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Michel
Printz
Professeur au
lycée de Fameck
Académie
de Nancy-Metz
Dans le cadre
du bicentenaire de la naissance de Berlioz (1803-1869), voici quelques
documents relatifs à ce musicien, susceptibles d’être utilisés
dans la classe en diverses circonstances : étude du texte autobiographique,
de la lettre, du portrait et, de manière plus générale,
du romantisme.
- Des
extraits de ses Mémoires (chapitres 1, 2, 3, 4)
: Une importante partie consacrée à sa jeunesse et un
passage dans lequel il raconte la genèse de sa Symphonie
fantastique en 1830, sa bataille d’Hernani à lui.
- Deux larges
extraits de deux lettres de jeunesse de Berlioz
; l’une consacré à sa vocation d’artiste et au conflit
qui l’oppose à son père à ce sujet ; l’autre
dans laquelle il explique à un ami son amour impossible pour
l’actrice Harriet Smithson.
- Deux textes
qui expliquent le « programme » de
sa Symphonie fantastique (à rapprocher avec Chateaubriand
et avec le héros romantique en général).
- Trois
extraits des Mémoires (chapitres 4, 26, 31) consacrés
à la Symphonie fantastique.
- Portraits
et caricatures de Berlioz : illustrations de cette page, liens dans
le texte, et galeries indiquées ci-dessous.
Hector Berlioz
(1803-1869)
Portrait par
Émile Signol, 1832. Huile sur toile, 47 x 37 cm., Rome, Académie
de France (Villa Médicis) P 86
Mémoires
[*]
Chapitre 1
La Côte-Saint-André.
Ma première communion.
Première impression musicale.
Je suis né
le 11 décembre 1803 à la Côte-Saint-André,
très petite ville de France, située dans le département
de l'Isère, entre Vienne, Grenoble et Lyon. Pendant les mois
qui précédèrent ma naissance, ma mère ne
rêva point, comme celle de Virgile, qu'elle allait mettre au monde
un rameau de laurier. Quelque douloureux que soit cet aveu pour mon
amour-propre, je dois ajouter qu'elle ne crut pas non plus, comme Olympias,
mère d'Alexandre, porter dans son sein un tison ardent. Cela
est fort extraordinaire, j'en conviens, mais cela est vrai. Je vis le
jour tout simplement, sans aucun des signes précurseurs en usage
dans les temps poétiques, pour annoncer la venue des prédestinés
de la gloire. Serait-ce que notre époque manque de poésie
?
La Côte-Saint-André,
son nom l'indique, est bâtie sur le versant d'une colline, et
domine une assez vaste plaine, riche, dorée, verdoyante, dont
le silence a je ne sais quelle majesté rêveuse, encore
augmentée par la ceinture de montagnes qui la borne au sud et
à l'est, et derrière laquelle se dressent au loin, chargés
de glaciers, les pics gigantesques des Alpes.
Je n'ai pas besoin de dire que
je fus élevé dans la foi catholique, apostolique et romaine.
Cette religion charmante, depuis qu'elle ne brûle plus personne,
a fait mon bonheur pendant sept années entières ; et,
bien que nous soyons brouillés ensemble depuis longtemps, j'en
ai toujours conservé un souvenir fort tendre. Elle m'est si sympathique,
d'ailleurs, que si j'avais eu le malheur de naître au sein d'un
de ces schismes éclos sous la lourde incubation de Luther ou
de Calvin, à coup sûr, au premier instant de sens poétique
et de loisir, je me fusse hâté d'en faire abjuration solennelle
pour embrasser la belle romaine de tout mon cœur. Je fis ma première
communion le même jour que ma sœur
aînée, et dans le couvent d'ursulines où elle
était pensionnaire. Cette circonstance singulière donna
à ce premier acte religieux un caractère de douceur que
je me rappelle avec attendrissement. L'aumônier du couvent me
vint chercher à six heures du matin. C'était au printemps,
le soleil souriait, la brise se jouait dans les peupliers murmurants
; je ne sais quel arôme délicieux remplissait l'atmosphère.
Je franchis tout ému le seuil de la sainte maison. Admis dans
la chapelle, au milieu des jeunes amies de ma sœur, vêtues de
blanc, j'attendis en priant avec elles l'instant de l'auguste cérémonie.
Le prêtre s'avança, et, la messe commencée, j'étais
tout à Dieu. Mais je fus désagréablement affecté
quand, avec cette partialité discourtoise que certains hommes
conservent pour leur sexe jusqu'au pied des autels, le prêtre
m'invita à me présenter à la sainte table avant
ces charmantes jeunes filles qui, je le sentais, auraient dû m'y
précéder. Je m'approchai cependant, rougissant de cet
honneur immérité. Alors, au moment où je recevais
l'hostie consacrée, un chœur de voix virginales, entonnant un
hymne à l'Eucharistie, me remplit d'un trouble à la fois
mystique et passionné, que je ne savais comment dérober
à l'attention des assistants. Je crus voir le ciel s'ouvrir,
le ciel de l'amour et des chastes délices, un ciel plus pur et
plus beau mille fois que celui dont on m'avait tant parlé. Ô
merveilleuse puissance de l'expression vraie, incomparable beauté
de la mélodie du cœur ! Cet air, si naïvement adapté
à de saintes paroles et chanté dans une cérémonie
religieuse, était celui de la romance de Nina : "Quand le
bien-aimé reviendra." Je l'ai reconnu dix ans après.
Quelle extase de ma jeune âme ! cher d'Alayrac ! [*]
Et le peuple oublieux des musiciens se souvient à peine de ton
nom, à cette heure !
Ce fut ma première impression
musicale.
Je devins ainsi saint
tout d'un coup, mais saint au point d'entendre la messe tous les jours,
de communier chaque dimanche, et d'aller au tribunal de la pénitence
pour dire au directeur de ma conscience : "Mon père, je n'ai
rien fait. ..." — "Eh bien, mon enfant, répondait le digne
homme, il faut continuer." Je n'ai que trop bien suivi ce conseil
pendant plusieurs années.
Hector Berlioz par Charles
Baugniet (Londres). Lithographie. 25,5 x 20 cm. Paris : impr. Guillet,
1851.
Paris, BNF Richelieu. Musique,
fonds estampesBerlioz 007
Chapitre
2
Mon père
Mon éducation littéraire.
Ma passion pour les voyages.
Virgile.
Première secousse poétique.
Mon
père était médecin. Il ne m'appartient pas
d'apprécier son mérite. Je me bornerai à dire de
lui : il inspirait une très grande confiance, non seulement dans
notre petite ville, mais encore dans les villes voisines. Il travaillait
constamment, croyant la conscience d'un honnête homme engagée
quand il s'agit de la pratique d'un art difficile et dangereux comme
la médecine, et que, dans la limite de ses forces, il doit consacrer
à l'étude tous ses instants, puisque de la perte d'un
seul peut dépendre la vie de ses semblables. Il a toujours honoré
ses fonctions en les remplissant de la façon la plus désintéressée,
en bienfaiteur des pauvres et des paysans, plutôt qu'en homme
obligé de vivre de son état. Un concours ayant été
ouvert en 1810 par la société de médecine de Montpellier
sur une question neuve et importante de l'art de guérir, mon
père écrivit à ce sujet un mémoire qui obtint
le prix. J'ajouterai que son
livre fut imprimé à Paris et que plusieurs médecins
célèbres lui ont emprunté des idées sans
le citer jamais. Ce dont mon père, dans sa candeur, s'étonnait,
en ajoutant seulement : "Qu'importe, si la vérité triomphe
!" Il a cessé d'exercer depuis longtemps, ses forces ne le lui
permettant plus. La lecture et la méditation occupent sa vie
maintenant.
Il est doué d'un esprit
libre. C'est dire qu'il n'a aucun préjugé social, politique
ni religieux. Il avait néanmoins si formellement promis à
ma mère de ne rien tenter pour me détourner des croyances
regardées par elle comme indispensables à mon salut, qu'il
lui est arrivé plusieurs fois, je m'en souviens, de me faire
réciter mon catéchisme. Effort de probité, de sérieux,
ou d'indifférence philosophique, dont, il faut l'avouer, je serais
incapable à l'égard de mon fils. Mon père, depuis
longtemps, souffre d'une incurable maladie de l'estomac, qui l'a cent
fois mis aux portes du tombeau. Il ne mange presque pas. L'usage constant
et de jour en jour plus considérable de l'opium ranime seul aujourd'hui
ses forces épuisées. Il y a quelques années, découragé
par les douleurs atroces qu'il ressentait, il prit à la fois
trente-deux grains d'opium. "Mais je t'avoue, me dit-il plus tard, en
me racontant le fait, que ce n'était pas pour me guérir."
