BREVET DES COLLÈGES
Français
"Annales zéro"
© CNDP–DESCO Annales "zéro" Français
Sommaire
 
Introduction
1 Luc PLAMONDON, Monopolis
2 Didier DAENINCKX, Le Jeu-Mystère
3 Collin HIGGINS, Jean-Claude CARRIÈRE, Harold et Maude
4 Arthur RIMBAUD, Les effarés
5 « LE MONDE », « La fracture sociale »
6 Albert CAMUS, Le Premier Homme
7 Vincent HYPSA, L’éponge en porcelaine
8 CHATEAUBRIAND, Mémoires d’Outre-Tombe
9 LA BRUYÈRE, Les Caractères
10 « TELERAMA », Une vie de « panéliste »
11 CALVO, La Bête est morte
TEXTE 9
TEXTE :  LA BRUYÈRE, Les Caractères
 
Le fleuriste 1 a un jardin dans un faubourg, il y court au lever du soleil et il en revient à son coucher ; vous le voyez planté et qui a pris racine au milieu de ses tulipes et devant la Solitaire ; il ouvre de grands yeux, il frotte ses mains, il se baisse, il la voit de plus près, il ne l’a jamais vue aussi belle, il a le coeur épanoui de joie ; il la quitte pour l’Orientale, de là il va à la Veuve, il passe au Drap d’or, de celle-ci à l’Agathe, d’où il revient ensuite à la Solitaire, où il se fixe, où il se lasse, où il s’assit, où il oublie de dîner ; aussi est-elle nuancée, bordée, huilée, à pièces emportées 2 ; elle a un beau vase ou un beau calice ; il la contemple, il l’admire ; Dieu et la nature sont en tout cela ce qu’il n’admire point, il ne va pas plus loin que l’oignon de sa tulipe, qu’il ne livrerait pas pour mille écus, et qu’il donnera pour rien quand les tulipes seront négligées et que les oeillets auront prévalu. Cet homme raisonnable, qui a une âme, qui a un culte et une religion, revient chez soi fatigué, affamé, mais fort content de sa journée : il a vu des tulipes.
Parlez à cet autre de la richesse des moissons, d’une ample récolte, d’une bonne vendange : il est curieux de fruits; vous n’articulez pas, vous ne vous faites pas entendre. Parlez-lui de figues et de melons, dites que les poiriers rompent de fruits cette année, que les pêchers ont donné avec abondance, c’est pour lui un idiome 3 inconnu : il s’attache aux seuls pruniers, il ne vous répond pas. Ne l’entretenez pas même de vos pruniers, il n’a de l’amour que pour une certaine pièce 4 : toute autre que vous lui nommez le fait sourire et se moquer. Il vous mène à l’arbre, cueille artistement cette prune exquise, il l’ouvre, vous en donne une moitié et prend l’autre : « Quelle chair ! dit-il, goûtez-vous cela ? cela est-il divin ? voilà ce que vous ne trouverez pas ailleurs ! »
La Bruyère, Les Caractères, De la mode
1 = l’amateur de fleurs.
2 = à pétales découpés.
3 = langue
4 = un certain type d’arbre, une espèce définie
* PREMIÈRE PARTIE *

QUESTIONS (15 points)

RÉÉCRITURE  (5 points)
Réécrivez le début du second paragraphe depuis « Parlez à » jusqu’à « ne vous répond pas » en remplaçant « cet autre » par « ces autres » (féminin pluriel) et en faisant toutes les modifications orthographiques qui vous paraîtront nécessaires.
DICTÉE  (5 points)
« Giton a le teint frais, le visage plein et les joues pendantes, l’oeil fixe et assuré, les épaules larges, la démarche ferme et délibérée. Il parle avec confiance ; il fait répéter celui qui l’entretient. Il interrompt, il redresse ceux qui ont la parole ; on ne l’interrompt pas ; on l’écoute aussi longtemps qu’il veut parler. Il se croit des talents et de l’esprit. Il est riche.
D’après La Bruyère, Les Caractères
 * SECONDE PARTIE *

