| Marc
Baconnet
Inspecteur général des lettres Depuis l’ouverture des travaux ( * ), beaucoup de choses ont été dites, que je ne reprendrai pas, sinon sous des angles peut-être un peu différents. Je partirai d’une préoccupation et si vous voulez bien, monsieur le directeur, je ferai deux constats et poserai trois questions, arrêtant là ma brillante progression numérique. La préoccupation tout d’abord. […] Ce sont les risques de dérive liés à la mise en œuvre de l’aide individualisée. Il ne faut pas se faire d’illusions, ils sont énormes. Et je crois, mesdames et messieurs, que votre premier travail lorsque vous serez revenus sur le terrain, sera de les éviter.[…] Ce qui se prépare n’est pas rien ; il y a des cours, des heures de modules, parfois dans certaines disciplines des travaux dirigés et de l’aide individualisée. Il va falloir apprendre à tout le monde à s’y retrouver et à ne pas s’y perdre. Et je vois déjà qu’il y aura des petites séances de travail individualisé qui seront la répétition mécanique d’exercices qu’on enfile les uns après les autres pour bien apprendre à faire ceci ou cela. Elles seront réalisées en toute bonne foi et malheureusement, il faut bien le dire, en toute déperdition d’énergie. Alors pour tenter d’éviter ces dérives, une seule méthode : savoir faire circuler l’information. Or précisément, vous le savez, nous sommes dans un ministère qui ne sait pas faire circuler l’information ; il en a les moyens mais je ne sais pas pourquoi, l’énormité de la chose probablement, il y a d’énormes déperditions. La circulation de l’information s’appuie sur deux composantes : des textes de référence parce qu’alors on sait de quoi on parle, si j’ose dire, puisque des textes, c’est écrit. Mais les textes sont lettre morte si après eux, derrière eux, il n’y a pas exactement ce qu’on fait ce matin, c’est-à-dire des personnes qui s’adressent à des personnes. La véritable circulation de l’information réside en cela, que des personnes s’adressent à des personnes. Sinon, dites-vous bien que l’information ne circulera pas. C’est ce qui s’est produit pour les modules. L’Inspection Générale a eu le loisir de le vérifier... et si les choses se reproduisent de la même manière, alors c’est évident, on obtiendra les mêmes résultats. Il faut donc développer sur le terrain les contacts et les explications. Or les explications, c’est d’abord ce que je vais faire moi-même : poser des questions. J’ajoute d’ailleurs que poser des questions ce n’est pas forcément donner des réponses. Vous savez tout comme moi que si on ne pose pas les questions on va droit dans le mur, et qu’en revanche, si on pose les questions, on risque parfois de trouver de bonnes réponses. Voilà, je vous ai fait part de ma préoccupation. Maintenant, mon premier constat : L’élève qui va se retrouver dans ce groupe de huit sera tout de même dans une situation paradoxale : le voilà qui arrive au lycée -parfois dans un bon lycée- il est tout heureux d’y être, et puis au bout d’un certain nombre de semaines, si j’ai bien lu le texte, on s’arrange pour qu’il demande à participer au groupe individualisé pour élèves en difficulté, ou bien on le désigne pour en faire partie. Pas évident à vivre du tout, et je reprends ce que d’autres ont dit avant moi, un des problèmes majeurs, ce sera, là encore, d’expliquer, de savoir présenter, et sur ce point il y a mille réponses possibles. Je ne peux pas vous les donner toutes, mais vous devrez faire entendre à ceux à qui vous allez vous adresser qu’il faut savoir présenter les choses, qu’il faut savoir les expliquer, que l’aide individualisée c’est un énorme progrès, ce n’est pas du tout mais pas du tout une punition, ce n’est pas du soutien, ce n’est pas du rattrapage, ce n’est pas " en plus ", et à la limite je dirais -même si on peut être tenté de l’entendre de cette façon - que ce ne sont même pas quelques cours particuliers donnés par le lycée à des élèves qui ne peuvent pas se les offrir. Il est