Cette effroyable dose de poison, au lieu de le tuer comme il l'espérait,
dissipa presque immédiatement ses souffrances et le rendit momentanément
à la santé.
J'avais dix ans quand il me mit
au petit séminaire de la Côte pour y commencer l'étude
du latin. Il m'en retira bientôt après, résolu à
entreprendre lui-même mon éducation.
Pauvre père, avec quelle
patience infatigable, avec quel soin minutieux et intelligent il a été
ainsi mon maître de langues, de littérature, d'histoire,
de géographie et même de musique ! ainsi qu'on le verra
tout à l'heure.
Combien une pareille tâche,
accomplie de la sorte, prouve dans un homme de tendresse pour son fils
! et qu'il y a peu de pères qui en soient capables ! Je n'ose
croire pourtant cette éducation de famille aussi avantageuse
que l'éducation publique, sous certains rapports. Les enfants
restant ainsi en relations exclusives avec leurs parents, leurs serviteurs,
et de jeunes amis choisis, ne s'accoutument point de bonne heure au
rude contact des aspérités sociales ; le monde et la vie
réelle demeurent pour eux des livres fermés ; et je sais
à n'en pouvoir douter, que je suis resté à cet
égard enfant ignorant et gauche jusqu'à l'âge de
vingt-cinq ans.
Mon père, tout en n'exigeant
de moi qu'un travail très modéré, ne put jamais
m'inspirer un véritable goût pour les études classiques.
L'obligation d'apprendre chaque jour par cœur quelques vers d'Horace
et de Virgile m'était surtout odieuse. Je retenais cette belle
poésie avec beaucoup de peine et une véritable torture
de cerveau. Mes pensées s'échappaient d'ailleurs de droite
et de gauche, impatientes de quitter la route qui leur était
tracée. Ainsi je passais de longues heures devant des mappemondes,
étudiant avec acharnement le tissu complexe que forment les îles,
caps et détroits de la mer du Sud et de l'archipel Indien ; réfléchissant
sur la création de ces terres lointaines, sur leur végétation,
leurs habitants, leur climat, et pris d'un désir ardent de les
visiter. Ce fut l'éveil de ma passion pour les voyages et les
aventures.
Mon père, à ce
sujet, disait de moi avec raison : "Il sait le nom de chacune des îles
Sandwich, des Moluques, des Philippines ; il connaît le détroit
de Torrès, Timor, Java et Bornéo, et ne pourrait dire
seulement le nombre des départements de la France." Cette curiosité
de connaître les contrées éloignées, celles
de l'autre hémisphère surtout, fut encore irritée
par l'avide lecture de tout ce que la bibliothèque de mon père
contenait de voyages anciens et modernes ; et nul doute que, si le lieu
de ma naissance eût été un port de mer, je me fusse
enfui quelque jour sur un navire, avec ou sans le consentement de mes
parents, pour devenir marin. Mon
fils a de très bonne heure manifesté les mêmes
instincts. Il est aujourd'hui sur un vaisseau de l'État, et j'espère
qu'il parcourra avec honneur la carrière de la marine, qu'il
a embrassée et qu'il avait choisie avant d'avoir seulement vu
la mer.
Le sentiment des beautés
élevées de la poésie vint faire diversion à
ces rêves océaniques, quand j'eus quelque temps ruminé
La Fontaine et Virgile. Le poëte latin, bien avant le fabuliste
français, dont les enfants sont incapables, en général,
de sentir la profondeur cachée sous la naïveté, et
la science de style voilée par un naturel si rare et si exquis,
le poëte latin, dis-je, en me parlant de passions épiques
que je pressentais, sut le premier trouver le chemin de mon cœur et
enflammer mon imagination naissante. Combien de fois, expliquant devant
mon père le quatrième livre de l'Énéide,
n'ai-je pas senti ma poitrine se gonfler, ma voix s'altérer et
se briser !... Un jour, déjà troublé dès
le début de ma traduction orale par le vers :
At regina
graui iamdudum saucia cura,
j'arrivais tant bien que mal
à la péripétie du drame ; mais lorsque j'en fus
à la scène où Didon expire sur son bûcher,
entourée des présents que lui fit Énée,
des armes du perfide, et versant sur ce lit, hélas ! bien
connu, les flots de son sang courroucé ; obligé que
j'étais de répéter les expressions désespérées
de la mourante, trois fois se levant appuyée sur son coude
et trois fois retombant, de décrire sa blessure et son mortel
amour frémissant au fond de sa poitrine, et les cris de sa sœur,
de sa nourrice, de ses femmes éperdues, et cette agonie pénible
dont les dieux mêmes émus envoient Iris abréger
la durée, les lèvres me tremblèrent, les paroles
en sortaient à peine et inintelligibles ; enfin au vers :
Quaesiuit
coelo lucem ingemuitque reperta,
à cette image sublime
de Didon qui cherche aux cieux la lumière et gémit
en la retrouvant, je fus pris d'un frissonnement nerveux, et, dans
l'impossibilité de continuer, je m'arrêtai court.
Ce fut une des occasions où
j'appréciai le mieux l'ineffable bonté de mon père.
Voyant combien j'étais embarrassé et confus d'une telle
émotion, il feignit de ne la point apercevoir, et, se levant
tout à coup, il ferma le livre en disant : "Assez, mon enfant,
je suis fatigué !" Et je courus, loin de tous les yeux, me livrer
à mon chagrin virgilien.
Chapitre
3
Meylan.
Mon oncle.
Les brodequins roses.
L’hamadryade du Saint-Eynard.
L’amour dans un cœur de douze
ans.
C'est que je connaissais déjà
cette cruelle passion, si bien décrite par l'auteur de l'Énéide,
passion rare, quoi qu'on en dise, si mal définie et si puissante
sur certaines âmes. Elle m'avait été révélée
avec la musique, à l'âge de douze ans. Voici comment.
Mon grand-père maternel,
dont le nom est celui du fabuleux guerrier de Walter Scott (Marmion) [*],
vivait à Meylan, campagne située à deux lieues de
Grenoble, du côté de la frontière de Savoie. Ce village
et les hameaux qui l'entourent, la vallée de l'Isère qui
se déroule à leurs pieds et les montagnes du Dauphiné
qui viennent là se joindre aux Basses-Alpes, forment un des plus
romantiques séjours que j'aie jamais admirés. Ma mère,
mes sœurs et moi, nous allions ordinairement chaque année y passer
trois semaines vers la fin de l'été. Mon
oncle, qui suivait alors la trace lumineuse du grand Empereur, venait
quelquefois nous y joindre, tout chaud encore de l'haleine du canon, orné
tantôt d'un simple coup de lance, tantôt d'un coup de mitraille
dans le pied ou d'un magnifique coup de sabre au travers de la figure.
Il n 'était encore qu'adjudant-major de lanciers ; jeune, épris
de la gloire, prêt à donner sa vie pour un de ses regards,
croyant le trône de Napoléon inébranlable comme le
mont Blanc ; et joyeux et galant, grand amateur de violon et chantant
fort bien l'opéra-comique.
Dans la partie haute de Meylan,
tout contre l'escarpement de la montagne, est une maisonnette blanche,
entourée de vignes et de jardins, d'où la vue plonge sur
la vallée de l'Isère ; derrière sont quelques collines
rocailleuses, une vieille tour en ruine, des bois, et l'imposante masse
d'un rocher immense, le Saint-Eynard ; une retraite évidemment
prédestinée à être le théâtre
d'un roman. C'était la villa de madame Gautier, qui l'habitait
pendant la belle saison avec ses deux nièces, dont la plus jeune
s'appelait Estelle.