RÉDACTION (15 points)

En vous inspirant de la composition et des procédés d’écriture mis en oeuvre par La Bruyère, vous ferez à votre tour le portrait en action d’un amateur passionné. (L’objet ou le sujet de sa passion est librement choisi par vous ; mais vous pouvez vous inspirer de la liste suivante : sport, collection, vedette, émission de télévision, animal, jeu, Internet, ordinateur….).
Vous vous efforcerez de faire sentir à votre lecteur le jugement que vous portez sur son comportement (amusement, critique, sympathie….)
Le portrait n’excédera pas 25 lignes.
Le texte est un portrait
C’est le portrait d’un passionné
Il est écrit – de préférence au présent de l’indicatif – en mettant en scène et en mouvement un personnage nettement identifié par sa passion.
Il rend sensible le parti pris de celui qui écrit (ironique, critique ou, à l’inverse, lui-même passionné).
Il sera tenu compte, dans l’évaluation, de la correction de la langue et de l’orthographe.
***
ÉLÉMENTS DE CORRIGÉ
1. Tous les termes en italiques sont les noms donnés aux tulipes (ou désignent des variétés de tulipes).
2. L’emploi de ces termes marque un resserrement progressif, a vers l’objet d’une passion de plus en plus étroite, de plus en plus limitée, et, de ce fait, de plus en plus dérisoire.
3. On acceptera tous les titres montrant que les élèves ont perçu quels étaient les sujets des passions de ces deux personnages.
4. Le texte est écrit essentiellement au présent de l’indicatif. Le présent est lié à la dimension discursive du texte qui prend ses repères dans la situation d’énonciation : « vous le voyez planté ». En fait, le narrateur désigne au lecteur les actions du personnage comme si chacun pouvait les observer au moment où elles se déroulent. On attendra des élèves qu’ils remarquent que c’est un présent lié à la situation d’énonciation et qui souligne une habitude.
6.a. La Bruyère passe de l’indicatif à un impératif dominant. Dans le même temps, il multiplie les «vous».
6.b. Cette évolution marque, outre le souci de la variété, le désir d’associer le lecteur, de lui faire vivre la scène évoquée.
7. Le lexique (« planté », prendre « racine ») est lié au vocabulaire végétal et associe ainsi le fleuriste à l’objet de sa passion, qui semble déteindre sur lui au point d’opérer une métamorphose. L’expression «coeur épanoui » complète ce champ lexical.
8. Les cinq propositions relatives (qui complètent le groupe nominal « la Solitaire ») accentuent la fascination qu’exerce la fleur sur le passionné. La reprise de la même construction (où + il + verbe) marque que la totalité des activités du personnage tournent autour de la tulipe aimée.
9. « que » peut être remplacé par « quand » ou « lorsque ». L’amateur des tulipes les abandonnera lorsque, changeant de marotte ou de lubie, il leur préférera les oeillets. Ce trait ajoute au personnage un défaut que paraissaient annoncer ses passages d’une tulipe à l’autre : il apparaît versatile, inconstant, futile.
8. La répétition et l’accumulation qui construisent ces deux relatives ajoutent à la critique. Les propositions ont une valeur adversative forte : «bien que cet homme ait une âme, un culte, une religion»… son comportement est celui d’un fou ; dès lors le terme « raisonnable » retrouve sa pleine étymologie : l’amateur n’est plus doué de raison, c’est à dire de la faculté de juger sereinement des choses.
9.a. Le nom « le fleuriste » est repris par le groupe nominal « Cet homme raisonnable ».
9.b. Cette reprise nominale est une antiphrase. Elle marque ce que devrait être tout être humain (défini comme une créature raisonnable) et non ce qu’est le fleuriste, victime de sa passion. On attendra des élèves qu’ils aient perçu la contradiction entre ces deux termes.
10. La Bruyère critique dans ce texte le comportement de deux hommes que leur passion, futile, dérisoire, inconstante égare.


Vers le texte N° 10
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