| Sommaire
1.
Pratiques du texte en langues anciennes
Lire en
langues anciennes
Progression
du collège au lycée
Lecture,
groupement de textes et lecture suivie
Lecture
cursive
Lecture
en français
Commentaire
Version
2.
Apprentissages
Mémoriser
le lexique
Construire
des repères historiques
Enseigner
avec des grands commençants
Évaluer
3.
Séquences
Séquence
autour d’un groupement de textes : histoire et épopée
Séquence
autour d’une lecture suivie : Électre de Sophocle
TPE
: l’apport du latin dans la réflexion sur la notion de frontière
4.
Ressources multimédias et bibliographie
Recherche
d’informations sur Internet
Ressources
bibliographiques
1.
Pratiques du texte en langues anciennes :
lecture,
traduction, version, commentaire
Lire
en langues anciennes
Lorsqu’un élève
lit un texte en français, le professeur le conduit d’une appréhension
générale (situer l’extrait dans le groupement de textes,
dans l’oeuvre, dans la séquence, donner un titre, exprimer l’idée
générale, dégager le plan, etc.) à une compréhension
de détail. En langues anciennes, la démarche qui consiste
à procéder par analyse grammaticale de la première
phrase du texte puis traduction, et application de la même méthode
sur chaque phrase du texte présuppose que la compréhension
d’ensemble naît de la somme des compréhensions de détail,
que le sens vient après l’analyse. Les nouvelles démarches
de la lecture, en français comme en langues anciennes, engagent
à procéder différemment.
La lecture comprend, en cours
de français comme en cours de langues anciennes, un ensemble d’opérations
intellectuelles : définition des attentes, anticipation du sens,
projection vers la suite du texte, retour vers le début et vers
l’ensemble, vérifications constantes du sens en train de se construire
aussi bien par les opérations d’analyse de détail que par
des réflexions englobantes (ce que l’on comprend à tel instant
du texte est- il en rapport avec le contexte de la scène, de l’oeuvre,
de l’époque, etc. ?). Le sens n’est pas la somme arithmétique
d’un ensemble de micro-sens, le sens naît d’allers et retours constants
entre globalité et détail, entre intuition et vérification,
entre connaissances et hypothèses.
On a pris l’habitude, en
cours de langues anciennes, de n’employer pratiquement qu’un seul verbe,
«traduire », pour nommer des exercices en réalité
différents tant dans les activités mises en oeuvre que dans
leurs finalités. Or lire un texte, c’est-à-dire l’appréhender
dans sa globalité puis le comprendre, en tout ou en partie, n’est
pas synonyme de le traduire ni d’en donner une version.
«Appréhension»,
«compréhension», «traduction».
Travailler sur l’appréhension
du sens, c’est prendre en compte les indices paratextuels, au sens le plus
large, c’est- à- dire tout ce qui entoure l’extrait dans la page,
mais également le contexte littéraire dans lequel le texte
apparaît (son inscription dans le groupement de textes) comme le
contexte scolaire dans lequel il s’inscrit (le projet pédagogique
annoncé en début de séquence). En langues anciennes
comme en français, le professeur met l’élève en situation
de lecteur actif avant même la première lecture de l’extrait.
Cette phase doit cependant être rapide (une dizaine de minutes par
exemple).
Développer la capacité
de compréhension d’un texte, c’est entrer dans l’activité
de lecture au moment où l’attention est centrée, cette fois,
sur le texte lui- même. Ce que les premières impressions ont
permis de formuler (la définition d’un horizon d’attente) s’organise
maintenant autour des premiers éléments de sens. Un élève
entrant en seconde aborde le texte latin ou grec avec un vocabulaire de
base qui lui permet une première compréhension du sens :
il peut s’agir aussi bien de la perception d’un terme répété,
voire d’un champ lexical, qui informe sur le propos précis de l’extrait
ou d’un de ses passages, il peut s’agir de la prise en compte d’indices
d’organisation (temporels, logiques), de la prise en compte du système
de temps, de l’énonciation, des reprises anaphoriques… Les entrées
sont variées, et dépendent étroitement du contexte
littéraire et scolaire (ce que l’on a lu et appris ensemble). Le
professeur ne confond pas à cet instant les questions « qui
a compris ? » et « qui peut traduire ? ». Savoir ce que
l’élève a compris, même grossièrement, d’un
texte, d’une phrase, d’une partie de phrase, présente un double
intérêt : d’une part, il est plus efficace pédagogiquement
de mettre l’élève en situation positive (« dites-moi
ce que vous avez compris ») qu’en situation négative («
quels sont les mots qui vous manquent ? »); d’autre part, le travail
de traduction ne peut pas commencer sans compréhension préalable.
C’est parce qu’on lit un texte, qu’on en appréhende les contours,
qu’on en comprend en totalité ou en partie le propos général,
qu’on formule des hypothèses de sens et qu’on peut commencer à
traduire.
Comprendre, et non
se contenter d’appréhender, c’est vérifier que les
hypothèses sont fondées. Les outils de vérification
privilégiés sont bien évidemment la grammaire et le
lexique. Mais c’est précisément parce que l’activité
de lecture se situe cette fois au coeur de la phrase, voire d’une proposition
ou d’un groupe nominal, qu’est mise en évidence la nécessité
d’aborder le texte avant la phrase, et la phrase avant le mot.
Au contraire de la formule
canonique «qui prend la première phrase et trouve le verbe
? », le travail d’appréhension et de compréhension,
conduit très précisément par les questions du professeur,
doit amener l’élève à :
-
vérifier la construction
d’une expression délicate plutôt que celle de tous les mots
de la phrase ;
-
saisir le sens précis
d’un mot essentiel pour la compréhension du texte plutôt que
le sens de tous les mots de la phrase ;
-
comprendre le statut d’une subordonnée
ou la structure complexe d’une phrase plutôt que de faire l’analyse
logique de toutes les propositions du texte ;
-
connaître le sens précis
d’un passage limité, essentiel au sens et particulièrement
difficile ; selon son projet de lecture, le professeur choisit alors :
-
soit de consacrer du temps à
ce passage pour que les élèves en maîtrisent les différents
aspects (lexicaux, syntaxiques, sémantiques…),
-
soit au contraire d’en donner
lui- même la traduction pour que les élèves puissent
en connaître le sens sans y passer de temps. Ces opérations
de recherche et d’analyse sont triées et ciblées par le professeur
(ou par le manuel), et elles sont effectuées rapidement par les
élèves.
Après ces vérifications
et ces précisions, les élèves ont compris le thème
du texte, ont saisi son sens global et en ont élucidé les
points délicats. Ils sont aptes désormais à faire
une traduction orale et rapide qui suive les mouvements du texte. Le professeur
n’attend pas de cette traduction orale qu’elle soit aboutie comme l’est
une traduction écrite.
Au terme de la séance
ou de plusieurs séances, le professeur choisit de revenir sur des
passages qui méritent un traitement particulier :
-
ceux qui permettent de réaliser
ou de stabiliser un ou des apprentissages grammaticaux précis choisis
pour la séquence ;
-
ceux qui permettent de repérer
et d’interpréter un effet stylistique ;
-
ceux qui permettent une réflexion
intéressante sur la traduction (mise en place de réflexes
de traduction en vue de l’exercice de version, voir ci-dessous, «La
version »).
Pour maintenir un rythme satisfaisant
de traduction, le professeur ne revient pas sur d’autres passages qui permettent
simplement de progresser dans l’histoire, dans le portrait, dans l’argumentation,
etc.
Progression
du collège au lycée
Les nouveaux
programmes du collège ont fait le choix de proposer aux élèves,
dès la classe de cinquième, de lire des textes latins ou
grecs authentiques. L’intérêt est de confronter immédiatement
les élèves aux schémas linguistiques des langues anciennes
et non à des structures fabriquées à leur intention
et calquées sur la langue française. Mais un élève
qui débute l’apprentissage du latin ou du grec n’est pas en mesure
de traduire, au sens propre du terme, c’est-à-dire de but en blanc,
un texte authentique. Il a par contre été formé à
différents exercices de découverte, de lecture et de traduction.
Découverte
du texte
L’élève a appris
de la cinquième à la troisième à :
-
formuler des hypothèses
de lecture à partir des indices paratextuels : inscription du passage
dans le groupement de textes en cours d’étude, dans le projet de
lecture, dans le chapitre et la page du manuel ; informations à
déduire du titre du passage, de l’introduction, de la signature
du texte, de l’illustration quand elle existe ;
-
préciser les hypothèses
à partir d’indices textuels : repérage des indices d’organisation
(mise en pages, liens logiques, indices de temps et d’énonciation,
etc.) et du vocabulaire connu constituant un ou des champs lexicaux ; repérage
du genre littéraire auquel le passage appartient ;
-
construire peu à peu
le sens du texte en répondant aux questions du professeur qui guide
une découverte de plus en plus précise : repérage
lexical ou syntaxique des structures internes de l’extrait (balancement,
répétition, opposition, progression), découverte d’un
champ lexical spécifique, traduction collective de phrases ou de
parties de phrases essentielles à la compréhension du sens
général du passage. L’élève peut répondre
à la question «de quoi parle le texte ? » et le résumer
à grands traits.
Traduction
du texte
L’élève a appris
de la cinquième à la troisième à :
-
traduire à l’oral quelques
lignes du texte, choisies par le professeur en fonction des connaissances
et des compétences de la classe ; après cette traduction,
lire en français l’ensemble du passage pour comprendre le sens de
l’extrait traduit dans son contexte ;
-
utiliser une traduction ;
-
lire et étudier préalablement
une traduction française avant d’étudier quelques passages
du texte original latin ou grec pour pouvoir rendre compte de la traduction
;
-
traduire le texte en ayant sous
les yeux différentes formes d’aides ou de traductions (texte original
marqué par des signes typographiques guidant la lecture ; texte
original accompagné d’un mot à mot global ou partiel ; présentation
juxtalinéaire du texte original et de la traduction française
; mise en regard du texte original et d’une traduction savante ;
-
confronter diverses traductions
;
-
retrouver de mémoire
pour la noter par écrit une traduction élaborée collectivement
;
-
rédiger une traduction
personnelle d’un court extrait après les travaux collectifs de découverte
et de lecture.
Ces deux derniers exercices,
qui sont en eux- mêmes des exercices d’évaluation, ont été
peu à peu complétés au fil des trois années
par des travaux de traduction autonome qui préparent à l’exercice
de la version : sur un court passage appartenant au même texte ou
au même groupement de textes, l’élève réalise
seul un exercice de traduction.
Au
lycée, l’élève continue à mettre en oeuvre
les procédures de lecture pratiquées au collège et
il travaille plus précisément les exercices suivants : lecture
et traduction, lecture cursive, lecture en français, commentaire,
version.
