La Polyvocalité

Benveniste a écrit de belles pages sur la polyphonie textuelle, mais
c'est une conférence de Michael Vela sur 'textualité et polyvocalité'
qui est à l'origine de ce travail.

Les articles de presse ne donnent pas à entendre la seule voix du journaliste qui signe (ou ne signe pas, comme dans The Economist).
On y trouve les sources explicitement citées, abondantes dans les magazines américains où l'on donne la parole aux experts de service ou aux protagonistes concernés, mais aussi celles qui restent implicites.

Michael Vela suggérait entre autres de faire relever ces 'voix' du texte, puis d'avancer vers un travail de commentaire sur leur nombre et leur qualité (un excellent point d'entrée dans le texte discursif), et de mettre les élèves à l'écoute de cette 'conversation' pour produire leur propre texte polyvocal.

Il me semble que c'est surtout en classes prépas que l'on peut tirer le meilleur bénéfice de cette approche : réfléchir sur les stratégies de présentation d'une source par citation, paraphrase ou dissimulation contribue largement à mettre le texte à distance, à exercer une lecture non-innocente. On peut aussi amener les élèves à décrypter une autre voix qu'ils n'identifient que rarement : celle de la société, du consensus social, de l'opinion convenue ou présentée comme telle. Une voix qu'on peut, j'imagine, appeler 'gnomique' (shades of Barthes).

 

L'activité présentée ici est beaucoup plus prosaïque : il s'agit, à partir d'un article de type 'éditorial' ou 'essay' de mettre ces sources à plat et de leur donner une voix d'élève. De faire le trajet inverse, donc, de celui effectué par le journaliste en remontant du texte écrit à une prise en charge orale des sources utilisées.

Mise en œuvre

  1. Heure 1.Compréhension écrite de l'article, puis mise à plat de toutes les voix qu'on y entend. Le but du jeu n'est pas de parvenir à un décryptage idéologiquement ou culturellement correct, mais de traquer toute opinion, toute information qui apparaissent à l'écrit et pourraient être prise en charge par un locuteur.
    Un débroussaillage en groupes peut-être suivi par une mise en commun collective au tableau (texte au rétroprojecteur, identification des 'voix' au surligneur) et on s'attachera à définir un locuteur pour chaque source. Dans l'article sur lequel nous avons travaillé (Cities, an American nightmare), nous avons ainsi pu dégager les rôles de maire sortant, d'assistante sociale, de chef de la police, de policier de base, d'urbaniste, d'expert économique, d'usagers des transports publics, de locataires de centre ville, d'enseignant désabusé, de revendeur de crack, de vendeur de hot dogs, de militant écologiste...
    Les solutions proposées par la ligne rédactionnelle du magazine ont été oralisées en imaginant un nouveau candidat à la mairie accompagné de son équipe.
  2. Heure 2. Mise au point d'un cadre communicatif et distribution des rôles. Il faudrait essayer d'impliquer toute la classe. Nous avons eu l'idée d'une réunion électorale : cette occasion permettait de mettre tout le monde en scène au même moment, et pour étoffer le jeu de rôles nous avons ajouté une équipe de journaliste chargée de la présentation des enjeux.
  3. Commentaire du texte déguisé en réflexion collective sur le contenu impliqué par les rôles. C'est ainsi que les regards croisés des deux équipes qui s'affrontent sur des thèmes communs (éducation, transports, cadre de vie, tissu social, tissu économique,violence...) mettront physiquement en scène thèse, évaluation critique, réfutation... Curieusement, il a fallu débattre pour faire percevoir des évidences : même en classe prépa, des élèves ont eu du mal à cerner les aspects 'clés en main' livrés avec leur personnage, navigant à vue dans un relativisme mou, renâclant à endosser un rôle où 'ce que je suis' et 'd'où je parle' conditionnent 'ce que je dis'. Pour les besoins de la cause, il faut, dans une certain mesure, des caricatures comme point de départ au moins.
  4. Heure 3.  Expansion et oralisation des voix. Travail en micro-groupes pour que chacun ait des notes de base, ait réfléchi au contenu, à sa présentation orale, et à son intégration dans un schéma d'ensemble.
    Il vaut mieux bénéficier de l'aide de l'assistante pour cette phase, les demandes individuelles sont nombreuses (vocabulaire, mise en forme linguistique des idées...). Cette heure se termine par la mise au point d'un 'conducteur' pour la soirée électorale. Il est indispensable que ce travail se poursuive hors classe, non pour que les élèves se dotent d'un script et l'apprennent par cœur, mais pour qu'ils avancent dans les possibilités de formulation de leurs idées, des critiques de celles des autres, des réactions aux interpellations dont ils vont faire l'objet. La fréquentation des fiches du Robert et Collins Senior s'impose.
  5. Heure 4. Dramatisation des voix du texte. Le grand débat fonctionne sur une seule consigne : ÉCOUTER, RESPIRER, RÉPONDRE.
    Pour être tout à fait sûr que ce sera le cas, j'exige des élèves prenant la parole qu'ils résument d'abord schématiquement les arguments de celui/celle à qui ils répondent : 'You mentioned/claimed... that...', expriment, le cas échéant,   une réaction émotionnelle : 'this is absolutely revolting !' et présentent leur argumentation. Le 'modérateur' de la réunion veille à ce que les interventions se construisent l'une sur l'autre, donne la parole et fait avancer la liste des thèmes. Il y a des moments de grande hilarité, d'autres qui tournent à la foire d'empoigne, parfois des impasses, et il arrive souvent qu'un élève mouline à vide, mais l'impression dominante est celle d'un grand moment d'anglais.

 

Conclusions

J'aurais dû commencer par exposer mes objectifs, mais j'ai trop pratiqué cette cuisine et elle me pèse un peu maintenant. Chacun voit bien cependant ce qu'ils peuvent être. Compréhension écrite d'un texte journalistique, production d'un discours oral en continu dans un cadre interactif et, sur le plan culturel, 'issues in American cities', pour ce qui est des objectifs généraux.

De façon plus spécifique, il y aura les zones lexicales concernées, les fonctions mises en œuvre dans les discours argumentatif et polémique, les articulateurs du discours oral,(une bonne partie de ces contenus étaient évidemment pré-acquis dans mes classes), etc...

Ce qui me plaît dans cette activité, c'est qu'elle fait vivre de l'anglais dans la salle de classe en donnant aux élèves l'occasion de réinvestir le contenu du texte étudié (les idées et leur expression linguistique) tout en existant en tant que locuteurs.

Le terrain couvert dans la réflexion sur les problèmes posés a été considérable : au fond, il s'est agi d'un gigantesque essai collectif et théâtralisé. Et, ce qui ne gâche rien, approprié avec une réelle jubilation par certains élèves... (Il est assez sidérant de voir l'urbaniste exposer ses projets visualisés dans Sim City, pris à partie par un écologiste et par un SDF qui veut garder son coin de parc pour y dormir.

L'anglais oral se dégrade souvent quand le contenu devient vital, mais qu'importe, c'est un point d'aboutissement, et il vaut mieux laisser les élèves y fonctionner comme ils peuvent. Quitte à mettre un caméscope dans la salle et à faire réparer les dégâts lors de la projection de quelques séquences ciblées. Ce serait là à l'évidence un formidable support à l'évaluation - et à l'auto-évaluation - de l'oral, mais c'est un autre sujet.

A. N. 23.03.'98