Ce nom seul eût suffi pour attirer mon attention ; il m'était
cher déjà à cause de la pastorale de Florian (Estelle
et Némorin)[*]
dérobée par moi dans la bibliothèque de mon père,
et lue en cachette, cent et cent fois. Mais celle qui le portait avait
dix-huit ans, une taille élégante et élevée,
de grands yeux armés en guerre, bien que toujours souriants, une
chevelure digne d'orner le casque d'Achille, des pieds, je ne dirai pas
d'Andalouse, mais de Parisienne pur sang, et des... brodequins roses !
... Je n'en avais jamais vu... Vous riez !... Eh bien, j'ai oublié
la couleur de ses cheveux (que je crois noirs pourtant) et je ne puis
penser à elle sans voir scintiller, en même temps que les
grands yeux, les petits brodequins roses.
En l'apercevant, je sentis une
secousse électrique ; je l'aimai, c'est tout dire. Le vertige me
prit et ne me quitta plus. Je n'espérais rien... je ne savais rien....
mais j'éprouvais au cœur une douleur profonde. Je passais des nuits
entières à me désoler. Je me cachais le jour dans
les champs de maïs, dans les réduits secrets du verger de
mon grand-père, comme un oiseau blessé, muet et souffrant.
La jalousie, cette pâle compagne des plus pures amours, me torturait
au moindre mot adressé par un homme à mon idole. J'entends
encore en frémissant le bruit des éperons de mon oncle quand
il dansait avec elle ! Tout le monde, à la maison et dans le voisinage,
s'amusait de ce pauvre enfant de douze ans brisé par un amour au-dessus
de ses forces. Elle-même qui, la première, avait tout deviné,
s'en est fort divertie, j'en suis sûr. Un soir il y avait une réunion
nombreuse chez sa tante ; il fut question de jouer aux barres ; il fallait,
pour former les deux camps ennemis, se diviser en deux groupes égaux
; les cavaliers choisissaient leurs dames ; on fit exprès
de me laisser avant tous désigner la mienne. Mais je n'osai, le
cœur me battait trop fort ; je baissai les yeux en silence. Chacun de
me railler ; quand Mlle Estelle, saisissant ma main : "Eh bien, non, c'est
moi qui choisirai ! Je prends M. Hector !" O douleur ! elle riait aussi,
la cruelle, en me regardant du haut de sa beauté...
Non, le temps n'y peut rien...
d'autres amours n'effacent point la trace du premier... J'avais treize
ans, quand je cessai de la voir... J'en avais trente quand, revenant d'Italie
par les Alpes, mes yeux se voilèrent en apercevant de loin le Saint-Eynard,
et la petite maison blanche et la vieille tour... Je l'aimais encore...
J'appris en arrivant qu'elle était devenue... mariée et...
tout ce qui s'ensuit. Cela ne me guérit point. Ma mère,
qui me taquinait quelquefois au sujet de ma première passion, eut
peut-être tort de me jouer alors le tour qu'on va lire. "Tiens,
me dit-elle, peu de jours après mon retour de Rome, voilà
une lettre qu'on m'a chargée de faire tenir à une dame qui
doit passer ici tout à l'heure dans la diligence de Vienne. Va
au bureau du courrier, pendant qu'on changera de chevaux, tu demanderas
Mme F******* et tu lui remettras la lettre. Regarde bien cette dame, je
parie que tu la reconnaîtras, quoique tu ne l'aies pas vue depuis
dix-sept ans." Je vais, sans me douter de ce que cela voulait dire, à
la station de la diligence. A son arrivée, je m'approche la lettre
à la main, demandant Mme F*******. "C'est moi, monsieur !" me dit
une voix. C'est elle ! me dit un coup sourd qui retentit dans ma poitrine.
Estelle !... encore belle !... Estelle !... la nymphe, l'hamadryade du
Saint-Eynard, des vertes collines de Meylan ! C'est son port de tête,
sa splendide chevelure, et son sourire éblouissant !... mais les
petits brodequins roses, hélas! où étaient-ils ?...On
prit la lettre. Me reconnut-on ? je ne sais. La voiture repartit ; je
rentrai tout vibrant de la commotion. "Allons, me dit ma mère en
m'examinant, je vois que Némorin n'a point oublié son Estelle."
Son Estelle ! méchante mère !...
Chapitre
4
Premières leçons
de musique, données par mon père.
Mes essais en composition.
Études ostéologiques.
Mon aversion pour la médecine.
Départ pour Paris.
Quand j'ai dit plus haut que la musique
m'avait été révélée en même temps
que l'amour, à l'âge de douze ans, c'est la composition que
j'aurais dû dire ; car je savais déjà, avant ce temps,
chanter à première vue et jouer de deux instruments. Mon
père encore m'avait donné ce commencement d'instruction
musicale.
Le hasard m'ayant fait trouver
un flageolet au fond d'un tiroir où je furetais, je voulus aussitôt
m'en servir, cherchant inutilement à reproduire l'air populaire
de Marlborough.
Mon père, que ces sifflements
incommodaient fort, vint me prier de le laisser en repos, jusqu'à
l'heure où il aurait le loisir de m'enseigner le doigté
du mélodieux instrument, et l'exécution du chant héroïque
dont j'avais fait choix. Il parvint en effet à me les apprendre
sans trop de peine ; et, au bout de deux jours, je fus maître de
régaler de mon air de Marlborough toute la famille.
On voit déjà, n'est-ce
pas, mon aptitude pour les grands effets d'instruments à vent ?...
(Un biographe pur sang ne manquerait pas de tirer cette ingénieuse
induction...) Ceci inspira à mon père l'envie de m'apprendre
à lire la musique ; il m'expliqua les premiers principes de cet
art, en me donnant une idée nette de la raison des signes musicaux
et de l'office qu'ils remplissent. Bientôt après, il me mit
entre les mains une flûte, avec la méthode de Devienne [*],
et prit, comme pour le flageolet, la peine de m'en montrer le mécanisme.
Je travaillai avec tant d'ardeur, qu'au bout de sept à huit mois
j'avais acquis sur la flûte un talent plus que passable. Alors,
désireux de développer les dispositions que je montrais,
il persuada à quelques familles aisées de la Côte
de se réunir à lui pour faire venir de Lyon un maître
de musique. Ce plan réussit. Un second violon du théâtre
des Célestins, qui jouait en outre de la clarinette, consentit
à venir se fixer dans notre petite ville barbare, et à tenter
d'en musicaliser les habitants, moyennant un certain nombre d'élèves
assuré, et des appointements fixes pour diriger la bande militaire
de la garde nationale. Il se nommait Imbert. Il me donna deux leçons
par jour ; j'avais une jolie voix de soprano ; bientôt je fus un
lecteur intrépide, un assez agréable chanteur, et je jouai
sur la flûte les concertos de Drouet les plus compliqués.
Le fils de mon maître, un peu plus âgé que moi, et
déjà habile corniste, m'avait pris en amitié. Un
matin il vint me voir, j'allais partir pour Meylan : "Comment, me dit-il,
vous partiez sans me dire adieu ! Embrassons-nous, peut-être ne
vous reverrai-je plus..." Je restai surpris de l'air étrange de
mon jeune camarade et de la façon solennelle avec laquelle il m'avait
quitté. Mais l'incommensurable joie de revoir Meylan et la radieuse
Stella montis me l'eurent bientôt fait oublier. Quelle triste
nouvelle au retour ! Le jour même de mon départ, le jeune
Imbert, profitant de l'absence momentanée de ses parents, s'était
pendu dans sa maison. On n'a jamais pénétré le motif
de ce suicide.
J'avais découvert, parmi
de vieux livres, le traité d'harmonie de Rameau, commenté
et simplifié par d'Alembert [*].
J'eus beau passer des nuits à lire ces théories obscures,
je ne pus parvenir à leur trouver un sens. Il faut en effet être
déjà maître de la science des accords, et avoir beaucoup
étudié les questions de physique expérimentale sur
lesquelles repose le système tout entier, pour comprendre ce que
l'auteur a voulu dire. C'est donc un traité d'harmonie à
l'usage seulement de ceux qui la savent. Et pourtant je voulais composer.
Je faisais des arrangements de duos en trios et en quatuors, sans pouvoir
parvenir à trouver des accords ni une basse qui eussent le sens
commun. Mais à force d'écouter des quatuors de Pleyel [*]
exécutés le dimanche par nos amateurs, et grâce au
traité d'harmonie de Catel [*],
que j'étais parvenu à me procurer, je pénétrai
enfin, et en quelque sorte subitement, le mystère de la formation
et de l'enchaînement des accords. J'écrivis aussitôt
une espèce de pot-pourri à six parties, sur des thèmes
italiens dont je possédais un recueil. L'harmonie en parut supportable.