Lecture,
groupement de textes et lecture suivie
Lorsque le professeur élabore
un groupement de textes ou délimite une lecture suivie, il choisit
des textes pour leur intérêt en vue d’une thématique
et / ou d’une problématique. Mais il doit également penser
qu’en projetant l’étude d’un groupement de textes ou une lecture
suivie, il organise aussi une situation scolaire de réinvestissement
des connaissances de vocabulaire et de grammaire.
Au cours de la lecture,
le professeur attire l’attention des élèves sur une ou deux
constructions essentielles à la compréhension du texte :
ce sera l’occasion ou bien de vérifier et de stabiliser des acquis
du collège ou bien de réaliser de nouvelles acquisitions.
Le professeur prend le temps d’expliquer le phénomène grammatical,
de le faire mémoriser, et veille à réinvestir ces
connaissances lors d’une séance ultérieure plus spécifiquement
consacrée à la lecture de phrases latines ou grecques qui
illustrent les différents emplois rencontrés dans le texte
étudié.
D’un texte à l’autre
du groupement, comme au fil de la lecture suivie, le professeur attire
l’attention des élèves sur un lexique, des traits stylistiques,
des types de phrases, de propositions subordonnées, de systèmes
temporels et modaux, qu’il a sélectionnés comme objectifs
d’apprentissage de sa séquence. L’élève les retrouve
tout au long de la séquence ; il a le sentiment réconfortant
d’être en pays de connaissance et de pouvoir centrer son effort de
mémorisation sur des acquisitions nettement délimitées.
-
Le groupement
de textes peut associer des extraits d’un auteur autour d’une problématique
(des exordes dans des discours de Cicéron, la conduite de récits
jouant le rôle de preuve dans ces mêmes discours, etc.) ou
d’une thématique (la conjuration des Quatre Cents vue par Thucydide,
par exemple) ; des extraits d’oeuvres différentes autour d’une thématique
(différents portraits de Socrate) ou d’une problématique
(différents panégyriques, par exemple).
-
La lecture
suivie concerne, à défaut d’une oeuvre intégrale,
un long extrait de cette oeuvre : un acte dans une pièce de théâtre,
l’intégralité d’une narration dans une oeuvre judiciaire,
la totalité d’un épisode historique, etc. La lecture suivie
fait alterner la traduction précise de certains extraits et la lecture
cursive d’autres extraits (voir ci-dessous). Elle
intègre nécessairement des lectures en français (voir
ci-dessous)
pour que les élèves prennent effectivement la dimension de
l’oeuvre (voir ci-dessous, la séquence «Électre»).
-
Pour le
cas particulier du grec, les élèves ne disposant que
d’une année d’apprentissage au collège au lieu de trois en
latin, la lecture suivie n’est pas inscrite au programme de la classe de
seconde ; elle n’apparaît qu’en classe de première à
propos de l’Odyssée. Le professeur peut choisir :
-
un chant, que les élèves
lisent intégralement en français selon différentes
modalités (voir ci-dessous) et dont ils
traduisent un nombre suffisant de passages pour que le chant existe comme
unité de forme et de sens ;
-
un motif, un thème, une
figure (la parole d’Ulysse ; les dieux et les hommes ; un homme et son
destin ; le merveilleux dans l’Odyssée, etc.) qui permettent
néanmoins de prendre la dimension de l’oeuvre. Le professeur fait
alors lire en français de larges extraits de différents chants
pour que chaque extrait prenne sens en lui- même et dans l’oeuvre.
Lecture
cursive
En français, la lecture
cursive est définie comme la forme la plus naturelle de la lecture.
En langues anciennes, il n’est pas envisageable que les élèves
atteignent un niveau de maîtrise qui leur permette de « lire
naturellement » un texte latin ou grec. Mais la pratique constante
d’une traduction détaillée de quelques lignes d’un texte
ancien empêche trop souvent d’en pénétrer le sens et
de le considérer dans sa dimension d’oeuvre littéraire. C’est
pourquoi le professeur fait alterner des moments où le texte est
traduit de façon détaillée et d’autres où le
texte est lu cursivement, avec ou sans traduction.
C’est dans cet exercice
que les élèves poursuivent leurs pratiques de lecture avec
traduction. Le professeur leur donne l’occasion de :
-
lire dans le même regard
le texte en langue originale et en traduction (en faisant repérer
comment telle expression est traduite, en interrogeant sur les raisons
d’un bouleversement entre le déroulement de la phrase latine ou
grecque, et celui de la phrase française, en faisant surligner de
part et d’autre les connecteurs, les conjonctions de subordination, etc.)
;
-
lire et traduire en alternance
au fil du déroulement du texte (un long extrait est présenté,
dans sa continuité, tantôt en langue originale, tantôt
en traduction) ;
-
préparer la traduction
d’un passage avec l’aide d’une édition bilingue française.
Dans tous ces cas, le professeur
ne laisse pas s’attarder la classe sur le détail morphosyntaxique
et lexical des textes ainsi lus. La finalité de ces exercices est
de pouvoir progresser dans la lecture de l’extrait ou de l’oeuvre.
Mais la lecture cursive
peut aussi se pratiquer sans recours à une traduction. Le professeur
peut résumer le sens du passage, attirer l’attention sur quelques
points de lexique (par exemple la récurrence d’un terme ou une mise
en réseau) ou de syntaxe (par exemple l’enchaînement de constructions
consécutives qui portent le sens d’une accusation), demander aux
élèves une recherche (par exemple, relever le sujet de tous
les verbes du passage), donner la traduction d’une phrase essentielle et
demander de retrouver la phrase latine, écouter une traduction lue
à haute voix et suivre sur le texte original son déroulement,
en un mot, trouver diverses occasions pour que le texte soit parcouru plusieurs
fois, que son sens soit compris, sans que les élèves le traduisent.
La lecture cursive a pour finalité que les élèves
soient capables de résumer le sens du passage en se fondant sur
quelques éléments textuels. En aucun cas ils ne doivent écrire
une traduction du passage, et en aucun cas ils ne doivent ensuite être
interrogés sur le détail de ce texte.
Lecture
en français
De la seconde à la
terminale, le lycéen accroît son autonomie dans la découverte
du texte (phase dans laquelle le professeur le guide de moins en moins,
comme dans le cours de français). En particulier, il est de plus
en plus apte à tirer parti de la réunion des textes dans
un groupement ou de la lecture intégrale d’un long extrait : la
perception de la logique narrative d’un récit, la compréhension
du contexte dans lequel un discours a été prononcé,
un raisonnement a été tenu, la prise en compte de la situation
d’énonciation et du système des personnages dans une tragédie,
le réinvestissement d’une première étude de poème
dans les études suivantes, etc., le laissent de moins en moins démuni
dans la découverte du texte.
C’est pourquoi le professeur
multiplie les lectures à faire en français autour du passage
retenu pour une étude : l’extrait latin ou grec a d’autant plus
d’intérêt qu’il est considéré dans son contexte
(co-texte). Faire connaître précisément ce qui précède
un extrait, voire ce qui le suit, en le faisant lire en français
ou proposer un long extrait en langue originale dont certaines parties
sont traduites et d’autres sont à traduire, c’est mettre l’élève
en position de lecteur qui attend quelque chose et s’attend à quelque
chose dans le texte qu’il va lire.
Pour fixer l’attention des
élèves pendant ces lectures à faire en français,
le professeur peut demander aux élèves :
-
de résumer ce qui précède
le passage à étudier et de formuler des hypothèses
sur la suite à étudier (qui va prendre la parole? quel autre
argument va être avancé? quelle chute amusante peut être
envisagée ? etc.) ;
-
de repérer, dans une
présentation bilingue, la correspondance entre telle et telle expression
(pour construire ou compléter un champ lexical, par exemple), telle
ou telle construction (pour être sensible aux effets rhétoriques
de répétition, d’accumulation, de gradation, par exemple)
;
-
de définir eux-mêmes
les limites du passage précédent pour donner sens et intérêt
au passage à étudier dans le détail, et de justifier
leur choix ;
-
d’intégrer dans le travail
de commentaire le passage étudié et la suite lue en français
;
-
etc.
Commentaire
Préliminaires
Parmi toutes les nombreuses
et solides raisons qui justifient que nous proposions à des élèves
de sacrifier du temps de leur vie à l’apprentissage des langues
anciennes, il en est une qui, d’un certain point de vue, prévaut
: ces langues donnent accès à des oeuvres majeures de notre
civilisation, dont un grand nombre sont des chefs- d’oeuvre.
Rappelons que les textes
rescapés qui nous sont parvenus étaient sans doute les plus
admirés (donc les plus recopiés) : une sélection s’est
opérée dans laquelle le hasard ne jouait pas seul. Nous choisissons
les plus significatifs de ces textes, et nous avons le sentiment que les
extraits proposés à l’étude des élèves
représentent une forme de quintessence littéraire dont l’importance
historique a été décisive. Ces textes ont droit (et
demandent) à être considérés comme des exemples
de ce qui se fait de mieux dans l’agencement des mots et le maniement du
langage. Cela, d’autant plus qu’ils sont écrits en des langues dont
les ressources expressives sont exceptionnelles, en tout cas très
supérieures aux nôtres, de ce point de vue.
Et, puisqu’il est question
de la langue, il se peut qu’on doive faire jouer un ressort délicat,
mais qui opère sur un domaine capital, celui de l’affect. Il arrive
que le latin (plus que le grec, semble-t-il) soit ressenti comme chose
grise. S’il est possible d’agir sur les mécanismes qui font qu’on
l’aime, la langue latine apparaîtra colorée et séduisante
par sa propre nature.
Eloquar an sileam ?
(Énéide, III, 39.) Témoin d’un prodige, Énée
pose la question qui s’empare de l’esprit du professeur devant un très
beau texte : dois-je parler ou me taire ? La tentation du silence naît
de la crainte de ne pas être à la hauteur, de la peur d’abîmer
le chef-d’oeuvre. Mais, pour de nombreuses raisons, les unes évidentes,
les autres plus profondes, le chef-d’oeuvre appelle, réclame le
commentaire. Comme l’écrit Lucien, devant la beauté, il faut
«s’en pénétrer et l’exprimer par une parole reconnaissante
». Notre tradition culturelle vit non seulement sur la légitimité,
mais sur la nécessité du commentaire, et c’est toute notre
culture, tous nos savoirs répertoriés, toutes nos disciplines
qui convergent dans cet exercice.
Faut-il rappeler d’un mot
les voies d’accès et les étapes qui vont de la compréhension
à l’interprétation, de l’interprétation à la
dégustation ? Pour la première, lexique et grammaire, mais
aussi histoire et civilisation. Pour la deuxième et la troisième
(qui constituent à proprement parler l’objet du commentaire), littérature,
stylistique, rhétorique, esthétique, beaux-arts, philosophie…
Chacun de ces termes communique avec son voisin et tous les autres. Chacun
ouvre un domaine dans lequel le commentateur a le loisir de déambuler
librement. Cela est fort important.
