L'ECJS EN LYCEE PROFESSIONNEL

 

FICHE PEDAGOGIQUE ECJS (Format PDF)

Les attentats aux Etats-Unis d’Amérique

1. Méthodologie

• Le choc des événements du 11 septembre et des images qui les accompagnaient a été considérable et, naturellement, nos élèves y ont été particulièrement sensibles. Plusieurs classes ont envisagé avec leurs professeurs de consacrer les séquences d’éducation civique, juridique et sociale au traitement de cet événement.

Cela correspond aux objectifs définis lors de la mise en place de ce nouvel enseignement : permettre aux élèves de débattre en classe d’événements de la vie politique et sociale, nationale et internationale, qui les touche et les intéresse. Si on peut comprendre que sous le choc de l’émotion, les premiers échanges en classe n’ont pu être que lapidaires, peu à peu s’est imposée la nécessité de mettre de la distance et de la raison dans l’analyse pour pouvoir comprendre. Bref, l’objectif d’une séquence d’ECJS sur les attentats n’est pas de lancer en classe un débat improvisé mais d’organiser un débat argumenté.

Quelle méthode peut nous permettre d’atteindre cet objectif ?

Le programme d’ECJS, en vigueur à cette rentrée, justifie de traiter en classe un tel événement d’actualité et nous fournit une méthode pour le faire.

"L’actualité locale, nationale et internationale fournit de nombreux matériaux qui permettent aux enseignants de construire une séquence sur un sujet civique, politique, juridique et social. Le choix d’un événement ou d’une combinaison d’événements dans l’actualité doit répondre à deux soucis : d’une part être susceptible d’intéresser les élèves, d’autre part éclairer une des dimensions de la citoyenneté." C’est le cas ici puisque les problèmes de la paix, de la sécurité nationale et internationale, du droit international sont explicitement au programme, que cet événement en souligne les enjeux et que les élèves ont été largement interpellés par l’horreur des attentats et son écho médiatique.

"L’étude de l’actualité en classe implique notamment les principales démarches suivantes :

- "Diversifier les sources pour attester les faits"

La première tâche par rapport à un événement quel qu’il soit consiste à confronter les sources d’information pour, en les croisant, attester l’exacte réalité des faits. L’événement brut en lui-même n’existe pas : il est toujours perçu à travers le médium qui le transmet et les représentations utilisées par ceux qui le transmettent comme par ceux qui le reçoivent. Cette prise de distance fait partie de l’éducation du citoyen. La constitution de dossiers de presse a permis ainsi à certains élèves d’interroger précisément les conditions de l’enquête qui a suivi l’attentat en distinguant le supposé du confirmé.

- "Replacer l’événement dans une chaîne historique"

Une fois l’émotion bien légitime exprimée, vient le temps de la réflexion. Le terrorisme s’inscrit dans un contexte historique et géopolitique que les élèves doivent chercher à démêler pour comprendre comment cela a été possible.

- "Repérer les interprétations divergentes et contradictoires"

La consultation des médias (journaux et émissions de télévision ou radiophoniques) permet de mettre en évidence : la partie des faits soulignés ou minorés par les uns et les autres, les arguments choisis, réfutés ou ignorés, le choix des mots notamment dans les titres, la hiérarchie des termes.

- "Partir de l’événement pour aboutir à des notions du programme"

Un tel événement permet de mettre en exergue les droits de l’homme et du citoyen, en quoi ils sont remis en cause par ces attentats, en quoi ils doivent être préservés, comment ils peuvent et/ou doivent s’exprimer à l’échelle internationale, dans quelle mesure la défense des droits de l’homme nécessite des moyens respectueux de ces droits.

2. Ressources

Ce document recense les premiers questionnements et échanges menés dans différentes classes. Quelques problématiques se dégagent mais ce document ne prétend pas à l’exhaustivité. Il sera complété avec les travaux et compte-rendus qui nous parviendront.

Attention : A cette étape, les éléments fournis ne sont en aucun cas le résultat d’un débat argumenté mais les questionnements et premiers matériaux élaborés en classe en vue d’un débat ultérieur.

2.1. L’analyse des faits

2.1.1. Attentats terroristes sur le territoire américain

a) Analyser les faits et les replacer dans leur contexte :

Quelles sont les caractéristiques de ces attentats?

- Frappe contre des symboles de la puissance américaine : World Trade Center (centre du commerce mondial, symbole de la puissance économique américaine), Pentagone (cible militaire, symbole de sa puissance militaire) et Pittsburg (attentat manqué ?).

- Frappe massive : 9h du matin : milliers de morts, fait pour choquer.