Enhardi par ce premier pas, j'osai entreprendre de composer un quintette
pour flûte, deux violons, alto et basse, que nous exécutâmes,
trois amateurs, mon maître et moi.
Ce fut un triomphe. Mon père
seul ne parut pas de l'avis des applaudisseurs. Deux mois après,
nouveau quintette. Mon père voulut en entendre la partie de flûte,
avant de me laisser tenter la grande exécution, selon l'usage des
amateurs de province, qui s'imaginent pouvoir juger un quatuor d'après
le premier violon. Je la lui jouai, et à une certaine phrase :
"A la bonne heure, me dit-il, ceci est de la musique." Mais ce quintette,
beaucoup plus ambitieux que le premier, était aussi bien plus difficile
; nos amateurs ne purent parvenir à l'exécuter passablement.
L'alto et le violoncelle surtout pataugeaient à qui mieux mieux.
J'avais à cette époque
douze ans et demi. Les biographes qui ont écrit, dernièrement
encore, qu'à vingt ans, je ne connaissais pas les notes,
se sont, on le voit, étrangement trompés.
J'ai brûlé les deux
quintettes, quelques années après les avoir faits, mais
il est singulier qu'en écrivant, beaucoup plus tard, à Paris,
ma première composition d'orchestre, la phrase approuvée
par mon père dans le second de ces essais, me soit revenue en tête,
et se soit fait adopter. C'est le chant en la bémol exposé
par les premiers violons, un peu après le début de l'allegro
de l'ouverture des Francs-Juges.
Après la triste et inexplicable
fin de son fils, le pauvre Imbert était retourné à
Lyon, où je crois qu'il est mort. Il eut presque immédiatement
à la Côte un successeur, beaucoup plus habile que lui, nommé
Dorant. Celui-ci, Alsacien de Colmar, jouait à peu près
de tous les instruments, et excellait sur la clarinette, la basse, le
violon et la guitare. Il donna des leçons de guitare à ma sœur
aînée qui avait de la voix, mais que la nature a entièrement
privée de tout instinct musical. Elle aime la musique pourtant,
sans avoir jamais pu parvenir à la lire et à déchiffrer
seulement une romance. J'assistais à ses leçons ; je voulus
en prendre aussi moi-même ; jusqu'à ce que Dorant, en artiste
honnête et original, vint dire brusquement à mon père
"Monsieur, il m'est impossible de continuer mes leçons de guitare
à votre fils ! — Pourquoi donc ? vous aurait-il manqué de
quelque manière, ou se montre-t-il paresseux au point de vous faire
désespérer de lui ? — Rien de tout cela, mais ce serait
ridicule, il est aussi fort que moi."
Me voilà donc passé
maître sur ces trois majestueux et incomparables instruments, le
flageolet, la flûte et la guitare ! Qui oserait méconnaître
dans ce choix judicieux, l'impulsion de la nature me poussant vers les
plus immenses effets d'orchestre et la musique à la Michel-Ange
!!... La flûte, la guitare et le flageolet !!!... Je n'ai jamais
possédé d'autres talents d'exécution ; mais ceux-ci
me paraissent déjà fort respectables. Encore, non, je me
fais tort, je jouais aussi du tambour.
Mon père n'avait pas voulu
me laisser entreprendre l'étude du piano. Sans cela il est probable
que je fusse devenu un pianiste redoutable, comme quarante mille autres.
Fort éloigné de vouloir faire de moi un artiste, il craignait
sans doute que le piano ne vînt à me passionner trop violemment
et à m’entraîner dans la musique plus loin qu'il ne le voulait.
La pratique de cet instrument m'a
manqué souvent ; elle me serait utile en maintes circonstances
; mais, si je considère l'effrayante quantité de platitudes
dont il facilite journellement l'émission, platitudes honteuses
et que la plupart de leurs auteurs ne pourraient pourtant pas écrire
si, privés de leur kaléidoscope musical, ils n'avaient pour
cela que leur plume et leur papier, je ne puis m'empêcher de rendre
grâces au hasard qui m'a mis dans la nécessité de
parvenir à composer silencieusement et librement, en me garantissant
ainsi de la tyrannie des habitudes des doigts, si dangereuses pour la
pensée, et de la séduction qu'exerce toujours plus ou moins
sur le compositeur la sonorité des choses vulgaires. Il est vrai
que les innombrables amateurs de ces choses-là expriment à
mon sujet le regret contraire ; mais j'en suis peu touché.
Les essais de composition de mon
adolescence portaient l'empreinte d'une mélancolie profonde. Presque
toutes mes mélodies étaient dans le mode mineur. Je sentais
le défaut sans pouvoir l'éviter. Un crêpe noir couvrait
mes pensées ; mon romanesque amour de Meylan les y avait enfermées.
Dans cet état de mon âme, lisant sans cesse l'Estelle
de Florian, il était probable que je finirais par mettre en musique
quelques-unes des nombreuses romances contenues dans cette pastorale,
dont la fadeur alors me paraissait douce. Je n'y manquai pas.
J'en écrivis une, entre
autres, extrêmement triste sur des paroles qui exprimaient mon désespoir
de quitter les bois et les lieux honorés par les pas, éclairés
par les yeux [*]
et les petits brodequins roses de ma beauté cruelle. Cette pâle
poésie me revient aujourd'hui [*],
avec un soleil printanier, à
Londres, où je suis en proie à de graves préoccupations,
à une inquiétude mortelle, à une colère concentrée
de trouver encore là comme ailleurs tant d'obstacles ridicules...
En voici la première strophe :
Je vais donc quitter
pour jamais
Mon doux pays, ma douce amie,
Loin d'eux je vais traîner
ma vie
Dans les pleurs et dans les
regrets !
Fleuve dont j'ai vu l'eau
limpide,
Pour réfléchir
ses doux attraits,
Suspendre sa course rapide,
Je vais vous quitter pour
jamais.
Quant à la mélodie
de cette romance, brûlée comme le sextuor, comme les quintettes,
avant mon départ pour Paris, elle se présenta humblement
à ma pensée, lorsque j'entrepris en 1829 d'écrire
ma Symphonie
fantastique. Elle me sembla convenir à l'expression de
cette tristesse accablante d'un jeune cœur qu'un amour sans espoir commence
à torturer, et je l'accueillis. C'est la mélodie que chantent
les premiers violons au début du largo de la première
partie de cet ouvrage, intitulé : RÊVERIES, PASSIONS ;
je n'y ai rien changé.
Mais pendant ces diverses tentatives
musicales, au milieu de mes lectures, de mes études géographiques,
de mes aspirations religieuses et des alternatives de calme et de tempête
dans mon premier amour, le moment approchait où je devais me
préparer à suivre une carrière. Mon père
me destinait à la sienne, n'en concevant pas de plus belle, et
m'avait dès longtemps laissé entrevoir son dessein.
Mes sentiments à cet égard
n'étaient rien moins que favorables à ses vues, et je
les avais aussi dans l'occasion manifestés avec énergie.
Sans me rendre compte précisément de ce que j'éprouvais,
je pressentais une existence passée bien loin du chevet des malades,
des hospices et des amphithéâtres. N'osant m'avouer celle
que je rêvais, ma résolution me paraissait pourtant bien
prise de résister à tout ce qu'on pourrait faire pour
m'amener à la médecine. La vie de Gluck
et celle de Haydn que je lus à cette époque, dans la Biographie
universelle [*],
me jetèrent dans la plus grande agitation. Quelle belle gloire
! me disais-je, en pensant à celle de ces deux hommes illustres
; quel bel art ! quel bonheur de le cultiver en grand ! En outre, un
incident fort insignifiant en apparence vint m'impressionner encore
dans le même sens et illuminer mon esprit d'une clarté
soudaine qui me fit entrevoir au loin mille horizons musicaux étranges
et grandioses.