À une réserve
près : le contresens. Le professeur de latin et de grec sait de
science certaine que le contresens existe. Il l’a rencontré. Il
sait qu’un texte donné, appartenant au corpus dont il a la charge,
ne signifie pas n’importe quoi. Le discours critique du maître n’a
pas le droit de s’aventurer dans le domaine du faux, de l’erroné,
de l’inexact. Mais, de l’autre côté du contresens, l’espace
est vaste et largement ouvert. Y circuler est la fonction et le bonheur
du professeur.
On souligne aujourd’hui
avec raison l’importance du plaisir dans l’expérience scolaire.
Or, s’il en est un qui est dû à l’élève, c’est
celui que procure la «saveur des lettres », récompense
d’un effort qui n’est pas forcément ludique, mais dont la nature
n’est pas non plus d’être pénible, ni ennuyeuse.
Surtout quand le plaisir
de l’élève est la conséquence du plaisir du maître.
De
l’interprétation à la dégustation
1er
exemple : Commentaire de l’ordre des mots
Un caractère essentiel
de la langue latine, telle qu’elle a progressivement été
travaillée par les prosateurs et surtout les poètes, est
la souplesse et la liberté de répartition des mots dans la
proposition et dans la phrase. Les variations du professeur de philosophie
qui surprennent Monsieur Jourdain (« D’amour, belle marquise…»)
sont effectivement possibles en latin. Ce caractère est sans doute
source de difficultés pour l’élève. Mais c’est une
marque de la langue littéraire (à table et dans la rue, les
Latins s’exprimaient presque comme nous) et elle mérite d’être
repérée et analysée avec attention. Maniée
par de grands écrivains et de grands artistes, elle donne à
voir. En voici deux exemples.
Corinne est amoureuse d’Ovide.
Pour le lui montrer, «elle enlaça ses bras autour de mon cou
». Le poète peut écrire :
Implicuitque
suos
circum mea colla
lacertos.(
Amours,
II, 18.)
L’ordre des mots mime le geste.
Le cou du poète est enserré entre suos et lacertos.
Comment résister ? Et comment rendre cela en langue française
?
Prenons un autre exemple,
emprunté à un éclairage plus grave, celui du monde
des morts. Le chant d’Orphée a été plus fort que la
mort, et le poète peut ramener à la vie celle qu’il aime.
Mais on sait que l’amour va la lui faire perdre une seconde fois, puisque,
obéissant à un mouvement irrépressible, Orphée
se retourne. En s’éloignant, Eurydice a ces ultimes paroles :
Iamque uale ;
feror ingenti circumdata nocte,
inualidasque tibi
tendens, heu non tua, palmas.(
Géorgiques,
IV, 497- 498.)
« Adieu ! Une immense
nuit m’enveloppe et m’emporte, et je tends vers toi, moi qui ne suis plus
tienne, hélas, mes paumes impuissantes. »
On voit deux effets de la
disjonction (hyperbate) :
– V. 497: Le mot qui signifie
«entourée » est, de fait, pris entre le nom de la nuit
et l’adjectif qui dit son immensité ;
– V. 498 : La figure dessine
le geste émouvant. Le premier mot, invalidas, étant un adjectif,
fait que l’on attend un nom à l’accusatif féminin pluriel.
En retardant l’apparition de ce mot par l’insertion de l’exclamation heu
et de l’apposition non tua, Virgile étire le vers et le geste. L’hyperbate
trace une hyperbole pour l’oeil : les paumes tendues sont à l’extrémité
du vers comme des bras. Cela donne de ce geste éminemment virgilien
une version spectaculaire et pathétique. L’examen de telles figures
est souvent très suggestif.
2e
exemple : Commentaires croisés de la Bucolique I, v. 1- 5
Tityre, tu patulae
recubans sub tegmine fagi,
Siluestrem tenui musam
meditaris auena ;
Nos patriae fines et
dulcia linquimus arua,
Nos patriam fugimus.
Tu, Tityre, lentus in umbra
Formosam resonare doces
Amaryllida siluas.
"Tityre, toi, allongé
à l’abri d’un large hêtre, tu médites un air silvestre
sur ton mince pipeau ; moi, je quitte les doux champs, la terre de ma patrie,
moi, je fuis ma patrie. Toi, Tityre, à l’ombre, nonchalant, tu enseignes
aux bois à redire en écho qu’Amaryllis est belle." (Traduction
originale.)
Nous choisissons délibérément
un passage ultraconnu: il s’agit des premiers vers du premier poème
du premier recueil du plus grand poète latin. Vers si célèbres
qu’ils sont comme un mot de passe entre latinistes… au risque d’être
victimes de leur célébrité : on ne les entend plus.
Pour les entendre et les faire entendre aux élèves, voici
quelques suggestions d’entrées. Il ne s’agit pas de «tout
» dire sur ces vers, mais plutôt, sur un exemple ou un autre,
de faire percevoir l’immense richesse des commentaires que les oeuvres
de l’Antiquité suscitent.
a) Lexique
-
Tityrus, Meliboeus, Amaryllis
: noms propres grecs (acc. grec : Amaryllida), empruntés
à Théocrite (cf. infra Histoire littéraire).
-
Musam, auena : deux exemples
d’emploi métonymique (Musa/chant ; auena /flûte).
-
Nos : nous ou moi. Le
latin «nounoie» aussi facilement que le français vouvoie
(usage constant en poésie). Pour le commentaire, le traducteur doit
hésiter entre deux interprétations : moi, Mélibée
/ nous tous, les expropriés. Virgile joue sur les deux sens.
-
Resonare : le préverbe
re-
désigne l’effet d’écho.
-
Formosam : ce mot est
très important dans l’univers bucolique ; il désigne la beauté
en relation avec la forme du corps (forma signifiant forme et beauté)
à la différence du pulcher, qui renvoie à toutes
les sortes de beautés. Il faut noter que, dans le reste de son oeuvre,
Virgile n’emploiera plus ce mot.
b) Grammaire
La syntaxe est d’une grande
simplicité (comme souvent dans la poésie latine). On peut
signaler :
-
l’expression du pronom personnel
sujet : tu (insistance) ;
-
la construction de l’expression
doces
siluas resonare ;
-
la fonction de formosam,
qui peut être soit épithète, soit attribut du COD :
«Tu fais redire aux bois le nom de la belle Amaryllis qu’Amaryllis
est belle. »
Le latin exprime les deux
choses. Le français doit choisir. On peut préférer
la seconde, à cause de l’hyperbate, qui met l’accent sur formosam,
et de l’ensemble de l’esthétique des Bucoliques : la poésie
n’est pas vraiment une poésie amoureuse (je chante la femme aimée,
qui est belle). Le sujet privilégié de la poésie est
la beauté.
c) Histoire
Cette poésie est inscrite
dans un temps dramatique. Depuis l’assassinat de César (44 : Ides
de mars), Rome vit de terribles guerres civiles (43 : guerre de Modène
; proscriptions ; assassinat de Cicéron ; 42 : guerre de Macédoine,
bataille de Philippes ; 41- 40 : guerre de Pérouse). Pour caser
ses soldats vétérans, Octave réquisitionne des terres
en Gaule cisalpine dont les occupants sont tout bonnement expropriés.
La Bucolique I se nourrit de cette situation dramatique : le départ
de Mélibée, qui doit quitter pour toujours «sa douce
patrie ».
Tityre, lui, demeure. Il
va dire pourquoi : à Rome, « un dieu » lui a permis
de rester. La tradition antique, unanime, a compris que Tityre désignait
Virgile, à qui le jeune Octave aurait accordé un passe- droit.
Même si cette interprétation n’est pas absolument certaine
(Tityre lui- même parle de sa barbe blanche (v. 28), alors que Virgile
n’a que trente ans en 40 (mais ce jeu est très virgilien), il est
impossible de n’en pas faire état, et de ne pas entendre des accents
personnels dans cette évocation des malheurs présents.
d) Civilisation
Il ne faudrait pas croire,
d’après Les Bucoliques, que les bouviers du temps de Virgile
passaient leur temps à chanter leurs amours. Ces poèmes sont
à la fois réalistes et très idéalisés.
Mais il y a chez les Latins (en particulier à cette époque)
et chez Virgile l’idée que la vie à la campagne est une vie
de bonheur (cf. Géorgiques, II, 458 sqq.).
e) Histoire littéraire
Le recueil comporte dix poèmes
(nommés aussi églogues) qui varient entre 60 et 110
vers. La composition en est d’un extraordinaire raffinement, très
chargée de sens. La Bucolique I doit donc être considérée
dans l’ensemble que constituent Les Bucoliques.
D’autre part, Virgile innove
en introduisant pour la première fois dans la littérature
latine ce qui deviendra après lui le genre pastoral. Comme il le
fera toujours, il invoque la caution d’un grand poète grec, ici
Théocrite, originaire de Syracuse, auteur des Idylles, chef-d’oeuvre
de la poésie alexandrine (280 av. J.- C.). Ces poèmes mettent
surtout en scène des gens simples, des campagnards, ce qui est une
nouveauté en poésie. Virgile emprunte à la première
Idylle le mot dont il fera son titre : boukolika, c’est- à-
dire «les chants des bouviers ». Mais parmi ses « bouviers
», quelquesuns seront d’authentiques paysans, d’autres des poètes,
voire les grands de ce monde ; d’autres, encore, des êtres totalement
idéalisés (le Daphnis de la cinquième Bucolique).
f) Stylistique et rhétorique
Ces cinq vers constituent
une figure bien connue, un chiasme, que l’on peut schématiser ainsi
sous trois formes :
A : Tityre, tu te reposes
à l’aise et tu chantes (v. 1- 2)
B : Moi (nous), je pars
(v. 3)
B’ : je pars (v. 4a)
A’ : tu te reposes et tu
chantes (v. 4b, 5)
L’articulation est vigoureusement
marquée par les asyndètes et se condense dans le chiasme
logique à
l’intérieur du chiasme
général :
tu / nos ....... /.............
nos/ tu
En contrepoint, on entendra
un chiasme «musical» :
premiers mots de A : Tityre,
tu
premiers mots de A’ : tu,
Tityre.
Le travail de variatio
permet de dire la même chose (ou presque) de façon différente,
en concentrant (B / B’) ou en précisant (A / A’).
Rappelons qu’il ne suffit
pas de reconnaître une figure, ni de la nommer. Ce travail est le
tremplin vers la nécessaire interprétation, dont le point
de départ est l’interrogation : pourquoi cette figure (et pas une
autre) ? Qu’apporte-t-elle ? Quel surcroît de sens ? Ici, les choses
sont particulièrement claires et fortes.
Le chiasme a structurellement
la vocation de marquer les contrastes et les oppositions.
