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Les langues vivantes en primaire se heurtent à des obstacles matériels

LE MONDE | 06.03.02 | 12h02

Mesure-phare de la réforme des programmes du primaire, menée par Jack Lang, l'enseignement des langues va devenir une discipline à part entière. Des efforts seront consentis pour tenir l'objectif d'une généralisation en CE2 à la rentrée 2002. 94 % des classes de CM proposent déjà cet apprentissage.

Après Lionel Jospin, François Bayrou et Claude Allègre, Jack Lang a fait de l'enseignement précoce des langues vivantes un passage obligé de sa politique. Et promis de généraliser cet apprentissage, en lui donnant le statut de discipline à part entière - c'est la principale nouveauté - de la grande section de maternelle jusqu'au CM2. La démarche n'a pas soulevé d'objections sur le fond de la part des principaux syndicats et fédérations de parents d'élèves. Mais, s'inquiétant des conditions de sa mise en œuvre, réalisée avec des moyens jugés insuffisants, ils ont demandé au ministre de fournir une réelle évaluation "qualitative et quantitative" des enseignements actuellement dispensés en CM1 et CM2. Lors d'une réunion préparatoire au conseil supérieur de l'éducation du 7 mars, le ministère de l'éducation devait donc présenter à ses partenaires, mercredi 6 mars, un bilan sur la généralisation des langues vivantes au primaire.

Selon les statistiques produites par la Rue de Grenelle, 94 % des classes de CM1 et CM2 proposent aujourd'hui un enseignement en langues, contre 80 % en 2000 et 71 % en 1999. "Cette progression est surtout sensible au CM1, où nous sommes passés, en une année, de 61 % des classes à un peu plus de 90 %", explique Jean-Paul de Gaudemar, directeur de l'enseignement scolaire. Au CE2, la généralisation, promise pour septembre 2002 (Le Monde du 21 février), est plus problématique : 42 % des classes seulement délivrent cet enseignement. Pour tenir le calendrier, "tous les efforts devront porter en septembre sur le CE2", a insisté Jack Lang, mardi 5 mars, devant la conférence de recteurs.

INTERVENANTS EXTERIEURS

La volonté politique se heurte à des contingences matérielles. Sur le strict plan quantitatif, il faut organiser les cours dans les quelque 52 000 écoles publiques de France. Les professeurs des écoles qualifiés en langues n'étant pas en nombre suffisant, il faut recruter des intervenants extérieurs (étudiants étrangers, titulaires d'un diplôme en langues, personnes ayant vécu à l'étranger, etc.). Ces personnels contractuels assurent aujourd'hui 45 % des enseignements. Des professeurs de collège peuvent aussi donner ces cours : ils délivrent actuellement 16 % des enseignements.

Le recours massif aux intervenants extérieurs est conçu de manière transitoire. Rejoignant les demandes des syndicats, le ministère veut en effet augmenter la part des enseignements assurés par des professeurs des écoles. "Nos travaux montrent que les meilleurs résultats sont obtenus lorsque ce sont les maîtres eux-mêmes qui assurent cet enseignement", souligne Geneviève Becquelin, doyenne de l'inspection générale de l'éducation nationale. Les professeurs des écoles dispensent aujourd'hui 40,5 % des enseignements de langue. Pour renforcer leur place, le ministère a institué une "dominante" langues vivantes en deuxième année d'IUFM. Il envisage par ailleurs, dans le cadre de la réforme des concours en cours de discussion, de rendre obligatoire l'acquisition, à partir de 2003, d'une certification en langues.

CARACTERE "OBLIGATOIRE "

La qualité de l'enseignement résultera, selon le ministère, d'un second facteur essentiel : le caractère "obligatoire" donné à l'enseignement des langues. Dans les nouveaux programmes du primaire, applicables en septembre 2002, celles-ci acquièrent un statut de discipline à part entière, à hauteur de 1 h 30 à 2 heures hebdomadaires. Pour la Rue de Grenelle, cette modification doit renforcer la crédibilité de l'enseignement aux yeux des professeurs de collège. Faute de connaître ce qu'ont pu apprendre leurs élèves, ceux-ci choisissent fréquemment de reprendre de zéro, en sixième, l'apprentissage de la langue. "Les enseignants de collège sont sans doute un peu pessimistes sur le niveau des élèves de primaire", estime Mme Becquelin. "La liaison entre le CM2 et la sixième est la plus question la plus délicate à régler", reconnaît-on dans l'entourage du ministre. A terme, une refonte des programmes du collège est envisagée pour tenir compte des acquis antérieurs des élèves.

Reste un dernier chantier crucial : la diversification des langues. De facto, l'anglais est devenu une langue obligatoire dans le secondaire. "Ce n'est pas l'Etat qui l'a imposé, mais les familles. Aujourd'hui, 95 % des élèves ont choisi l'anglais en première ou en seconde langue au collège", souligne Christian Puren, professeur de didactique des langues. Pour éviter une domination totale de l'anglais, le ministère plaide pour l'introduction d'une seconde langue en sixième. "C'est un facteur de diversification. Des familles n'hésiteront pas à choisir une langue plus rare au primaire, comme l'arabe par exemple, si elles savent que leurs enfants pourront faire de l'anglais en sixième", explique un conseiller de Jack Lang. Une expérimentation sera lancée à la rentrée dans une série d'établissements.

En parallèle, pour répondre aux critiques sur l'absence d'évaluation, le ministère va mesurer, en septembre 2002, le niveau en langue d'un échantillon d'élèves entrant en sixième. L'IGEN poursuivra, de son côté, sa mission d'évaluation prévue sur une durée de cinq ans.

L'ensemble permettra de vérifier, ou d'invalider, la thèse défendue à propos des langues vivantes par l'historien Claude Lelièvre, dans son dernier ouvrage paru en février Les Politiques scolaires mises en examen (ESF éditeur, 22,8 € ). Assurant que, sur ce sujet, "l'histoire bégaie", il décrit le destin des expériences successives depuis dix ans : "Une annonce publique forte et décidée ; un essai de mise en œuvre effectif ; des résultats qui ne sont manifestement pas à la hauteur de ce qui était proclamé et espéré." Le caractère obligatoire donné à cet enseignement devrait permettre, selon le ministère, d'éviter ce scénario.

Luc Bronner


Entre 8 et 10 ans dans la plupart des pays européens

Dans la grande majorité des pays européens, l'âge du début de l'enseignement obligatoire en langue vivante se situe entre 8 et 10 ans, selon une enquête publiée en 2001 par le réseau européen d'information sur l'éducation Eurydice. Cinq pays commencent plus tôt : Luxembourg, Norvège et Autriche à 6 ans, Italie et Suède à 7 ans. Le Royaume-Uni, la Bulgarie et la Pologne l'introduisent à 11 ans. Aucune langue étrangère n'est obligatoire en Irlande mais, dans les faits, tous les élèves apprennent l'irlandais et l'anglais. Nombre de pays laissent les écoles libres d'introduire une langue avant l'âge obligatoire, même dès 3 ans, par exemple en Espagne. A l'âge de 10 ans, le temps d'enseignement consacré à une langue obligatoire varie en majorité entre 6 à 15 %, avec des extrêmes en Autriche (4 %) et au Luxembourg (40 %). La grande majorité des pays imposent à leurs élèves l'apprentissage simultané de deux langues étrangères à un niveau ou à un autre de la scolarité. Seules exceptions : la Belgique, l'Espagne, l'Italie, le Portugal et le Royaume-Uni.

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