Je n'avais jamais vu de grande
partition. Les seuls morceaux de musique à moi connus consistaient
en solfèges accompagnés d'une basse chiffrée, en
solos de flûte ou en fragments d'opéras avec accompagnement
de piano. Or, un jour, une feuille de papier réglée à
vingt-quatre portées me tomba sous la main. En apercevant cette
grande quantité de lignes, je compris aussitôt à
quelle multitude de combinaisons instrumentales et vocales leur emploi
ingénieux pouvait donner lieu, et je m'écriai : "Quel
orchestre on doit pouvoir écrire là-dessus !" A partir
de ce moment la fermentation musicale de ma tête ne fit que croître,
et mon aversion pour la médecine redoubla. J'avais de mes parents
une trop grande crainte, toutefois, pour rien oser avouer de mes audacieuses
pensées, quand mon père, à la faveur même
de la musique, en vint à un coup d'Etat pour détruire
ce qu'il appelait mes puériles antipathies, et me faire commencer
les études médicales.
Afin de me familiariser instantanément
avec les objets que je devais bientôt avoir constamment sous les
yeux, il avait étalé dans son cabinet l'énorme
Traité d'ostéologie de Munro, ouvert, et contenant
des gravures de grandeur naturelle, où les diverses parties de
la charpente humaine sont reproduites très fidèlement.
"Voilà un ouvrage, me dit-il, que tu vas avoir à étudier.
Je ne pense pas que tu persistes dans tes idées hostiles à
la médecine ; elles ne sont ni raisonnables ni fondées
sur quoi que ce soit. Et si, au contraire, tu veux me promettre d'entreprendre
sérieusement ton cours d'ostéologie, je ferai venir de
Lyon, pour toi, une flûte magnifique garnie de toutes les nouvelles
clefs." Cet instrument était depuis longtemps l'objet de mon
ambition. Que répondre ?... La solennité de la proposition,
le respect mêlé de crainte que m'inspirait mon père,
malgré toute sa bonté, et la force de la tentation, me
troublèrent au dernier point. Je laissai échapper un oui
bien faible et rentrai dans ma chambre, où je me jetai sur mon
lit accablé de chagrin.
Être médecin ! étudier
l'anatomie ! disséquer ! assister à d'horribles opérations !
au lieu de me livrer corps et âme à la musique, cet art
sublime dont je concevais déjà la grandeur ! Quitter l'empyrée
pour les plus tristes séjours de la terre ! les anges immortels
de la poésie et de l'amour et leurs chants inspirés, pour
de sales infirmiers, d'affreux garçons d'amphithéâtre,
des cadavres hideux, les cris des patients, les plaintes et le râle
précurseurs de la mort !...
Oh ! non, tout cela me semblait
le renversement absolu de l'ordre naturel de ma vie, et monstrueux et
impossible. Cela fut pourtant.
Les études d'ostéologie
furent commencées en compagnie d'un de mes cousins (A.Robert,
aujourd'hui l'un des médecins distingués de Paris), que
mon père avait pris pour élève en même temps
que moi. Malheureusement Robert jouait fort bien du violon (il était
de mes exécutants pour les quintettes) et nous nous occupions
ensemble un peu plus de musique que d'anatomie pendant les heures de
nos études. Ce qui ne l'empêchait pas, grâce au travail
obstiné auquel il se livrait chez lui en particulier, de savoir
toujours beaucoup mieux que moi ses démonstrations. De là,
bien de sévères remontrances et même de terribles
colères paternelles.
Néanmoins, moitié
de gré, moitié de force, je finis par apprendre tant bien
que mal de l'anatomie tout ce que mon père pouvait m'en enseigner,
avec le secours des préparations sèches (des squelettes)
seulement ; et j'avais dix-neuf ans quand, encouragé par mon
condisciple, je dus me décider à aborder les grandes études
médicales et à partir avec lui, dans cette intention,
pour Paris. […]
Portrait-charge d'Hector Berlioz
par Étienne Carjat. Lithographie, 1857. BNF, Musique.
Caricature parue dans le journal
Diogène, le 1er février 1857.
Voir aussi cet
autre dessin et celui du Louvre,
1858.
Correspondance
A son père
le docteur Louis Berlioz
Paris, ce 25 avril 1825
Mon cher papa,
La lettre que je viens de recevoir
de maman m’a confirmé que vous vous abusiez toujours de plus
en plus sur mon compte ; elle est elle-même tellement prévenue
contre moi, qu’elle va jusqu’à me faire entendre, que je n’avais
point réellement écrit la lettre du mois de mars, qui
s'est perdue, et qui a causé tant de quiproquos. Je n'aurais
jamais cru pouvoir être accusé d'un mensonge aussi indigne
et aussi longtemps soutenu. Les recherches que j'ai faites au grand
bureau de la poste pour retrouver ma lettre ont été infructueuses,
je suis bien sûr d'avoir mis l'adresse et de ne pas l'avoir perdue
; ainsi ce n'est que de la Frette à la Côte qu'elle peut
s'être égarée.
Ne pourrai-je donc pas, mon cher
papa, vous faire changer de manière de voir à mon égard
; quoi ! Je serais un mauvais fils, un mauvais frère, un idiot,
un homme indigne de l'estime des gens raisonnables !... Pour qu'un père
en soit venu à prendre une pareille opinion de son fils, il faut
qu'il ait eu cruellement à se plaindre de lui, et que sa conduite
lui ait fait éprouver des chagrins auxquels il n'aurait pas dû
s'attendre. Pour avoir fait éprouver des chagrins au plus chéri
des pères je n'en puis malheureusement pas douter, et je n'en
sens que plus amèrement le regret de ne pouvoir par moi-même
les faire cesser ; mais, que ma conduite ait été blâmable,
je ne le crois pas, parce qu'il n'a jamais dépendu de moi de
la rendre différente, et que les motifs qui l'ont dirigée
n'avaient rien que de juste et de noble.
Croyez-moi, mon cher papa, je
suis au désespoir que la carrière à laquelle je
me destine ne soit pas du choix de mes parents, mais je me suis consulté,
j'y ai souvent et longtemps réfléchi, il n'est pas en
mon pouvoir d'en prendre une autre, mon organisation tout entière
s'y oppose, et la force de caractère, nécessaire pour
réussir dans une pareille entreprise, me manque totalement. Je
suis capable d'efforts extraordinaires et même d'une persévérance
étonnante pour arriver à un but auquel je tendrai avec
ardeur ; mais une lutte de tous les instants contre moi-même,
un travail long qui ne doit me mener qu'à un point qui n'est
pas celui que je me propose, une résistance continuelle à
des penchants que mon organisation ferait renaître à mesure
que je les détruirais sont au-dessus de moi et me sont tout à
fait impossibles. D'ailleurs lors même que je pourrais y réussir,
vos intentions à mon égard ne seraient point remplies,
je ne serais pas heureux, puisque je ne croirais pas l'être ;
tandis que quelques revers qui puissent m'arriver dans une carrière
que j'ai choisie je ne m'en plaindrai pas. Nous avons mille exemples
sous les yeux pour prouver ce que j'avance. Voyez Levaillant, notre
plus célèbre voyageur naturaliste, qui vient de mourir.
Croyez-vous que cet homme n'ait pas regardé l'existence comme
un bienfait malgré toutes les peines et tous les dangers qui
ont marqué le cours de la sienne ? Il avait pour la chasse et
les voyages une passion telle, qu'à peine avait-il échappé
à un danger qu'il se replongeait dans un autre, il aurait traversé
les déserts immenses, affronté la soif et la faim, en
un mot toutes les formes les plus terribles de la mort, pour conquérir
un oiseau ou un quadrupède dont il avait marqué la place
dans ses collections. Aussi lorsqu'il était parvenu à
ses fins, rien ne pouvait égaler son bonheur. Il dit lui-même,
que le jour qu'après des peines inouïes, il tua la Girafe
que nous avons au Jardin des plantes, il éprouva une joie telle
qu'il ne croit pas que jamais homme en ait ressenti de pareille ; il
se roulait par terre en poussant des cris [*].
Croyez-vous, mon cher papa, qu'un
individu ainsi organisé aurait pu se détourner de la
route dans laquelle la nature semblait le pousser, et qu'il ne serait
pas parfaitement inutile et même cruel de vouloir réformer
ceux qui se trouvent dans le même cas?
Les difficultés à
vaincre pour faire le premier pas dans la carrière lyrique, sont
très grandes sans doute ; je les vois mieux que personne, et
ne me dissimule pas combien elles sont nombreuses et difficiles à
surmonter, mais elles ne sont certainement pas telles, qu'avec de la
persévérance, de la prudence et du talent on ne puisse
en venir à bout avec le temps.