vrai qu’en disant cela, on entre dans un terrain plus délicat et je vous laisse aussi le soin d’y rêver… Le deuxième constat : Alors que le premier était fait au niveau de l’élève, le second est fait au niveau du professeur qui lui aussi va se trouver dans une situation nouvelle. Je vous en prie dites-lui quand même qu’elle n’est pas si nouvelle que cela ! Que s’il voulait bien chercher au fond de lui-même, que s’il voulait bien chercher dans ses pratiques pédagogiques et dans ce qu’on attend d’un professeur, il a quand même les moyens de trouver lui aussi, de son propre gré, des réponses. Moi, je n’en verrais que deux que je soumets à vos méditations : quoi que l’on fasse en travail individualisé, que ce soit toujours fait, d’une manière ou d’une autre, en rapport avec ce qui se fait par ailleurs dans la classe. Je veux dire qu’il faut que l’élève sache d’où vient l’activité qu’on lui propose, où elle le conduit et à quelles autres séquences différentes elle renvoie... Sans quoi, si là encore on propose des petits exercices de remédiation, on perd son temps. Je le dis brutalement, vous y réfléchirez mais, à mon avis, c’est cette question qu’il convient de poser vraiment. C’est peut-être l’essentiel de ce que j’avais à dire. Les questions, vous les avez déjà posées : Comment faire les choix ? Quelles activités pratiquer ? Quel travail pour l’équipe pédagogique ? Je viens d’y répondre un peu. Ce qui se dessine en clair c’est que, s’il n’y a pas adhésion de l’élève, s’il n’y a pas demande suscitée ou interprétée, il sera difficile de mettre en œuvre une autre façon de travailler. Il convient de poursuivre des objectifs modestes, bien déterminés, qui peuvent être perçus, admis et mesurés par l’élève afin qu’il prenne confiance en son savoir. On attend du professeur qu’il permette à l’élève de réinvestir. Or nous sommes - en français cela semble en tout cas évident mais peut-être aussi ailleurs - dans un enseignement qui ne sait pas faire réinvestir ; un enseignement qui se construit, qui va de l’avant et qui ne revient jamais en arrière. Ce que je voudrais que l’on obtienne dans le travail individualisé, c’est que l’élève prenne conscience qu’il en sait en fait beaucoup plus qu’il ne le suppose. Comment faire pour que notre enseignement fasse réinvestir de façon plus efficace, plus précise ? Je donnerai un exemple, caricatural puisque c’est un exemple, le latin. Les élèves apprennent le latin en 4 ème , en 3 ème , en 2 de, en 1 ère et en terminale. Ecoutez les gémissements des professeurs d’université ou de ceux d’hypokhâgne : " ils ne savent rien, ils ont perdu leur temps ! ". Manifestement, quelque chose ne va pas du côté de l’enseignement. J’ajouterai que l’aide individualisée, c’est essentiellement en français et en mathématiques et je voudrais que l’on se souvienne bien de l’objectif de l’enseignement du français : apprendre à une personnalité à s’exprimer en maîtrisant au mieux sa langue et en comprenant au mieux ce qui se dit et ce qui s’écrit autour d’elle. Mais je retiendrai surtout le début : apprendre à une personnalité à s’exprimer. L’enseignement du français touche immédiatement à la personnalité et à l’expression de la personnalité. Les enseignants de français le savent bien ; les élèves peut-être pas, mais c’est fondamentalement le problème. Enfin, dernière question : Quel travail pour l’équipe pédagogique ? Au-delà du travail individuel en français et en mathématiques, il existe tout un ensemble d’activités, tout un ensemble de professeurs, qui, à un moment donné, peuvent contribuer à donner des réponses. Le but étant, pour l’élève, d’aboutir à une auto évaluation, la seule évaluation qui permet à une personnalité de mieux s’exprimer. Et si nous réussissons à faire qu’une personnalité puisse s’exprimer au mieux, elle en sera plus heureuse. Ce sera mon dernier mot. UNIVERSITE
D’ETE SUR L’AIDE INDIVIDUALISEE EN CLASSE DE SECONDE
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