Or, ce que montre Virgile
est la plus vigoureuse opposition qui soit, entre :
– pour le sens :
celui qui reste / celui qui part ;
– pour l’oeil : celui qui
est debout un instant immobile/ celui qui est durablement allongé
;
– pour l’oreille : celui
qui parle / celui qui joue de la flûte ;
– pour l’âme: celui
qui
est malheureux / celui qui est heureux.
La figure rend visible le caractère
diamétralement opposé de ces deux destins.
Tout cela semble si bien
maîtrisé qu’on s’étonne presque de ne pas trouver une
exacte symétrie dans la répartition des éléments.
On notera que l’évocation du bonheur prend plus de place que celle
du malheur, et que c’est celle-là qui enveloppe celle-ci.
g) Beaux-arts
Ces cinq vers font aussi
un tableau. Ils ont été abondamment illustrés : voir
dans le Virgile de J. Perret (Seuil, «Écrivains de toujours
») la reproduction délicieusement maladroite qui figure dans
un des premiers manuscrits, le Romanus (Ve siècle). Pour une image
du genre pastoral directement née des Bucoliques, on n’oubliera
pas, bien sûr, Les Bergers d’Arcadie de Poussin.
h) Musique
La flûte (de Pan, dieu
d’Arcadie et maître du monde bucolique) est idéalement l’instrument
de l’univers pastoral. Parmi les très nombreuses partitions qui
l’illustrent, on peut distinguer le chef-d’oeuvre de Schubert : Le Pâtre
sur la montagne.
i) Écriture et
réécriture
La traduction donnée
ci- dessus vise à l’exactitude. Bien entendu, il en existe mille
et une versions en langue française. Les comparer peut être
un exercice stimulant.
À titre d’exemples,
voici trois tentatives, celle de Paul Valéry, en alexandrins blancs
(un vers français pour un vers latin) ; celle de Marcel Pagnol,
en alexandrins rimés ; celle de Marcel Desportes, en vers de seize
pieds.
«Ô Tityre,
tandis qu’à l’aise sous le hêtre,
Tu cherches sur ta flûte
un petit air champêtre,
Nous, nous abandonnons le
doux terroir natal,
Nous fuyons la patrie, et
toi, tranquille à l’ombre,
Tu fais chanter au bois
le nom d’Amaryllis. »
P. Valéry,
Oeuvres complètes, Gallimard, Pléiade, I, p. 225.
«Tityre, sous ce hêtre
aux très larges rameaux,
Étudiant les airs
des frêles chalumeaux
Tu cultives en paix la Muse
forestière…
Mais moi, je vais franchir
la borne et la frontière,
Car du toit de son père
on a chassé le fils…
Nous quittons nos guérets,
et la douce Patrie…
Toi, Tityre, alangui dans
une ombre fleurie
Tu fais redire aux bois
le nom d’Amaryllis…»
M. Pagnol,
Bucoliques,
Grasset, p. 23.
«Tityre, Ô
toi si bien couché sous l’ample dais de ce fayard,
De forêts tu vas tapotant
sur ta mince aveine un refrain ;
Nous allons, nous, abandonnant
la patrie et nos chers sillons ;
En exil, nous, quand nous
fuyons, toi, Tityre, en paix sous l’ombrage,
À chanter belle Amaryllis
tu vas enseignant les forêts. »
M. Desportes,
«Amour et dualité dans Les Bucoliques de Virgile »,
G. Stroppini, Klincksieck,
p. 29.
j) Élargissements
Si impliqué qu’il
soit dans un lieu et dans un temps précis, un grand texte possède
le pouvoir de «décoller ».
Quelques suggestions (ici,
les inflexions données au commentaire sont particulièrement
libres) :
– Mélibée
qui, à un niveau possible de son incertaine existence, n’était
peut- être qu’un voisin de Virgile, devient une figure de tous les
exilés qui vivent l’instant déchirant du départ.
– Le bonheur de Tityre représente
l’un des sommets du bonheur humain: non pas de la propriété
conservée, mais de la possibilité qu’elle donne de se consacrer
à la poésie. La prééminence des Muses est une
des idées les plus fortes du recueil : les poèmes célèbrent
la poésie, idéal qui court dans toute notre tradition.
– Tableau de référence,
ces cinq vers mettent sous les yeux la brutale juxtaposition du bonheur
(le plus grand) et du malheur (un des plus grands). Comment nier la permanence,
et même l’actualité, de cette situation, du choc qui l’accompagne,
et pas seulement dans les âmes sensibles ? La poésie est somme
de tout cela : une forme, une figure, un bonheur et une souffrance, une
musique.
N. B. Certaines oeuvres,
certains auteurs sont choisis en raison de l’accessibilité de leur
langue. Mais toutes et tous confrontent les élèves à
des figures majeures, à des questions essentielles, à des
modalités riches et variées d’expression de la pensée
humaine. Le latiniste averti peut préférer Tacite à
Cornelius Nepos, mais le professeur prend en compte les capacités
de lecture d’un élève de seconde, puis de première,
puis de terminale : il choisit donc un texte en fonction de ses élèves,
mais il tend toujours à faire aimer ce texte pour les qualités
qu’il fait découvrir lors du commentaire. Et le professeur n’estime
pas que seuls les auteurs du programme de terminale méritent un
commentaire. Lorsque les élèves lisent une oeuvre d’un auteur
plus accessible qu’un autre (par exemple le Banquet
de Xénophon plutôt que celui de Platon), il fait cependant
sentir qu’ils lisent une oeuvre littéraire.
Version
La version est aujourd’hui,
à l’écrit, l’exercice phare de l’enseignement des langues
anciennes : pratiqué avec méthode et exigence, il permet
de développer la précision et la finesse dans le maniement
de la langue et contribue à l’acquisition de la rigueur intellectuelle.
En effet, traduire c’est
faire passer le plus fidèlement possible un texte d’une langue dans
une autre, en l’occurrence ici du latin en français ou du grec au
français, en étant capable à la fois d’être
fidèle à la lettre du texte d’origine tout en apportant toutes
les modifications de syntaxe et de formulation qu’imposent les différences
qui existent entre les deux langues. Il n’est pas question qu’une version
donne la fâcheuse impression d’être rédigée en
«franlatin » ou en «frangrec » jargonnant, mais
l’objectif est d’écrire un texte en français d’aujourd’hui.
Exercice qui permet non seulement une évaluation globale de la connaissance
du latin ou du grec, mais surtout exercice formateur puisqu’il conduit
à travailler les deux langues et à progresser ainsi dans
leur maîtrise.
Technique
de la version
Pour initier les élèves
à la traduction, il convient de les habituer à s’interroger
d’abord sur le genre littéraire auquel appartient le texte à
traduire. En effet des extraits d’un discours de Cicéron ou de Démosthène,
d’une comédie de Plaute ou d’Aristophane, d’une lettre de Pline
le Jeune ou d’une oeuvre de Xénophon, de Thucydide ou des Annales
de Tacite (pour se limiter à ceux- là) présentent
des différences importantes dans leur syntaxe, leur lexique, leur
registre de langue que la traduction doit respecter. Il ne faut, par exemple,
pas hésiter pour traduire Plaute ou Aristophane à utiliser
parfois un registre familier voire trivial, faute de quoi on perdrait ce
qui fait la truculence de certaines scènes…
Ainsi, en pratiquant l’exercice
de traduction, les élèves deviennent plus sensibles à
la diversité des textes, des styles ; ils prennent davantage conscience
que les Anciens sont des hommes de chair qui vivent dans leur quotidien
des expériences proches des nôtres et qui, comme nous, sont
capables d’humour, de familiarité, de violence… voire de grossièreté.
Loin d’affadir le texte latin ou grec, la traduction doit au contraire
être la plus fidèle possible à sa tonalité.
Passer d’une langue à
l’autre, en respectant les spécificités de chacune des deux,
suppose qu’au moment où on commence à écrire la traduction
française, on pense en français. Les élèves
ne doivent pas acquérir l’habitude fâcheuse de commencer par
écrire un galimatias informe baptisé « mot à
mot », censé être le décalque fidèle du
texte ; mais ce premier essai est souvent bourré de tellement de
fautes de français qu’il ne veut rien dire. Si un mot à mot
provisoire et strictement oral peut parfois aider à débrouiller
une expression ou un court passage un peu obscurs du texte latin ou grec,
il faut sans attendre, transposer dans un français intelligible
ce que l’on a cru comprendre, en passant éventuellement par le stade
intermédiaire de la paraphrase.
Dès le début
les élèves doivent s’habituer à ne jamais écrire
une phrase qui soit incorrecte en français. Aussi est- il préférable
de les habituer à traduire d’abord sans écrire l’ensemble
du texte proposé (court ou long) dans une lecture cursive, en
limitant le recours au dictionnaire au strict nécessaire, pour
leur permettre d’en découvrir le sens général et de
pouvoir saisir de quoi ou de qui il s’agit, dans quelles circonstances.
Ensuite, quand ils ont dégagé
ce sens global, ils peuvent reprendre le texte au début, avec
précision, et écrire directement la traduction dans
un français déjà élaboré, phrase
par phrase. Ils doivent éviter d’écrire des phrases qui n’ont
pas de sens et de se laisser arrêter par une difficulté qu’ils
n’arrivent pas à résoudre; dans ce cas, il faut dans un premier
temps passer outre : la difficulté sera parfois, et même souvent,
résolue grâce au contexte, à ce qui suit.
Transposition
de certaines spécificités des langues grecque et latine
On s’attache à souligner
les spécificités respectives du latin et du français
qui impliquent des transpositions. En voici quelques exemples :
-
Le latin emploie facilement
le passif alors que la langue française a plutôt tendance
à privilégier l’actif : dans quel cas est-il préférable
de garder le passif ? dans quel cas vaut-il mieux transposer à l’actif
et quels sont les procédés stylistiques qui le permettent
?
-
Quelles sont les différentes
façons de rendre en français la concession ? la conséquence
?
-
Comment utiliser le procédé
de la nominalisation, fréquente en français, alors que le
latin privilégie la verbalisation ?
-
Quelle solution adopter (article
défini, article indéfini, possessif ?) face à l’absence
d’article en latin ?
-
Comment choisir entre les différentes
traductions possibles de cum et le subjonctif ?
-
Quelle est la meilleure manière
de rendre en français le discours indirect et plus particulièrement
le discours indirect libre (cf. le programme
de terminale, sunt qui dicant…) ?
Par ailleurs, le latin est une
langue globalisante qui privilégie la subordination alors que le
français est une langue plutôt analytique qui privilégie
la coordination, voire la parataxe. Il est donc souhaitable de faire travailler
les procédés qui permettent, tout en respectant le sens,
la tonalité, le rythme du texte latin, de transposer une longue
phrase latine où s’imbriquent et se succèdent force subordonnées,
en une phrase conforme à l’esprit de la langue française.