Les 200 fr. que vous avez eu
la bonté de m'envoyer au commencement de ce mois ne pourront
pas me mener plus loin que le 3 ou 4 mai, parce que j'ai été
obligé de rendre 50 fr. dont j'étais arriéré
par le papier et la copie qu'il m'avait fallu payer [*].
Je me suis acheté un chapeau
qui m'a coûté 20 fr.
J'ai fait remonter mes bottes
14 fr.
Et je me suis fait faire deux
paires de souliers 14 fr.
Je vais encore, mon cher papa,
vous faire une demande que vous trouverez peut-être bien indiscrète.
J'ai une envie démesurée d'avoir les œuvres complètes
de Volney, composées, comme vous savez, des Ruines, du
Voyage en Syrie, du Tableau général des Etats-Unis,
des Lettres sur la Grèce et des Recherches sur l’histoire
ancienne […]
Adieu mon cher papa, croyez que
je ne suis pas éloigné d’être tel que vous me désirez
et que je vous dédommagerai un jour des peines que vous ai causées.
Votre respectueux et tendre fils.
H.Berlioz
* *
*
A Albert Du Boys
Paris, ce lundi soir 2 mars [*]
Mon cher Albert, j'y suis encore...
Je vous remercie du fond de mon cœur de votre lettre affectueuse. Tout
est fini... En vous quittant, j'écrivis en anglais à Ophélia
[*]
, je la suppliais de nouveau de me répondre un seul mot. Les
domestiques n'ont jamais voulu lui remettre ma lettre. Elle leur avait
expressément défendu de rien recevoir de moi. Enfin la
représentation a eu lieu [*]
; exaspéré de douleur, j'ai été entendre
mon ouverture qui, mieux exécutée que je ne l'espérais,
a produit un effet médiocre sur le peu de spectateurs qui paraissaient
dans la salle déserte. J'ai senti qu'il était absolument
au-dessus de mes forces de voir Juliette et de renouveler des sensations
si extraordinairement déchirantes, que je n'avais pas éprouvées
depuis deux ans. Je me suis enfui aussitôt après la dernière
note ; je n'ai même pas entendu le son de sa voix. Pendant la
représentation je suis allé chez elle, parler à
M.Tartes, le maître de la maison qui, par une circonstance fortuite,
connaissait ma malheureuse histoire dès le commencement. Cet
homme respectable, sachant l'état dans lequel je me trouvais,
m'avait fait inviter à le venir voir pour tâcher de me
remettre un peu. Il m'a promis ce soir-là de me faire obtenir
une réponse en anglais. Il l'avait déjà sollicitée
vainement. Il m'a appris ce que je soupçonnais déjà
« que toutes les espérances dont on m'avait leurré
étaient fausses - qu'elle avait refusé avec une sorte
de brusquerie inexplicable un parti extrêmement brillant qui s'était
offert l'année dernière - qu'elle lui avait dit, en parlant
de moi, que c'était absolument impossible ; et qu'elle ne croyait
pas qu'il fût de son devoir de me répondre. Néanmoins,
il l'a sollicitée de nouveau hier de m'accorder quelques lignes.
Et voilà ce qu'elle a répondu :
« Monsieur, je vous
en prie, ne parlons pas de cela. — Mademoiselle, je vous demande pardon,
mais je vous en parle de manière à ce que vous puissiez
m'entendre. — Mon Dieu ! je vous l'ai déjà dit, quand
M. Berlioz fit faire des démarches auprès de moi il y
a deux ans, je lui fis répondre que je ne pouvais absolument
partager ses sentiments, je ne conçois pas sa persévérance.
— Mais c'est donc tout à fait impossible ?
— Oh ! monsieur, il n'y a rien
de plus impossible. […]
Elle part demain...
Je n'ai point de larmes,
je ne souffre presque pas... l'excès de la douleur m'a rendu
insensible. Peut-être je m'accoutumerai à la vie. Cependant...
Il me semble que je suis au centre d'un cercle dont la circonférence
va toujours en grandissant, le monde physique et intellectuel me paraît
placé sur cette circonférence qui s'éloigne sans
cesse, et je demeure seul avec la mémoire, dans un isolement
toujours plus grand. Le matin quand je sors du néant où
le sommeil me plonge, mon esprit qui s'était accoutumé
si facilement aux idées de bonheur, se réveille souriant
; cette rapide illusion fait bientôt place à l'idée
atroce de la réalité qui vient de nouveau m'accabler de
tout son poids et glacer d'un frisson mortel tout mon être. J'ai
beaucoup de peine à réunir mes idées. Si ce n'était
pas pour vous rassurer, je ne vous écrirais pas. Cela me fatigue
extrêmement. Je suis obligé de reprendre ma lettre à
plusieurs fois pour aller jusqu'au bout.
Je suis allé hier au concert
de l'Ecole, la symphonie en la de Beethoven a fait son explosion.
Je redoutais beaucoup la fameuse méditation [*].
Le public qui ne l'avait jamais entendue l'a redemandée. Quel
supplice... Oh ! la seconde fois si les larmes ne fussent venues, je
serais devenu fou. […]
A présent, que faire ?
... pour qui penser... pour qui écrire ? Que me font les succès,
que me fait la vie ?.. Je lis Moore [*],
ses mélodies me tirent de temps en temps quelques larmes. C'est
mon compatriote ; l'Irlande, toujours l'Irlande ! J'ai sous les yeux
dans ce moment : « Le cœur qui respire avec le plus d'ivresse
le parfum des roses est toujours le premier que déchirent les
épines ! » Le poète a vécu trop aussi.
Hier, en passant dans ma rue,
j'ai vu une grande affiche déchirée où il y avait
:
aujourd'hui mercredi
…………Rom
……And Jul
…………………...tragédie de
Shak
précédée
de Waver………verture
…………par M. Hec……………..lioz
Le rôle de Juliette sera………….thson
pour la dernière
……………………………………….son départ
Le spectacle sera terminé
…………………………..La Fiancée
[*]
Quel jeu du hasard !
Je ne puis y aller. Toutes les
articulations me font mal. Elle vient d'éteindre sa lumière,
elle dormira tout à l'heure [*].
L'idée de son retour vers quelque être chéri la
berce doucement.
Sa mère est encore occupée
dans son appartement. J'entends le bruit des masques sous mes fenêtres
; les cabriolets ébranlent en même temps mes fenêtres
et les siennes. Demain elles ne seront plus les siennes.
Je sortirai de bonne heure :
elle part à midi. Hiller [*]
m'attend à dix heures, il me jouera un adagio de Beethoven ;
mes yeux ne demeureront pas secs comme ce soir, c'est tout ce que j'espère.
Adieu... quel silence...
Soyez sans inquiétude,
le coup est porté, je suis abattu, mais je garde la vie. […]
Hector Berlioz
A.Fuhn, d'après une photographie
de Pierre Petit. Lithographie. 27 x 22 cm. Paris : impr. Lemercier.
Vers 1860.
Paris, BNF Richelieu. Musique,
fonds estampesBerlioz 023
Symphonie
Fantastique (1830) :
Le programme de la symphonie
(versions de 1845 et 1855)
Version de
1845
Avertissement
Le compositeur a eu pour but
de développer, dans ce qu’elles ont de musical, différentes
situations de la vie d’un artiste. Le plan du drame instrumental, privé
du secours de la parole, a besoin d’être exposé d’avance.
Le programme* suivant doit donc être considéré comme
le texte parlé d’un opéra, servant à amener des
morceaux de musique, dont il motive le caractère et l’expression.
*La distribution de ce programme
à l’auditoire, dans les concerts où figure cette symphonie,
est indispensable à l’intelligence complète du plan dramatique
de l’ouvrage. [HB]
I Rêveries, passions
L’auteur suppose qu’un jeune
musicien, affecté de cette maladie morale qu’un écrivain
célèbre appelle le vague des passions, voit pour
la première fois une femme qui réunit tous les charmes
de l’être idéal que rêvait son imagination, et en
devient éperdument épris. Par une singulière bizarrerie,
l’image chérie ne se présente jamais à l’esprit
de l’artiste que liée à une pensée musicale, dans
laquelle il trouve un certain caractère passionné, mais
noble et timide comme celui qu’il prête à l’objet aimé.