- Méthode terrible : utiliser des personnes comme bombes humaines, 62 nationalités touchées, des personnes de toutes conditions, des sauveteurs et des pompiers.

- Organisation techniquement stupéfiante : plusieurs attentats en même temps, groupes sachant piloter des avions (donc hypothèse d’une préparation très en amont et d’une organisation financière autant que technique très puissante.)

Quelle est leur ancrage dans l’histoire, leur nouveauté ?

Suite d’une vague d’attentats mais nouveauté : sur le territoire américain.

Depuis 1996, 4 attentats contre la présence américaine à l’étranger : Khobar en 1996 (Arabie saoudite), Nairobi (Kenya) et Dar Es-salaam (Tanzanie) en 1998, USS Cole dans le port d’Aden (Yémen) en 2000. Mais pour la première fois dans leur histoire, les États-Unis d’Amérique sont attaqués à l’intérieur de leurs frontières, ce qui signifie la fin de la sanctuarisation de leur territoire.

A partir de ces constats, une classe s’interroge :

Comment qualifier ce qui s’est passé le 11 septembre ? Acte de guerre ou attentat terroriste ? Le choix de la qualification entraîne-t-il des discours et des ripostes différentes ?

b) Quelles conséquences ?

Un traumatisme mondial

L’analyse des communiqués officiels des différents Etats et des Unes de journaux (leur terminologie :

"traumatisme, humiliation, Amérique blessée, etc.") au lendemain des attentats est significative du traumatisme, du choc, de l’émotion dans les populations du monde entier.

Des élèves remarquent que lorsque l’émotion submerge l’analyse et la raison, les appels à la vengeance ou à la loi du talion peuvent prendre le dessus et entraîner une spirale de la violence.

La remise en cause de la sanctuarisation du territoire américain, de leur politique de défense et de sécurité

Cette série d'attentats permet d’analyser les mesures anti-terroristes américaines et leurs dysfonctionnements.

Depuis de nombreuses années, des processus de coopération entre les agences ont été mis en place aux États-Unis, notamment entre le FBI, le DoD, le Department of Health and Human Services, la Federal Emergency

Management Agency, la Nuclear Regulatory Commission, le Department of Veterans Affairs, l'Environmental Protection Agency, le Department of Energy et le Department of Defense. Cependant, les menaces les plus étudiées étaient avant tout chimiques, biologiques, nucléaires et cybernétiques. La menace d’attentats "traditionnels" (en l’espèce, des petits groupes armés de simples cutters, ayant préparé selon toutes hypothèses ces attentats par le biais de moyens de communication traditionnels) n’était pas prise en compte de manière sérieuse.

Parmi les principales défaillances du système anti-terroriste américain, on peut distinguer les systèmes anti-aériens déployés aux environs de Washington pour lutter contre ce type de menaces, et qui ont été inopérants, le Pentagone, objectif normalement inviolable, ainsi que les services de renseignements US, qui ont été incapables de prévoir cette action de grande envergure. Le système "Echelon" de la NSA, censé notamment espionner en temps réel les principaux foyers terroristes internationaux, n’a ainsi guère contribué à renforcer dans cette affaire la sécurité du territoire américain.

L’analyse de ces faits a permis à certaines classes de souligner trois types de problèmes :

1. La responsabilité des administrations de sécurité et de défense américaines.

2. La définition de la politique de défense et de sécurité du territoire américain.

3. Plus largement, la définition de la politique de défense et de sécurité de l’ensemble des pays.

2.1.2. Qui sont les auteurs des attentats ?

a) Précaution méthodologique

Les seules sources d’information sur les auteurs sont les investigations policières américaines, qui ne font pas l’objet de contre-enquête des médias.

Un rappel sur le rôle des médias pendant la guerre du Golfe ou à Timisoara (1989) permet de souligner les dangers d’une possible désinformation.

Exemple : La désignation hâtive, dès les premiers jours de l’enquête, d’une liste de 19 personnes dans tous les journaux comme co-organisatrices de l’attentat a fait ultérieurement l’objet d’amendements.

Un faisceau de faits semble cependant indiquer un réseau remontant à Ben LADEN et à la mouvance islamiste radicale présente en Afghanistan et au Pakistan.

b) Qui est Ben LADEN, quelle est son organisation, quels sont ses réseaux, de quoi se revendique t'il? Quel rapport entre Ben Laden et l’islam et l’islamisme ?

A chaud, la tentation de l’amalgame est grande. Une présentation hâtive des faits amène vite certains à l’équation : Ben LADEN = terrorisme = islamisme = Islam = arabe. Les conséquences d’une telle vision sont graves. Aux Etats-Unis notamment, une centaine d’agressions contre des citoyens américains arabes était déjà perpétrée dans les premiers jours suivant les attentats. Le principe de discernement doit prévaloir.