Cette démarche de
réflexion sur les spécificités de la langue française
est transposable au grec. La structure de la langue grecque étant
souvent plus proche du français que la langue latine, on portera
surtout l’effort sur la précision avec laquelle on peut rendre les
différentes expressions comportant la particule ¥n,
sur la traduction du participe, si fréquent en grec et qu’on est
souvent amené à transposer en français car il fait
partie des hellénismes intraduisibles tels quels.
Pratique
de la version aux différents niveaux
En seconde, tous les élèves
pratiquent l’exercice de la version tantôt en classe (sur une heure),
tantôt à la maison. Exercice d’autant plus nécessaire
que l’enseignement des langues anciennes reste aujourd’hui le seul qui
entraîne les élèves à la version, exercice essentiel
pour tous les futurs linguistes. En première, les spécialistes
de première L doivent faire régulièrement des versions
à la maison (au moins une par mois). Pour les élèves
des autres séries, ils feront des versions généralement
en classe, dans l’horaire du cours. En terminale, les élèves
feront environ une version par mois. Même ceux qui ne passent pas
l’écrit doivent pratiquer l’exercice de la version avec dictionnaire.
Progression
En seconde, on peut commencer
par travailler des textes courts ou même faire des exercices ciblant
des difficultés de traduction récurrentes, de façon
à créer des réflexes de traduction. On initie les
élèves à la pratique du dictionnaire, en les faisant,
par exemple, travailler sur un article du Gaffiot, en leur proposant des
versions tantôt avec, tantôt sans dictionnaire (dans ce cas
on ne donne qu’un très petit nombre de mots, essentiels, qui peuvent
manquer aux élèves), ces deux modalités de l’exercice
de la version développant des qualités différentes.
On peut imaginer pour l’année
de seconde la progression suivante :
-
mise en français d’un
texte traduit en classe ;
-
traduction d’un texte qui fait
suite à un texte déjà traduit en classe ;
-
traduction d’un passage en latin
ou en grec inclus dans une page dont le début et la fin sont donnés
en français ;
-
traduction d’un texte extrait
de l’oeuvre étudiée en classe ;
-
texte à traduire proposé
avec des notes explicatives ou des questions attirant l’attention sur des
points délicats ou importants pour la compréhension du texte
pour aboutir, in fine, à une version choisie pour elle-même.
En première, puis en
terminale, on choisira des textes progressivement plus longs ou plus difficiles
et l’on aboutira en terminale à la traduction d’un texte latin ou
grec, sans appareil critique.
2.
Apprentissages
Mémoriser
le lexique
Le développement qui
suit vaut autant pour le latin que pour le grec, dans ses principes didactiques
(apprentissage du vocabulaire dans un contexte de lecture ; mémorisation
selon la fréquence dans la langue et la récurrence dans le
groupement de textes ou l’oeuvre retenue ; mémorisation selon le
champ lexical, le champ sémantique, les principes de préfixation
et de suffixation, l’étymologie et la fortune dans le lexique français)
comme dans ses principes pédagogiques (nécessité pour
le professeur d’exiger ce travail de mémorisation, organisation
de cet apprentissage, modalités envisagées).
Lire dans une langue étrangère
suppose la connaissance du lexique. Les élèves ont appris,
pendant leurs trois premières années de latin, un peu moins
de mille mots, et un peu plus de trois cents mots pendant leur première
année de grec.
N.B.
Les listes de référence du collège peuvent être
téléchargées ici : latin
(*pdf 112 Ko), grec
(*pdf 75 Ko).
À l’entrée
en seconde, il est essentiel de convaincre les élèves que
ce vocabulaire doit être définitivement mémorisé,
pour qu’ils puissent lire les nouveaux textes qu’on leur propose et qu’ils
progressent dans leur maîtrise de la langue latine et grecque.
Liaison
troisième / seconde
Mémorisation
du vocabulaire rencontré dans les textes étudiés
Latin
Le lexique à mémoriser
au collège a été choisi en fonction de deux critères
: d’une part, en raison de la fréquence des termes retenus dans
la langue latine, d’autre part en fonction des oeuvres et des thèmes
inscrits au programme des trois années.
Ainsi, les élèves
ont appris des mots de vocabulaire latin se rapportant en cinquième
à trois rubriques (Mythe et histoire, Histoire naturelle et récits
merveilleux sur les animaux, Vie quotidienne).
La mémorisation du
lexique a été organisée autour des rubriques suivantes
:
– l’espace, le temps,
les déplacements ;
– la parenté et les
âges de la vie ;
– héros et héroïnes
: généalogie et qualités ;
– le pouvoir royal et républicain
;
– la religion ;
– la guerre, la délimitation
des territoires et les rapports entre les peuples.
En classe de quatrième,
le vocabulaire retenu se rapporte à trois nouvelles rubriques (Rome,
la vie de la cité ; Rome et son empire pendant la République
; Rome et la Grèce).
La mémorisation du
lexique a été organisée autour des rubriques suivantes
:
– les catégories
sociales ;
– les relations sociales
et individuelles ;
– les sentiments ;
– les loisirs, spectacles
et sports ;
– les travaux ;
– les provinces : géographie
et moeurs.
En classe de troisième,
le vocabulaire retenu se rapporte à trois nouvelles rubriques (Points
de vue sur la République et la guerre civile : acteurs et historiens
; Auguste et le Principat ; L’Empire romain à son apogée
: Trajan et Hadrien).
La mémorisation du
lexique a été organisée autour des rubriques suivantes
:
– les valeurs sociales
: dignitas et auctoritas ;
– les activités de
l’esprit ;
– les débats politiques
et la justice ;
– les moyens et la manière
de persuader ;
– l’art et la culture. La
teneur argumentative des passages étudiés a permis une acquisition
plus large d’un vocabulaire abstrait et celle des mots- outils propres
à souligner les articulations de la démonstration.
Grec
Les thèmes au programme
de la classe de troisième sont les suivants, à propos de
la cité athénienne au Ve siècle : L’espace ; La cité,
mythe et histoire ; Les institutions ; Quelques aspects remarquables de
la vie quotidienne.
La mémorisation du
lexique a été organisée autour des rubriques suivantes
:
– les éléments
du paysage grec ;
– la vie quotidienne ;
– les classes et groupes
sociaux ;
– les grandes institutions
politiques et juridiques, la parole publique ;
– la religion (grands cultes)
;
– jeux, théâtre
et sport.
La mémorisation des 366
noms, 163 adjectifs et 246 verbes latins ou des 104 noms, 35 adjectifs
et 104 verbes grecs n’a donc pas été faite de façon
mécanique au collège. Les élèves ont appris
ces mots dans un contexte de lecture (le vocabulaire du combat, par exemple),
à propos d’un aspect de la civilisation (le nom des membres de la
famille, par exemple), ou encore dans un travail d’association logique
(le pouvoir royal et républicain, par exemple). En classe de seconde,
le professeur prend soin de vérifier avec les élèves
si un mot rencontré dans un texte est nouveau ou non ; s’il ne l’est
pas, il fait retrouver autant que possible le contexte dans lequel ce terme
a pu être rencontré, fixe la mémoire sur l’étymologie
et la fortune de ce terme en français quand c’est possible, et associe
à ce terme les mots qui lui sont liés parmi ceux de la liste
du vocabulaire appris en collège.
Pour aider les élèves
dans ce travail de révision, le professeur peut, par exemple, faire
surligner dans la liste donnée en annexe
le terme sur lequel on s’interroge, demander aux élèves de
rechercher sous sa conduite les termes qui forment avec lui un champ lexical,
ou encore ceux qui sont en rapport de synonymie ou d’antonymie (on lit
ainsi très régulièrement cette liste de vocabulaire),
et les surligner à leur tour.
Par la suite, le professeur
s’abstient de donner une nouvelle fois la traduction d’un terme déjà
surligné, et organise régulièrement et systématiquement
des moments d’apprentissage et d’évaluation de ce vocabulaire.
C’est donc à dessein
que les listes données ci-dessous ne présentent que les termes
originaux sans leur traduction, et classés par ordre alphabétique.
Les élèves sont ainsi appelés à organiser de
façon personnelle, sous la conduite du professeur, la révision
systématique du vocabulaire qu’ils ont appris au collège.
Mémorisation
spécifique des mots-outils
Dans la présentation
du lexique appris au collège sont
indiqués en premier les mots-outils, c’est-à-dire les adverbes
et particules, les négations, les conjonctions de coordination et
de subordination, les prépositions, les pronoms-adjectifs.
Cet ensemble de 127 mots-outils
latins et de 60 mots-outils grecs mérite de la part du professeur
une attention toute particulière : la lecture des élèves
sera systématiquement ralentie par la méconnaissance de ces
mots qui ne réclament pourtant pas un effort particulier de mémorisation.
Le professeur veille donc à ne rappeler leur sens que lors de leur
première rencontre dans un texte, fait prendre en notes leur traduction,
prévoit une évaluation systématique (interrogation
orale ou écrite dans un délai court) et s’abstient ensuite
d’indiquer à nouveau leur sens.
Pour aider les élèves
à mesurer l’effort de mémorisation qui leur est demandé
en seconde, le professeur peut, par exemple, donner la liste de ces 127
mots-outils latins ou de ces 60 mots-outils grecs, que les élèves
surlignent de deux façons différentes :
– lorsqu’ils demandent
le sens d’un de ces mots-outils pour la première fois de l’année
lors d’une lecture de texte : les élèves savent que ces mots
ainsi surlignés doivent être désormais connus ;
– lors de moments spécifiques
d’apprentissage du vocabulaire en classe : le professeur fait surligner
les mots choisis pour un contrôle de connaissance du lexique ; les
élèves au fil des cours mesurent l’effort précis qui
leur est demandé et voient concrètement comment leurs connaissances
s’enrichissent.
C’est au professeur d’imposer
ce travail systématique de mémoire qui, seul, peut garantir
un certain rythme de lecture des textes. En effet, lorsqu’un professeur
de seconde va envisager de faire lire à ses élèves
une page d’un des auteurs ou d’une des oeuvres au programme, il va prévoir
de faire apprendre à cette occasion (ou par avance, pour faciliter
la lecture du texte) le vocabulaire spécifique de ce passage ; mais
s’il doit redonner pour la énième fois le sens des mots-outils
présents dans l’extrait, et qui le seront de la même façon
dans tous les textes proposés, l’heure de cours se passera bien
plus à noter du vocabulaire qu’à réfléchir
sur le texte.
Poursuite
des apprentissages au lycée
La mémorisation du
lexique se poursuit au lycée. Sans cet effort régulier, il
est vain de penser conserver de l’intérêt à l’enseignement
des langues anciennes : la méconnaissance d’un vocabulaire courant
interdit toute appréhension globale d’un texte et la prise en compte
d’un extrait suffisamment long pour proposer un quelconque intérêt
et mériter un commentaire, comme elle rend impossible un travail
effectif de version (on hésite à donner à traduire
un texte un tant soit peu exigeant à un élève qui
chercherait dans un dictionnaire le sens de tous les mots). La mémorisation
du vocabulaire fait donc partie intégrante de l’apprentissage de
la langue.