Ce reflet mélodique avec
son modèle le poursuit sans cesse comme une double idée
fixe. Telle est la raison de l’apparition constante, dans tous les morceaux
de la symphonie, de la mélodie qui commence le premier allegro.
Le passage de cet état de rêverie mélancolique,
interrompue par quelques accès de joie sans sujet, à celui
d’une passion délirante, avec ses mouvements de fureur, de jalousie,
ses retours de tendresse, ses larmes, ses consolations religieuses,
est le sujet du premier morceau.
II Un bal
L’artiste est placé dans
les circonstances de la vie les plus diverses, au milieu du tumulte
d’une fête, dans la paisible contemplation des beautés
de la nature ; mais partout, à la ville, aux champs, l’image
chérie vient se présenter à lui et jeter le trouble
dans son âme.
III Scène aux champs
Se trouvant un soir à
la campagne, il entend au loin deux pâtres qui dialoguent un ranz
des vaches ; ce duo pastoral, le lieu de la scène, le léger
bruissement des arbres doucement agités par le vent, quelques
motifs d’espérance qu’il a conçus depuis peu, tout concourt
à rendre à son cœur un calme inaccoutumé, à
donner à ses idées une couleur plus riante. Il réfléchit
sur son isolement ; il espère n’être bientôt plus
seul… Mais si elle le trompait !… Ce mélange d’espoir et de crainte,
ces idées de bonheur, troublées par quelques noirs pressentiments,
forment le sujet de l’adagio. A la fin, l’un des pâtres
reprend le ranz des vaches ; l’autre ne répond plus… Bruit éloigné
du tonnerre… solitude… silence…
IV Marche au supplice
Ayant acquis la certitude que
son amour est méconnu, l’artiste s’empoisonne avec de l’opium.
La dose du narcotique, trop faible pour lui donner la mort, le plonge
dans un sommeil accompagné des plus étranges visions.
Il rêve qu’il a tué celle qu’il aimait, qu’il est condamné,
conduit au supplice, et qu’il assiste à sa propre exécution.
Le cortège s’avance aux sons d’une marche tantôt sombre
et farouche, tantôt brillante et solennelle, dans laquelle un
bruit sourd de pas graves succède sans transition aux éclats
les plus bruyants. A la fin de la marche, les quatre premières
mesures de l’idée fixe reparaissent comme une dernière
pensée d’amour interrompue par le coup fatal.
V Songe d’une nuit du Sabbat
Il se voit au sabbat, au milieu
d’une troupe affreuse d’ombres, de sorciers, de monstres de toute espèce
réunis pour ses funérailles. Bruits étranges, gémissements,
éclats de rire, cris lointains auxquels d’autres cris semblent
répondre. La mélodie aimée reparaît encore,
mais elle a perdu son caractère de noblesse et de timidité
; ce n’est plus qu’un air de danse ignoble, trivial et grotesque ; c’est
elle qui vient au sabbat… Rugissement de joie à son arrivée…
Elle se mêle à l’orgie diabolique… Glas funèbre,
parodie burlesque du Dies irae**, ronde du sabbat. La
ronde du sabbat et le Dies irae ensemble.
**Hymne chanté dans les
cérémonies funèbres de l’Église catholique.
[HB]
Version de
1855
Avertissement
Le programme suivant doit être
distribué à l’auditoire toutes les fois que la symphonie
fantastique est exécutée dramatiquement et suivie en conséquence
du monodrame de Lélio qui termine et complète l’épisode
de la vie d’un artiste. En pareil cas, l’orchestre invisible est disposé
sur la scène d’un théâtre derrière la toile
baissée. Si on exécute la symphonie isolément dans
un concert, cette disposition n’est plus nécessaire : on peut
même à la rigueur se dispenser de distribuer le programme,
en conservant seulement le titre des cinq morceaux ; la symphonie (l’auteur
l’espère) pouvant offrir en soi un intérêt musical
indépendant de toute intention dramatique.
Programme de la symphonie
Un jeune musicien d’une sensibilité
maladive et d’une imagination ardente, s’empoisonne avec de l’opium
dans un accès de désespoir amoureux. La dose de narcotique,
trop faible pour lui donner la mort, le plonge dans un lourd sommeil
accompagné des plus étranges visions, pendant lequel ses
sensations, ses sentiments, ses souvenirs se traduisent dans son cerveau
malade en pensées et en images musicales. La femme aimée
elle-même est devenue pour lui une mélodie et comme une
idée fixe qu’il retrouve et qu’il entend partout.
I Rêveries, passions
Il se rappelle d’abord ce malaise
de l’âme, ce vague des passions, ces mélancolies, ces joies
sans sujet qu’il éprouva avant d’avoir vu celle qu’il aime ;
puis l’amour volcanique qu’elle lui inspira subitement, ses délirantes
angoisses, ses jalouses fureurs, ses retours de tendresse, ses consolations
religieuses.
II Un bal
Il retrouve l’aimée dans
un bal au milieu d’une fête brillante.
III Scène aux champs
Un soir d’été à
la campagne, il entend deux pâtres qui dialoguent un ranz des
vaches ; ce duo pastoral, le lieu de la scène, le léger
bruissement des arbres doucement agités par le vent, quelques
motifs d’espoir qu’il a conçus depuis peu, tout concourt à
rendre à son cœur un calme inaccoutumé, à donner
à ses idées une couleur plus riante ; mais elle apparaît
de nouveau, son cœur se serre, de douloureux pressentiments l’agitent
: si elle le trompait… L’un des pâtres reprend sa naïve mélodie,
l’autre ne répond plus. Le soleil se couche… bruit éloigné
du tonnerre… solitude… silence…
IV Marche au supplice
Il rêve qu’il a tué
celle qu’il aimait, qu’il est condamné à mort, conduit
au supplice. Le cortège s’avance aux sons d’une marche tantôt
sombre et farouche, tantôt brillante et solennelle, dans laquelle
un bruit sourd de pas graves succède sans transition aux éclats
les plus bruyants. A la fin, l’idée fixe reparaît un instant
comme une dernière pensée d’amour interrompue par le coup
fatal.
V Songe d’une nuit du Sabbat
Il se voit au Sabbat, au milieu
d’une troupe affreuse d’ombres, de sorciers, de monstres de toute espèce
réunis pour ses funérailles. Bruits étranges, gémissements,
éclats de rire ; cris lointains auxquels d’autres cris semblent
répondre. La mélodie-aimée reparaît encore
: mais elle a perdu son caractère de noblesse et de timidité
; ce n’est plus qu’un air de danse ignoble, trivial et grotesque : c’est
elle qui vient au sabbat… Rugissements de joie à son arrivée…
Elle se mêle à l’orgie diabolique… Glas funèbre,
parodie burlesque du Dies Irae. Ronde du sabbat. La ronde
du sabbat et le Dies Irae ensemble
Symphonie
Fantastique :
Extraits des Mémoires
[*]
(chapitres 4, 26, 31)
Chapitre 4
[...] Les essais de composition
de mon adolescence portaient l'empreinte d'une mélancolie profonde.
Presque toutes mes mélodies étaient dans le mode mineur.
Je sentais le défaut sans pouvoir l'éviter. Un crêpe
noir couvrait mes pensées ; mon romanesque amour de Meylan les
y avait enfermées. Dans cet état de mon âme, lisant
sans cesse l'Estelle de Florian [*],
il était probable que je finirais par mettre en musique quelques-unes
des nombreuses romances contenues dans cette pastorale, dont la fadeur
alors me paraissait douce. Je n'y manquai pas.
J'en écrivis une, entre
autres, extrêmement triste sur des paroles qui exprimaient mon
désespoir de quitter les bois et les lieux honorés
par les pas, éclairés par les yeux [*]
et les petits brodequins roses de ma beauté cruelle. Cette pâle
poésie me revient aujourd'hui [*],
avec un soleil printanier, à Londres, où je suis en proie
à de graves préoccupations, à une inquiétude
mortelle, à une colère concentrée de trouver encore
là comme ailleurs tant d'obstacles ridicules... En voici la première
strophe :
Je vais donc quitter
pour jamais
Mon doux pays, ma douce amie,
Loin d'eux je vais traîner
ma vie
Dans les pleurs et dans les
regrets !