Une série de questions a permis dans les classes de désamorcer ces amalgames :

- Qu’est-ce qu’être arabe ? Qu’est-ce qu’être musulman ? Qui sont les Arabes ? Qui sont les musulmans ? Dans les pays dits arabes, il n’y a pas que des Arabes (ex Kabylie). On peut être arabe sans être musulman et surtout la majorité des musulmans ne sont pas arabes (ex de l’Iran, du Pakistan et du plus grand pays musulman, l’Indonésie).

- Qu’est-ce que l’Islam ? Quels en sont les principales composantes et où ? Qu’est que le traditionalisme ou le fondamentalisme ? L’Islam est une religion alors que l’islamisme est une idéologie politique qui veut organiser la société politique sur des bases religieuses. On a donc une grande majorité de musulmans qui ne sont pas islamistes. On peut même être traditionaliste musulman (dans son mode de vie) mais ne pas être islamiste (ne pas juger qu’il faut organiser toute la société sur cette base).

- Qu’est-ce que l’islamisme ? Quels en sont les principaux courants et où ? Quelle différence entre un État islamiste et un mouvement national ou international islamiste ? Quelle est la différence entre islamisme modéré et islamisme radical (recours à la violence) ?

Ici a pu être réalisé en classe une première approche de la notion de laïcité, qui fait partie du programme d’ECJS.

- Quels sont les réseaux de l’islamisme radical ? Pourquoi est-il influent en Afghanistan et au Pakistan ?

Pourquoi le foyer du terrorisme islamiste s’est-il déplacé vers cette région ?

- Qui est Ben LADEN ? Quelle est son organisation ? Qui le soutient ? Que revendique-t-il ? Où est-il influent ?

- Quelle est la situation en Afghanistan ? Qui sont les talibans ? Comment dirigent-ils la société ? Comment sont-ils arrivés au pouvoir ? Quel rôle les grandes puissances ont-elles joué dans cette région du globe ?

- Quelle est la situation au Pakistan ?

Dans certaines classes, cette analyse a permis une première conclusion souvent reprise : cet attentat ne peut pas être réduit à un début de lutte entre le monde occidental et le monde musulman, voire les pays arabes, comme cela peut ressortir d’une présentation hâtive des faits. A pu commencer ainsi une critique de la thèse du "choc des civilisations"(Huntington).

2.2. Quelle réponse démocratique ?

2.2.1. Peut-on justifier ces actes terroristes ?

Ces attentats terroristes ont parfois été présentés comme indirectement liés à une lutte des opprimés contre les puissants ou comme une revanche "compréhensible" contre la puissance américaine, voire comme une conséquence logique de leur politique étrangère au Proche-Orient ou de l’absence d’issue à la question israélopalestinienne, attribuée selon les auteurs à Israël ou à l’OLP.

Est-ce acceptable ? Le principe de discernement, l’analyse fine des faits, permettent, là encore, d’opposer la raison aux passions et de construire un débat argumenté.

- Le terreau implique-t-il le terrorisme ?

Le ressentiment anti-américain dans cette région est fort. Ce "terreau" implique-t-il automatiquement le terrorisme ?

Est-ce que le "terreau" produit l’organisation ou est-ce que l’organisation se sert du terreau pour se développer?

L’analyse de la montée de groupuscules extrémistes peut aider à comprendre cette question.

Exemple d’élèves qui font un parallèle avec le Front national en France : organisation créée dans les années 1970 autour, entre autres, du Club de l’horloge mais qui ne prend son essor qu’au milieu des années 1980 quand le contexte (chômage, déclin du parti communiste, etc) fournit le "terreau" et qui diminue ensuite quand le contexte ne fournit plus le "terreau". Cependant, le contexte n’a pas créé le Front national : celui-ci existait avant, avec ses propres objectifs et stratégies, son organisation, ses moyens, ses individus.

- Que défendent les auteurs présumés de ces attentats terroristes ?

- L’organisation de Oussama Ben LADEN est-elle liée à la cause palestinienne ?

- Cette organisation défend-elle les droits des peuples opprimés? Voir situation en Afghanistan.

- Ces attentats sont-ils menés par des individus désespérés, poussés à bout par leurs conditions de vie ? Qui sont-ils ? Des "dormants", personnes parfaitement intégrées à la société américaine, de haut niveau social (ingénieurs, cadres supérieurs, etc…). Donc fanatisés par leur organisation et non par leurs conditions de vie.

- Que prône l’organisation de Ben LADEN ? Un jihad (guerre sainte) contre les non-croyants.