À l’occasion de la
lecture des textes, le professeur indique les termes nouveaux que les élèves
doivent retenir, en veillant à :
– vérifier
que les élèves vont effectivement rencontrer dans les lectures
qui vont suivre, dans le groupement de textes ou dans l’oeuvre étudiée,
le mot à retenir ; la meilleure façon de convaincre un élève
de l’utilité de connaître le lexique est qu’il vérifie
par luimême cette utilité ; un élève se décourage
d’autant plus vite d’apprendre du vocabulaire qu’il a le sentiment d’un
travail sans fin et sans réinvestissement ;
– être exigeant et
ne pas donner la traduction d’un mot dont on a, lors de lectures précédentes,
dit qu’il était à mémoriser ;
– organiser en classe des
moments spécifiques d’apprentissage du vocabulaire et des exercices
d’évaluation systématique ;
– demander aux élèves
un effort acceptable de mémorisation : d’un cours à l’autre,
un élève peut retenir trois à cinq mots nouveaux,
à condition que le cours suivant s’ouvre sur une récitation
de ces mots à retenir ; une dizaine de mots par semaine, sur une
trentaine de semaines, représente la totalité des trois cents
mots nouveaux à mémoriser chaque année ;
– maintenir cet effort de
mémorisation tout au long de l’année de seconde pour que
les élèves trouvent naturel de le poursuivre jusqu’à
la fin de leur cursus. Parce que les élèves progressent au
fil des années dans leur perception de la langue latine et grecque
comme de la langue française, le professeur fait appel non seulement
à la mémoire mécanique mais aussi à l’observation
et au raisonnement.
Ainsi, le document
d’accompagnement du programme de troisième soulignait déjà
:
« Les textes
proposés à la lecture, croisant des thèmes précédemment
rencontrés, permettent la reconnaissance de termes déjà
connus tout en faisant souvent appréhender la variété
des acceptions attachées à certains mots (signum :
enseigne ou statue) ou en mettant un accent nouveau sur leur sens figuré
(caput : tête ou origine).
À l’étude
des champs lexicaux s’ajoute donc peu à peu celle des champs sémantiques
; l’élève redécouvre, dans une acception nouvelle,
un mot qu’il avait jusque-là rencontré dans un ou plusieurs
sens différents ; il réfléchit aux liens qui unissent
ces divers sens, et, avec l’aide du professeur, récapitule la chaîne
qui va du sens premier aux sens dérivés. Un astérisque
signale dans la liste du vocabulaire retenu pour la classe de troisième
les mots qui appellent plus particulièrement cette démarche.»
Le professeur de lycée
peut demander à ses élèves de continuer à signaler
d’un astérisque les mots qui ne sont pas nouveaux mais dont ils
découvrent une acception nouvelle. Comme il l’a fait en classe de
français et de latin au collège, l’élève étudie
aussi le rôle de la préfixation et de la suffixation.
Le document d’accompagnement
du programme de troisième proposait à ce titre des activités
qui valent pour les classes de lycée :
«Tantôt
l’élève répertorie les effets d’un préfixe
(par exemple per- : peroratio, perspicio… ou con-
: colloquium, compono…), tantôt il observe les variations
de sens d’un même radical en fonction du préfixe qui lui est
adjoint : il s’approprie ainsi la famille de verbes fréquemment
employés en composition : cedo, facio, fero, specio, gradior.
Il affine sa connaissance
des mots en apprenant la nuance de sens qui sépare un verbe simple
de sa forme suffixée (par exemple, clamito, fréquentatif
de clamo). À tout moment il tire parti de ces travaux pour
mieux maîtriser, grâce à l’étymologie, le sens
des préfixes et suffixes français.»
Dans cet esprit, le professeur
organise des moments spécifiques de mémorisation du vocabulaire
: à l’occasion de la rencontre, dans un texte, d’un composé
de fero par exemple, le professeur prend quelques minutes pour faire
composer une fiche récapitulative concernant ce verbe et ses composés.
En grec, la même attention
portée à la préfixation permet de mémoriser
le sens des composés de b£llw, ba…nw,
œrcomai, fšrw etc. à partir
des préfixes d…a, kat£, ¢n£,
etc. Mais le professeur n’oublie pas qu’il est plus facile de retenir le
sens de infero pour l’avoir rencontré dans un texte que de
le retenir à propos d’une liste de vocabulaire élaborée
sans contexte. C’est pourquoi ces moments de réflexion sur le fonctionnement
du lexique privilégient davantage la compréhension du système
de préfixation, par exemple, et la mémorisation du sens des
préfixes, plutôt que la mémorisation du sens des différents
verbes composés. C’est plutôt à l’occasion d’une lecture
postérieure que la rencontre d’un de ces composés permettra
de revenir sur la fiche élaborée et de fixer le sens de ce
composé, inscrit naturellement dans un contexte de lectures donc
de mémorisation.
L’élève de
lycée est en outre encore plus apte que l’élève de
collège à utiliser les ressources de l’étymologie
pour mémoriser le lexique latin et grec. Par exemple, il tire profit
de pouvoir associer les termes gens, nascor, cognatus, et de les
référer à la racine indo-européenne *gn
/ gen.
Ainsi, le professeur l’habitue
à trois types de démarches :
– à l’occasion
de la rencontre d’un mot nouveau, l’insérer dans une famille (natus
remonte à *gnatus cognatus en passant par la racine
*gen
/ gon / gn au degré zéro ; on trouve ainsi nascor,
natura, gens, genus, gigno, genui, genitor…);
– à l’occasion de
la rencontre d’un terme ayant une grande occurrence dans la langue, décliner
l’éventail de ses sens (champ sémantique) ;
– à l’intérieur
du système, établir – en partie – une liste des dérivés
d’une racine (* werg > tÕ œrgon,
to work…).
Enfin, pour compléter
le travail de réflexion sur le lexique, le professeur propose à
l’élève de lycée des exercices fondés sur l’homonymie.
Il lui fait découvrir qu’à partir d’une même graphie,
on peut remonter à des mots différents, et que seul le contexte
de lecture permet de valider un choix. Ainsi, parere peut être
rapporté aux verbes paro, pareo, pario (le sens possible
est donc «procurer», «obéir », «mettre
au monde»), comme uictus peut être une forme de uinco
ou de uiuo, et uincis venir de uinco ou de uincio.
Pour pratiquer l’exercice
de la version de façon autonome, l’élève doit être
sensibilisé à cette réflexion particulière
sur le vocabulaire : en passant de la consultation d’un lexique, qui ne
propose souvent qu’un seul sens par mot, à celle d’un dictionnaire,
il se trouve confronté au choix du sens le plus pertinent en fonction
du contexte de lecture (choix entre des formes homonymes, choix dans un
champ sémantique). Afin que ces deux dernières pratiques
(sensibilisation aux homonymies, réflexion à partir de l’étymologie)
ne soient pas considérées comme un apparat récréatif
dans la mémorisation du lexique, elles donnent lieu, elles aussi,
à des évaluations.
Construire
des repères historiques
Les élèves
entrant en classe de seconde ont rencontré pendant leurs trois années
de collège un ensemble important de repères historiques :
noms d’hommes politiques et d’auteurs, oeuvres littéraires et artistiques,
périodisations larges comme dates d’événements précis,
etc. En début d’année de seconde, le professeur prend le
temps de mobiliser l’ensemble de ces souvenirs pour les organiser au sein
d’un schéma chronologique.
Il s’agit en effet de se
fonder d’abord sur les connaissances, plus ou moins précises, des
élèves pour leur permettre ensuite de situer les nouveaux
repères historiques que le programme de seconde puis de première
leur donnera l’occasion de rencontrer. Ainsi, plutôt que de distribuer
aux élèves en début d’année un tableau chronologique
des principales dates de l’histoire romaine, le professeur leur fait peu
à peu construire un tableau personnel en fonction de leurs acquis
antérieurs et des lectures de l’année en cours.
Exemple
de démarche
On situe l’une par rapport
à l’autre les grandes périodes du programme de collège
: la fondation de Rome (classe de cinquième), la République
(classe de quatrième), la fin de la République, les Guerres
civiles, Auguste et le Principat, Trajan et Hadrien à l’apogée
de l’Empire (classe de troisième).
L’objectif est double :
-
D’une part, réactualiser
les souvenirs du cours de latin et du cours d’histoire afin que les élèves
:
-
prennent conscience des écarts
temporels (il y a huit siècles entre la fondation de Rome et l’Empire)
;
-
en mesurent l’ampleur par rapport
à l’histoire de France (par exemple, quels points communs y a-t-il
dans notre pays entre le XIVe siècle et le XXe siècle ?)
;
-
prennent l’habitude de référer
telle ou telle vision du monde romain à une période déterminée
(la conquête de la Gaule est une étape de l’expansion romaine,
après la conquête de l’Italie et de la Grèce et avant
celle de l’Égypte, de la Germanie, les chrétiens dévorés
par les lions n’ont rien à voir avec la République, les Romains
n’ont pas inventé pour les martyrs chrétiens la mise à
mort dans l’arène, etc.).
-
D’autre part, aider le travail
de mémorisation par la mise en réseau des différents
indices historiques. Par exemple :
-
À propos du nom de Cicéron
: de quelle oeuvre se souvient-on ? À quel(s) événement(s)
faisait-elle référence ? Comment situer Cicéron par
rapport à César et à Auguste ? par rapport à
Phèdre et à Virgile ? Les sites romains dont on a gardé
le souvenir (monuments du Forum, villas, théâtres gallo- romain,
etc.) sont-ils contemporains de Cicéron ?
-
À propos des productions
littéraires : comment situer les uns par rapport aux autres les
auteurs rencontrés dans les lectures faites au collège ?
Moins qu’en les situant par leurs dates de naissance et de mort, est- on
capable d’associer Cicéron, César et la période des
crises de la République, Virgile, Horace, Tite- Live, Ovide et l’époque
d’Auguste, Phèdre, Pline le Jeune, Sénèque et certains
empereurs du Ier siècle après J.- C. (alors qu’on a rencontré
tel de ces auteurs en cinquième, tel autre en quatrième,
tel autre en troisième, dans un ordre chronologique ou non).
Au terme de ce travail de mobilisation
des souvenirs et des représentations, qui peuvent donc différer
d’un groupe d’élèves à l’autre, chacun est en mesure
de renseigner un tableau chronologique, nécessairement incomplet
et qui sera complété au fur et à mesure des lectures
de l’année. Ce tableau peut être organisé en cinq grandes
périodes (débuts de la littérature / République
/ Principat / début de l’Empire/ fin de l’Empire), peut mentionner
dans un code typographique donné les repères historiques
recueillis pendant les années de collège (événements
historiques, repères littéraires), et pourra accueillir dans
un autre code typographique les nouveaux repères rencontrés
pendant les années de lycée. Il est souhaitable que l’élève
conserve ce tableau d’une année sur l’autre.