Fleuve dont j'ai vu l'eau
limpide,
Pour réfléchir
ses doux attraits,
Suspendre sa course rapide,
Je vais vous quitter pour
jamais.
Quant à la mélodie
de cette romance, brûlée comme le sextuor, comme les quintettes,
avant mon départ pour Paris, elle se présenta humblement
à ma pensée, lorsque j'entrepris en 1829 d'écrire
ma Symphonie fantastique. Elle me sembla convenir à l'expression
de cette tristesse accablante d'un jeune cœur qu'un amour sans espoir
commence à torturer, et je l'accueillis. C'est la mélodie
que chantent les premiers violons au début du largo de la première
partie de cet ouvrage, intitulé : RÊVERIES, PASSIONS ; je
n'y ai rien changé. [...]
Chapitre 26
[…] Immédiatement après
cette composition sur Faust [*],
et toujours sous l’influence du poème de Gœthe, j’écrivis
ma Symphonie
fantastique avec beaucoup de peine pour certaines parties, avec
une facilité incroyable pour d’autres. Ainsi l’adagio
(Scène aux champs), qui impressionne toujours si vivement
le public et moi-même, me fatigua pendant plus de trois semaines
; je l’abandonnai et le repris deux ou trois fois. La Marche au supplice,
au contraire, fut écrite en une nuit. J’ai néanmoins beaucoup
retouché ces deux morceaux et tous les autres du même ouvrage
pendant plusieurs années.
Le Théâtre
des Nouveautés s’étant mis, depuis quelque temps,
à jouer des opéras-comiques, avait un assez bon orchestre
dirigé par Bloc. Celui-ci m’engagea à proposer ma nouvelle
œuvre aux directeurs de ce théâtre et à organiser
avec eux un concert pour la faire entendre. Ils y consentirent, séduits
seulement par l’étrangeté du programme de la symphonie,
qui leur parut devoir exciter la curiosité de la foule. Mais,
voulant obtenir une exécution grandiose, j’invitai au dehors
plus de quatre-vingts artistes, qui, réunis à ceux de
l’orchestre de Bloc, formaient un total de cent trente musiciens. Il
n’y avait rien de préparé pour disposer convenablement
une pareille masse instrumentale ; ni la décoration nécessaire,
ni les gradins, ni même les pupitres. Avec ce sang-froid des gens
qui ne savent pas en quoi consistent les difficultés, les directeurs
répondaient à toutes mes demandes à ce sujet :
"Soyez tranquille, on arrangera cela, nous avons un machiniste intelligent."
Mais quand le jour de la répétition arriva [*],
quand mes cent trente musiciens voulurent se ranger sur la scène,
on ne sut où les mettre. J’eus recours à l’emplacement
du petit orchestre d’en bas. Ce fut à peine si les violons seulement
purent s’y caser. Un tumulte, à rendre fou un auteur même
plus calme que moi, éclata sur le théâtre. On demandait
des pupitres, les charpentiers cherchaient à confectionner précipitamment
quelque chose qui pût en tenir lieu ; le machiniste jurait en
cherchant ses fermes et ses portants ; on criait ici pour
des chaises, là pour des instruments, là pour des bougies
; il manquait des cordes aux contrebasses ; il n’y avait point de place
pour les timbales, etc., etc. Le garçon d’orchestre ne savait
auquel entendre ; Bloc et moi nous nous mettions en quatre, en seize,
en trente-deux ; vains efforts ! l’ordre ne peut naître, et ce
fut une véritable déroute, un passage de la Bérésina
des musiciens.
Bloc voulut néanmoins,
au milieu de ce chaos, essayer deux morceaux, "pour donner aux directeurs,
disait-il, une idée de la symphonie." Nous répétâmes
comme nous pûmes, avec cet orchestre en désarroi, Le
Bal et la Marche au supplice. Ce dernier morceau excita parmi
les exécutants des clameurs et des applaudissements frénétiques.
Néanmoins, le concert n’eut pas lieu. Les directeurs, épouvantés
par un tel remue-ménage, reculèrent devant l’entreprise.
Il y avait à faire des préparatifs trop considérables
et trop longs ; ils ne savaient pas qu’il fallût tant de choses
pour une symphonie.
Et tout mon plan fut renversé
faute de pupitres et de quelques planches... C’est depuis lors que je
me préoccupe si fort du matériel de mes concerts. Je sais
trop ce que la moindre négligence à cet égard peut
amener de désastres.
Chapitre 31
[…] Je ne voulus pourtant pas
quitter Paris sans reproduire en public ma cantate de Sardanapale,
dont le final avait été abîmé à la
distribution des prix de l’Institut. J’organisai, en conséquence,
un concert au Conservatoire [*],
où cette œuvre académique figura à côté
de la Symphonie fantastique qu’on n’avait pas encore entendue.
Habeneck se chargea de diriger ce concert dont tous les exécutants,
avec une bonne grâce dont je ne saurais trop les remercier, me
prêtèrent une troisième fois leur concours gratuitement.
[…]
L’exécution ne fut pas
irréprochable sans doute, ce n’était pas avec deux répétitions
seulement qu’on pouvait en obtenir une parfaite pour des œuvres aussi
compliquées. L’ensemble toutefois fut suffisant pour en laisser
apercevoir les traits principaux. Trois morceaux de la symphonie, Le
Bal, La Marche au supplice et Le Sabbat, firent une
grande sensation. La Marche au supplice surtout bouleversa la
salle. La Scène aux champs ne produisit aucun effet. Elle
ressemblait peu, il est vrai, à ce qu’elle est aujourd’hui. Je
pris aussitôt la résolution de la récrire, et F.
Hiller [*],
qui était alors à Paris, me donna à cet égard
d’excellents conseils dont j’ai tâché de profiter. […]
Portrait-charge d'Hector Berlioz
par Félix Nadar. Lithographie pour le "Panthéon Nadar",
1854. BNF, Estampes
* * *
Quelques
sites sur internet :
- L'exposition virtuelle de
la Bibliothèque Nationale de France, "Berlioz,
la voix du romantisme". Le site offre notamment un dossier consacré
à la caricature
(Tiret-Bognet, Carjat, Daumier, Geiger, Gustave Doré, Roubaud
...)
- L'abondant site Hector
Berlioz, où l'on trouvera :
- Une importante galerie
de caricatures
; on pourra y observer des œuvres moins connues, comme une esquisse
anonyme en couleurs (vers 1845, musée Hector Berlioz,
La Côte-Saint-André) ou un dessin de Charles-Henri
Amédée, dit Cham,
publié dans le Charivari du 7 décembre 1862
: "M.Berlioz donnant prochainement un concert européen
en battant la mesure avec un poteau de télégraphe
électrique".
- Un album
de photographies lui-même très riche, dont un rare
portrait
en pied (anonyme) de la "Collection Sirot".
- Les estampes numérisées
de la BNF : 59
portraits et documents (Daumier, Courbet, Nadar, Carjat, Reutlinger,
Grandville ...)
- Le fonds Berlioz de la Bibliothèque
Municipale de Grenoble. "L'iconographie est particulièrement
riche en représentations du compositeur, réalisées de son vivant ou
posthumes. La collection la plus originale est constituée par plusieurs
dizaines de caricatures, parfois rares, extraites des journaux de
l'époque, tant Berlioz, qui n'hésitait pas à brocarder ses contemporains,
fut souvent la cible des satiristes. Son physique, son caractère de
" romantique " excessif, et surtout sa musique novatrice, mais jugée
bruyante, compliquée et pour tout dire inaudible par les conservateurs,
ont fait les délices des dessinateurs tels Dantan (Ber-Lit-Haut),
Daumier, Nadar, Carjat, Grandville (Le Concert à mitraille), Doré
(Un Concert au jardin d'hiver) ou Cham (Les Troyens)" (extrait
de la page de présentation du fonds).
- Sur le site de l'Association
nationale Hector Berlioz, la biographie
du compositeur (*pdf 61 Ko) ; sur le site Musicologie, le catalogue
de ses uvres.
N.B. Tous
les textes proposés ci-dessus sont également disponibles
en fichier *pdf (214 Ko) : téléchargement
ici.
Mise
en page : M.Tardioli. Les "infobulles" sont réalisées
avec overLIB ©, offert
par Erik Bosrup.
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