorisation de M. Alban AZaïs de publier ce document pour l' ADEAF]

 

 

A l’inverse de l’anglais, on met un peu plus de temps pour maîtriser la mécanique de base de l’allemand, mais, à partir d’un certain niveau, sa maîtrise ne présente plus aucun problème. Depuis quelque temps, le nombre d’élèves choisissant l’allemand est en baisse, notamment en LV1 (première langue vivante), ce qui traduit peut-être un manque d’information, certainement un manque de volonté politique, et aussi un penchant compréhensible pour le moindre effort, tout relatif par ailleurs. Il est temps de réagir. L’économie française a besoin de germanistes.  Pour les Français, aujourd’hui, l’Allemagne n’est ni le pays du rêve américain, ni sexy comme Cuba, ni exotique comme Calcutta. On s’imagine plus facilement sur une plage espagnole que sur la côte baltique. L’image de l’Allemagne en France souffre de stéréotypes surannés et d’une méconnaissance quasi totale de ce grand voisin. Les préjugés les plus répandus étant que l’allemand serait dur et laid. Pour preuve, on cite pêle-mêle “la grammaire” et le Achtung et autre Ausweis du soldat allemand des films de guerre. Mais comment réduire une langue à un mot hurlé par la caricature d’un caporal? Les clichés ont la vie dure. Et puis “à quoi bon?

De toute façon, c’est réservé aux bons!”

Paris et Bonn, puis Berlin, ont pourtant su relever l’ambition des grands projets européens: marché commun, réforme de la politique agricole, monnaie unique, programmes industriels et technologiques, brigade franco-allemande... La France et l’Allemagne sont depuis le début le vrai moteur de la construction européenne, le facteur décisif qui a assuré à notre communauté la plus longue période sans guerre de notre Histoire.  C’est du concret mais cela ne fait pas rêver.  Plus de cinquante ans après la fin de la Deuxième Guerre mondiale, l’Allemagne réunifiée retrouve sa capitale historique, et la République de Berlin va ouvrir la voie à une normalisation. La République fédérale, caractérisée après 1945 par la formule du géant économique-nain politique, trouvera un rôle plus en équation avec son importance réelle dans le monde dans les années à venir, au sein d’une Europe élargie. Un rôle plus important pour la langue allemande en découle, car l’Allemagne deviendra l’épicentre de l’Europe également sur le plan géographique, le carrefour obligé des activités économiques. Le rôle de l’allemand s’en trouvera encore renforcé: ce sera le lien naturel entre l’Est et l’Ouest au centre de l’Europe unie, vu son importance dans la Mitteleuropa.  Des 365 millions d’habitants de l’Union européenne, plus de 93 millions sont de langue maternelle allemande, contre 64 millions de francophones et 62 millions d’anglophones. En incluant les locuteurs de langue étrangère, un tiers des Européens parlent l’allemand. Seul l’anglais dépasse ce seuil. Dans le domaine professionnel, l’allemand est déjà incontournable, après l’anglais bien sûr. Cette position sera encore renforcée dans le futur. L’Allemagne, avec ses 83 millions d’habitants, est l’économie la plus puissante de l’Europe, troisième du monde derrière les Etats-Unis (278 millions) et le Japon (126) selon le produit intérieur brut, et aussi deuxième puissance du commerce mondial.

Or, la France et l’Allemagne sont mutuellement leurs premiers clients, fournisseurs et partenaires. Les chiffres du commerce extérieur sont clairs (lire tableau). Pour la France, les pays germanophones tiennent la première place en volume des exportations et des importations, avant les pays anglophones, dans un volume comparable. L’importance économique des autres domaines linguistiques vient très loin derrière, celle des pays hispanophones n’est rien d’autre qu’un mythe.  En Allemagne, 69% des actifs travaillent dans les services, 30% dans l’industrie et 1% dans l’agriculture. Si notre voisin possède toujours l’industrie la plus puissante d’Europe, cela ne veut pas dire pour autant qu’il est à la traîne pour les nouvelles technologies. Selon une étude Eurostat, l’Allemagne est de loin le pays le plus important dans ce domaine en Europe également, avec six régions high-tech sur dix. Autre indice: l’allemand est la deuxième langue de l’Internet après l’anglais, avec quelque 14% des pages existantes.

Mais l’allemand n’est pas seulement la grande langue européenne de l’économie. Cette culture a donné de grands écrivains et philosophes, musiciens et peintres au monde. Ce sont des pays de théâtres et d’opéras.  Des pays de villes agréables, de paysages à découvrir. Des pays charmants, de la mer du Nord à la chaîne des Alpes. Des pays où il fait bon vivre.  Les élèves qui les ont vus en sont toujours revenus convaincus.  La langue allemande est d’une grande régularité. Il est vrai que la grammaire allemande est plus complexe que celle de l’anglais, en revanche l’anglais présente beaucoup plus de difficultés sur le plan du vocabulaire. Il est difficile de devenir bon en anglais, alors que les premiers pas se font aisément. A l’inverse, en allemand, on met un peu plus de temps pour maîtriser la mécanique de base, mais, à partir d’un certain niveau, sa maîtrise ne présente plus aucun problème. Contrairement à l’espagnol et à l’anglais, l’accentuation n’est pas non plus un problème en allemand. L’orthographe, phonétique, s’apprend vite, et, puisque le vocabulaire allemand fonctionne comme un Lego, on a beaucoup de facilités à comprendre même un mot nouveau. Qu’est-ce que donc une Armbanduhr? C’est une montre. En français, difficile de comprendre ce mot à partir du verbe montrer... En allemand, c’est littéralement un instrument à mesurer le temps (Uhr) lié (band) au bras (Arm). C’est exact: le français est construit à l’envers...

A partir du moment où la maîtrise de l’anglais est obligatoire sur le plan professionnel dans un monde toujours plus petit, on ne peut plus se distinguer par son niveau dans cette langue. Votre profil ne sera intéressant pour une entreprise que dans la mesure où vous maîtrisez au moins une autre langue. La langue la plus importante pour l’économie française, nous l’avons vu, est sans aucun doute l’allemand. La pression de la langue anglaise étant suffisamment forte pour motiver son apprentissage, mieux vaut acquérir l’allemand en LV1. De plus, l’apprentissage de l’anglais se trouvera facilité par les connaissances lexicales germaniques. En même temps, c’est aussi défendre la langue française.

Si l’intérêt stratégique de la France requiert l’apprentissage de l’allemand, il n’est pas interdit à l’individu qui l’apprend d’en éprouver du plaisir!.

 


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