On ne perd pas de vue, dans
la construction d’un tableau de jalons historiques que, comme dans la construction
des notions d’histoire littéraire en français, la finalité
du travail est la perception de l’inscription des oeuvres littéraires
dans leur contexte de production et non l’acquisition d’un pur savoir historique.
Exemple
de tableau
(Qui prend appui sur des
exemples de manuels de collège pour intituler les lectures faites.)
| Repères
historiques |
Lectures
collège |
Seconde/
première |
Terminale |
| Fondation de Rome |
Textes :
Récits légendaires |
Nouvelles lectures |
|
Conquête de l’Italie
Conquête de la
Grèce |
Plaute
(254/ 184)
Texte : Miles Gloriosus |
Nouvelles lectures
Térence
(190/ 159) |
|
Conjuration de Catilina
(- 63) |
Cicéron
(106/ 43)
Texte : sur l’éducation
Texte : Catilina |
Nouvelles lectures |
Nouvelles lectures |
Conquête de la
Gaule
(- 58 / - 52) |
César
(100/ 44)
Texte : les druides gaulois |
Nouvelles lectures |
Nouvelles lectures |
| Triumvirat |
Texte : le siège
de Marseille
Salluste
(86/ 35)
Texte : Catilina |
Nouvelles lectures
Lucrèce
(98/ 55) |
Nouvelles lectures
Nouvelles lectures |
| Actium (- 31) |
Virgile
(70/ 19)
Texte : jeux nautiques (Énéide
V)
Horace
(65/ 8) |
Nouvelles lectures |
Nouvelles lectures |
Principat d’Auguste
(- 27/+ 14) |
Le rat des villes
et le rat des champs
Tite-Live
(59/ 17)
Texte : Fable des membres
et de l’estomac (- 490) Texte : Le professeur de Faléries
(- 390)
Ovide
(43/ 17)
Texte : Jeux du Cirque
(Amores)
Phèdre
(- 10/+ 54)
Textes : Fables
Tacite
(55/ 120)
Texte : discours de Claude
Pline
le Jeune (61/ 114) |
Nouvelles lectures
Tibulle
(50/ 19)
Nouvelles lectures
Sénèque
(- 2/+ 65) Pétrone (?/ 66) Pline
l’Ancien (23/ 79) Lucain
(39/ 65) Martial (40/ 104)
Juvénal
(60/ 130)
|
Nouvelles lectures
Nouvelles lectures
Nouvelles lectures
Properce
(47/ 15)
Nouvelles lectures
Nouvelles lectures
Nouvelles lectures |
| Trajan (98/ 117) |
Textes : Lettres,
Le fantôme, Le
dauphin |
Nouvelles lectures |
Nouvelles lectures |
| Hadrien (117/ 138) |
Suétone
(fin I e /II e s.)
Texte : Vie d’Auguste
Aulu-Gelle
(II e s.)
Texte : Le Lion d’Androclès
Apulée
(125/ 180)
Texte : Histoire de Psyché
(Métamorphoses) |
Autres extraits
Saint-Augustin
(354/ 430) |
Nouvelles lectures
Marc-Aurèle
(121/ 180)
Nouvelles lectures |
Commentaires
du tableau
a) Colonne «Repères
historiques » : Figurent sur ce tableau les repères que l’élève
a dû rencontrer pendant ses années de collège. Cette
colonne est à renseigner au fur et à mesure des lectures
réalisées au lycée. Un repère historique jugé
important par les spécialistes d’histoire romaine mais qui ne serait
pas mis en relation avec une lecture risquerait de ne pas être mémorisé.
b) Colonne « Lectures
collège » : Ce tableau est imaginé en fonction des
lectures possibles inscrites au programme des trois années de collège.
L’élève note non seulement le nom de l’auteur mais, surtout,
le titre de l’extrait ou le nom de l’oeuvre ou le thème du groupement
de textes, autrement dit ce qui permet à sa mémoire de fixer
concrètement le souvenir de la lecture.
c) Colonne «Lectures
seconde/ première » :
– «Nouvelles lectures»
: l’élève note le titre de l’oeuvre, de l’extrait, du groupement
de textes, autrement dit le nouveau contexte littéraire dans lequel
il rencontre à nouveau un auteur déjà lu au collège;
– en gras apparaissent les
noms des auteurs nouveaux inscrits au programme de seconde et de première.
L’élève note
surtout le nom de l’oeuvre, de l’extrait, du groupement de textes, pour
en fixer concrètement le souvenir.
Enseigner
avec des grands commençants
Certains lycées vont
accueillir en classe de seconde des élèves désirant
soit reprendre un enseignement du latin après l’avoir abandonné
en classe de troisième (par exemple, parce qu’ils auront choisi
de faire un an de grec après leurs deux premières années
de latin), soit débuter un enseignement du latin, soit débuter
un enseignement du grec.
Pour les élèves
pouvant bénéficier d’un véritable enseignement de
grands commençants, voici les acquisitions qu’il est souhaitable
de faire réaliser en classe de seconde.
Latin
(grands commençants)
TEXTES,
genres et références historiques et culturelles
Le professeur organise son
projet pédagogique annuel autour des entrées suivantes :
-
Éloquence judiciaire
et politique :
un grand orateur, Cicéron
(vivier d’oeuvres pour une lecture suivie et un groupement de textes :
De
Signis, Pro Milone, exordes et péroraisons des Première
et Deuxième Catilinaires).
-
Comédie, satire, épigramme
:
-
de quoi rit- on à Rome
? rire d’adhésion, rire de sanction ? pourquoi et comment les Romains
rient- ils ? (vivier d’auteurs pour une lecture suivie et un groupement
de textes : Plaute, Térence, Martial). Le projet pédagogique
répartit les séquences, au nombre de cinq par exemple, de
manière équilibrée sur l’année. Les lectures
de textes sont l’occasion de faire connaître aux élèves,
en utilisant les ressources documentaires les plus variées, le Forum
romanum et les théâtres romains d’Europe et d’Afrique.
LANGUE
Lexique
Le professeur veille à
faire apprendre en priorité le lexique
défini pour les classes de collège, en particulier tous
les mots-outils. Ce lexique est rappelé dans les documents d’accompagnement.
Les acquisitions se font à l’occasion de la lecture des textes :
termes récurrents dans le groupement de textes ou dans la lecture
suivie, termes les plus fréquents chez les auteurs du programme,
mots-outils et adverbes. Le travail de mémorisation du lexique est
facilité par le recours à l’étymologie, le regroupement
en champs lexicaux. Un effort particulier de mémorisation du lexique
est attendu des grands commençants, pour qu’ils puissent parvenir
en fin de cursus à connaître autant de mots que les élèves
ayant commencé l’étude du latin au collège.
Morphosyntaxe
Le professeur fait identifier
et apprendre en priorité :
-
le système des cas et
les cinq déclinaisons ;
-
le système verbal ;
-
les expansions du nom ;
-
les propositions relatives et
pronoms relatifs ;
-
la proposition infinitive ;
-
l’expression du temps, du lieu,
de la cause.
Le professeur fait repérer
et répertorier, dans les textes, les usages les plus fréquents
de ut, quod, si.
Grec
(grands commençants)
TEXTES,
genres et références historiques et culturelles
Le professeur organise son
projet pédagogique annuel autour des entrées suivantes :
-
Vie démocratique et lieux
d’Athènes : vivier d’extraits pour deux groupements de textes :
la narration de «Sur le meurtre d’Ératosthène »,
«Sur l’Olivier », de Lysias ; prologue du Phèdre,
de Protagoras, début du Criton, de Platon…
-
Une grande figure : Socrate.
Vivier d’extraits pour un groupement de textes : le portrait de Socrate
par Alcibiade dans Le Banquet, la mort de Socrate dans Phédon,
extraits de l’Apologie, de Platon… Le projet pédagogique
répartit les séquences, au nombre de quatre par exemple,
de manière équilibrée sur l’année. Les lectures
de textes sont l’occasion de faire connaître aux élèves,
en utilisant les ressources documentaires les plus variées, la topographie
d’Athènes, le sanctuaire de Delphes et les théâtres
de Grèce et de Sicile.
LANGUE
Lexique
Comme en latin, le lexique
obligatoire du collège doit être acquis. Ce lexique est rappelé
dans les documents d’accompagnement.
Les acquisitions se font
à l’occasion de la lecture des textes : termes récurrents
dans le groupement de textes ou dans la lecture suivie, termes les plus
fréquents chez les auteurs du programme, mots-outils et adverbes.
Le travail de mémorisation du lexique est facilité par le
recours à l’étymologie, le regroupement en champs lexicaux
et champs sémantiques.
Un effort particulier de
mémorisation du lexique est attendu des grands commençants,
pour qu’ils puissent parvenir en fin de cursus à connaître
autant de mots que les élèves ayant commencé l’étude
du grec au collège.
Morphosyntaxe
Le professeur fait en sorte
qu’en fin de seconde les élèves sortant de troisième
et les grands commençants de seconde aient le même niveau
d’acquisition. En fin d’année, l’élève connaît
:
-
la morphologie verbale des verbes
thématiques (non contractes) et athématiques, en particulier
les formes du subjonctif et de l’optatif qui n’ont pas été
vues en troisième ; le système de la conjugaison des verbes
en mi est
présenté aux élèves pour leur en faciliter
la mémorisation ;
-
la morphologie nominale des
trois déclinaisons ;
-
les propositions complétives
(infinitive, conjonctive, participiale) ;
-
l’infinitif substantivé
;
-
l’aspect des temps ;
-
au fil des lectures, l’élève
observe systématiquement l’emploi de ¥n
suivi du subjonctif et de l’optatif.
Accentuation : comme en troisième,
tous les mots présentés aux élèves portent
leur accent ; les élèves apprennent les règles les
plus simples de l’accentuation, qui leur permettent de distinguer le sens
(accentuation des formes verbales, des homophones).
Les
professeurs risquent de se trouver confrontés à des difficultés
pédagogiques importantes si un effectif trop faible de grands commençants
incite à organiser un seul groupe d’élèves par niveau
d’enseignement, regroupant «grands commençants » et
«continuants ».
-
Grec
: Dans le cas où un trop faible effectif d’élèves
grands commençants rend impossible l’organisation à leur
intention d’un enseignement de trois heures hebdomadaires, différentes
solutions peuvent être mises en oeuvre pour conduire une pédagogie
différenciée. Par exemple, si l’établissement peut
accorder trois heures hebdomadaires aux élèves poursuivant
l’apprentissage du latin ou du grec et seulement deux heures, voire une
heure, aux grands commençants, le professeur peut organiser son
année en deux périodes ;
par exemple, dans le cas
d’un horaire professeur de quatre heures hebdomadaires :
-
première partie de l’année,
deux heures sont données aux continuants, deux heures sont données
aux grands commençants ;
-
deuxième partie de l’année,
trois heures sont données aux continuants dont une en commun avec
les grands commençants, une heure est donnée spécifiquement
aux grands commençants. La répartition dans l’année
de ces deux périodes dépend des compétences des élèves
concernés. Au terme de l’année, les élèves,
qu’ils aient débuté le grec en troisième ou en seconde,
devraient pouvoir constituer un groupe d’élèves de première
à peu près cohérent.