- Les supposées victimes de la politique américaine au Proche-Orient ont-elles soutenu ces attentats ? Les images télévisées de gens de la rue manifestant leur joie dans les territoires palestiniens prouvent-elles que le peuple palestinien soutient ces attentats (rôle des médias, étendue réelle de ces manifestations, émotion à chaud et réaction raisonnée) ? Quelle a été la réaction du chef de l’OLP ?

- Quels sont les effets du terrorisme ?

De nombreux États ont été, dans l’histoire, victimes d’actes de terrorisme.

Comment les États visés réagissent-ils en général ? Quels sont les risques potentiels : renforcement des pouvoirs de l’organe dirigeant, légitimité en tant que victime pour désigner lui-même les coupables, restriction de la place de l’esprit critique, de l’action démocratique, voire de la démocratie elle-même. De telles dérives peuvent d’ores et déjà être constatées. Certains articles ou propos n’hésitent pas à désigner les mouvements de lutte contre la mondialisation libérale comme responsables du sentiment anti-américain (ATTAC, José BOVE, etc.) et par extension comme alliés objectifs du terrorisme.

Le président des États-Unis peut favoriser les amalgames en réduisant le problème à deux camps : le camp du "bien", c’est-à-dire tous les pays qui soutiendront une intervention américaine quelle qu’elle soit, et le camp du "mal", c’est-à-dire tous les autres. Le débat sur les modalités de l’intervention américaine (Contre qui ? Où? Comment ? À quel prix ? Avec quels objectifs ?) est dès lors rendu difficile.

Quelques élèves ont généralisé leurs réflexions autour de l’interrogation suivante :

La fin justifie-t-elle les moyens ?

- Quelle est la méthode utilisée ? Se servir de personnes comme bombes humaines, est-ce acceptable ? Qui sont les victimes ? La violence aveugle est-elle acceptable ? Que dit la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen ?

- Peut-on opposer ces morts aux morts engendrés par la politique étrangère américaine ? Les morts dans chaque "camp" s’annulent-ils comme dans un jeu ("un partout, la balle au centre") ? La formule "œil pour œil, dent pour dent" est-elle un fondement acceptable de la justice et de la démocratie ? Quels sont les fondements de nos démocraties ? Que dit la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme?

2.2.2. Comment une République, des démocraties, des Etats de Droit peuvent-ils lutter contre le terrorisme ?

- Quelle réponse démocratique ?

La déclaration des droits de l’homme et du citoyen est bafouée par ces attentats terroristes. Ne pas les condamner, c’est accepter de remettre en cause le fondement de l’État de droit et de la démocratie.

Lutter contre le terrorisme, c’est donc faire prévaloir le droit, la violence légitime, contre la violence aveugle.

La vengeance ne peut constituer une réponse démocratique : nos sociétés démocratiques se sont fondées en opposant la justice à la loi du Talion. L’histoire nous montre cependant que dans les périodes de guerre ou de lutte contre le terrorisme, les États de droit sont paradoxalement tentés de bafouer ces droits au nom de leur défense La question posée est donc bien celle de la définition d’une réponse démocratique face à ce terrorisme.

- Questions posées sur le droit et la guerre :

Comment un Etat de droit, même en temps de guerre, réussit-il à concilier sûreté nationale et libertés individuelles ?

Quelles sont les garanties des droits individuels en temps de guerre ou de lutte contre le terrorisme ?

Comment éviter que la mise en place de plans de sécurité nationale (Vigipirate ou autres) ne bafoue les droits individuels des personnes ?

Y a-t-il un droit International ? Depuis quand ? Comment sont régies les organisations internationales (SDN, ONU, OTAN, UE …) ? Y a-t-il des conventions qui régissent les temps de guerre ? Qu’y a-t-il de nouveau avec les Cours de Justice internationales (exemple du Tribunal pénal de Yougoslavie (TPY) ? Qui dit le droit au niveau international ? Qui le fait respecter ?

- Comment préparer la paix ?

Quelle qu’en soit la forme, une intervention contre le terrorisme doit préparer les conditions de la paix.

Sur quoi repose la paix ? L’ordre ? Décrété et imposé par qui ? La justice ? Qu’est-ce qu’un monde juste ?

 

Document réalisé le 27 septembre 2001, par le Groupe d’études et de recherches "Éducation civique au lycée" de l’IUFM de Montpellier

Responsable : René REVOL, professeur de chaire supérieure

Conseiller scientifique : Dominique ROUSSEAU, professeur d’université, Institut Universitaire de France

Retrouvez ce document actualisé sur les sites du ministère de l’enseignement professionnel :

www.enseignement-professionnel.gouv.fr

et du CRDP de Montpellier

www.ac-montpellier.fr/crdp

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