-
Latin
: Dans le cas de l’enseignement du latin, il n’est pas possible de réunir
dans un même horaire de cours des élèves ayant étudié
le latin pendant trois années au collège et des élèves
débutant cette étude en seconde. C’est au niveau de la classe
de première que l’on peut envisager, sur un horaire professeur de
quatre heures hebdomadaires, une organisation semblable à celle
proposée ci-dessus pour le grec en seconde. Dans une telle organisation,
les continuants ne perdent une heure par semaine que sur une période
de l’année, et les anciens grands commençants bénéficient
encore d’un enseignement spécifique sur une partie de l’année.
Au terme de l’année
de première, les élèves, qu’ils aient débuté
le latin au collège ou en seconde, devraient pouvoir constituer
un groupe d’élèves de terminale à peu près
cohérent.
Évaluer
Les deux exercices majeurs
d’évaluation en langues anciennes ont été pendant
longtemps les devoirs
écrits de version
et de thème. Ces deux exercices présentent un intérêt
évident : rédiger une version, c’est
mettre en oeuvre toutes
les connaissances acquises (lexique, morphologie, syntaxe de la langue
source, références littéraires et culturelles de l’univers
antique, maîtrise de la langue cible) pour produire un texte complet,
cohérent, lisible. C’est ce résultat que le professeur évalue.
Quant au thème littéraire, il suppose à un plus haut
degré encore la maîtrise du latin ou du grec, et la connaissance
de l’univers antique pour réaliser le plus justement possible les
transpositions linguistiques attendues. Cette maîtrise est le fait
de spécialistes, c’est pourquoi l’exercice du thème littéraire
n’est plus pratiqué ailleurs qu’aux concours de l’agrégation
de lettres classiques et de grammaire.
Mais, comme dans tout devoir
de type sommatif, le professeur évalue le résultat de l’exercice
sans avoir connaissance du processus qui y a conduit, donc sans avoir prise
sur ce processus. C’est pourquoi l’exercice de la version, qui est un des
exercices majeurs des classes de lycée (voir ci- dessus, «
La version »), ne saurait à lui seul assumer toutes les finalités
de l’évaluation. D’autres types d’évaluation permettent d’intervenir
au moment voulu sur telle ou telle difficulté rencontrée
par les élèves (évaluation formative), d’identifier
le plus précisément possible une lacune (relevant des connaissances
comme des savoir- faire), de donner sens aux différents apprentissages
imposés aux élèves parce qu’ils voient concrètement
à quoi ces apprentissages tendent, et en quoi ils comptent (sont
«rentables » en terme de notation) dans l’évaluation
de leur progression.
Évaluation
des connaissances
Interrogation
de vocabulaire
a) Mémoire mécanique
L’élève donne
le sens de mots coupés d’un contexte de lecture, récite des
temps primitifs, des verbes irréguliers, une liste de connecteurs,
d’adverbes, les différents mots d’un champ lexical, quelques vers,
quelques lignes d’un texte étudié, etc. Cette mémoire
mécanique, dont l’entraînement s’est souvent perdu dans les
modalités d’enseignement de ces dernières années,
devra retrouver sa place dans le cours de langues anciennes, comme cela
a été proposé ci-dessus (voir ci-dessus, « Mémoriser
le lexique »).
b) Mémoire en contexte
L’élève donne
le sens de mots ou d’expressions rencontrés dans un texte, avec
ce texte sous les yeux. Par exemple, le professeur lui soumet la liste
de vocabulaire qui accompagne le texte sur lequel on vient de travailler,
liste dans laquelle il a supprimé les traductions et demande aux
élèves de les rétablir.
Interrogation
de morphologie et de syntaxe
a) Mémoire mécanique
Les élèves
ont à réciter, à l’écrit ou à l’oral,
une déclinaison, une partie de conjugaison, des énoncés
sur lesquels on a particulièrement
travaillé la mise en oeuvre d’un point de syntaxe, des règles
de grammaire.
b) Exemples types
Les élèves
venant de collèges différents ont retenu différents
exemples de tournures syntaxiques, tels qu’ils figuraient dans les textes
lus au collège. Au lycée, le professeur donne à ses
élèves une référence commune en faisant apprendre
l’exemple type correspondant à la tournure syntaxique rencontrée
dans le texte
étudié.
c) Exercice à trous
Il ne s’agit pas de faire
écrire en latin ou en grec ce qu’un Latin ou un Grec n’aurait jamais
écrit, donc l’énoncé de départ est un texte
latin ou grec dans lequel le professeur a supprimé tel ou tel indice
grammatical. Par exemple, les verbes ne sont pas conjugués (pour
ceux tout au moins dont le temps, le mode, la voix ont été
appris par les élèves), les désinences nominales ont
disparu, les subordonnants sont masqués, etc.
À la différence
de l’exercice suivant (thème d’imitation), les élèves
ne sont pas interrogés en même temps sur tous les problèmes
de lexique et de morphosyntaxe. L’intérêt de dissocier l’exercice
à trous et le thème d’imitation est double : pour les élèves,
pouvoir avoir confiance dans le contrat d’évaluation (voilà
ce qu’il y avait à apprendre / à réviser, voilà
ce sur quoi porte l’évaluation) ; pour le professeur, pouvoir mesurer
le plus exactement possible ce qui fait obstacle à la connaissance.
Le diagnostic de l’erreur devient alors éclairant : l’élève
n’a pas retenu ou n’a pas appris que ut est suivi du subjonctif,
n’a pas appris ou n’a pas compris qu’en fonction de la concordance des
temps le subjonctif attendu est un subjonctif plus-que-parfait, l’élève
a appris et retenu ces emplois, il est capable de formuler ce qu’il doit
faire, mais n’a pas en mémoire la conjugaison du subjonctif plus-
que- parfait et / ou ignore comment utiliser les temps primitifs pour élaborer
la forme attendue, etc. Le professeur fait la part entre absence de travail
de mémorisation ou mauvaise compréhension, défaut
de mémorisation immédiate ou lacune ancienne, et guide plus
précisément la remédiation.
d) Thème d’imitation
(ou rétroversion)
Il s’agit toujours de travailler
sur un énoncé qu’un auteur latin ou grec a effectivement
écrit, l’élève devant retrouver le texte latin ou
grec à partir de la traduction qui en a été proposée.
Selon le type de traduction retenue (traduction élaborée,
traduction juxtalinéaire, mot à mot, traduction au plus près
de la tournure de phrase de la langue d’origine, traduction visant des
formulations françaises classiques, modernes, tout à fait
contemporaines…), l’exercice peut recouvrir des niveaux de difficulté
très divers. Les compétences ainsi évaluées
ne sont pas équivalentes car elles font appel à des connaissances
et des savoir-faire différents : un élève de seconde
peut être conduit à restituer un ablatif absolu à partir
d’une formulation française en mot à mot (un pont ayant été
construit par César), un élève plus avancé
peut être conduit à restituer un ablatif absolu à partir
d’un énoncé français qui ne le révèle
pas explicitement (puisque César avait fait construire un pont,
les troupes désormais…).
N. B. – Toutes
ces modalités d’interrogation n’entrent pas nécessairement
dans le cadre de l’interrogation écrite. Le professeur peut tirer
profit des petits effectifs pour évaluer aussi à l’oral.
Évaluation
des savoir- faire
Entrer dans un texte
Pour que les élèves
s’investissent dans les premiers moments de lecture du texte et ne se contentent
pas de noter une traduction ou d’attendre qu’un de leurs camarades traduise
le passage, le professeur a intérêt lors d’un devoir à
évaluer et à valoriser par une note (ou un nombre de points
dans une note globale) les réflexes mis en oeuvre dans la découverte
du texte, la formulation d’hypothèses de lecture, les indices textuels
choisis pour valider ces hypothèses, pour entrer plus avant dans
la compréhension du texte.
Indépendamment de
l’évaluation de la lecture d’un texte (traduction, version), le
professeur peut évaluer :
-
La façon dont le contexte
de lecture est mobilisé : Quels sont les autres textes du groupement
qui ont déjà été lus ? Qu’a-t-on retenu du
passage qui précède immédiatement? À quoi s’attend-on
dans ce nouveau texte, dans cette suite ? L’élève pense-t-il
à se poser ces questions ? Est-il capable d’y répondre ?
-
La sélection des connaissances
contextuelles : Comment l’élève utilise-t-il l’identification
du genre du texte ? Comment éclaire-t-il son approche du texte de
ses connaissances de l’auteur, de l’oeuvre, de l’époque ?
-
La mobilisation des connaissances
linguistiques, en particulier lexicales : Que fait l’élève
à qui on interdit, pour un temps, le recours à un dictionnaire
ou à une liste de vocabulaire ? Sait-il, à partir du vocabulaire
qu’il a appris, identifier un champ lexical, deviner le sens possible d’une
expression, d’une partie de phrase ? Sait-il repérer les indices
qui rendront efficace sa recherche dans le dictionnaire (ne pas chercher
le sens d’un verbe sans avoir repéré la construction qu’il
entraîne, par exemple) ? Comprend-il sans hésiter les marqueurs
temporels, les connecteurs logiques, qui révèlent l’organisation
générale du passage ?
Élaborer une traduction
personnelle
Cette activité procède
soit à partir d’un premier travail collectif sur le texte, soit
à partir de renseignements fournis par le professeur (lexique, difficultés
grammaticales), soit à partir de plusieurs traductions, soit à
partir d’un mot à mot, etc. Un tel savoir-faire s’acquiert par des
réflexions en cours de lecture et par des exercices ponctuels (voir
ci-dessus, «La version »).
Justifier une traduction
fournie par le professeur
L’exercice de lecture accompagnée
d’une traduction et celui de comparaison de traductions sont pratiqués
depuis le collège et ont vocation à l’être tout au
long de l’enseignement au lycée. La justification d’une traduction,
comme sa critique, permet d’améliorer la connaissance de la langue
latine ou grecque et de la langue française. Le professeur peut
demander aux élèves de :
-
choisir entre deux ou plusieurs
traductions d’une expression, d’une phrase ou d’un court ensemble de phrases,
celle qui rend le plus exactement le moule de la langue source, ou celle
qui rend au mieux l’intention du texte (effet rhétorique, visée
esthétique), ou celle qui est la plus compréhensible pour
le lecteur d’aujourd’hui, toutes les réponses devant être
justifiées par une prise en compte précise de la langue source
;
-
justifier la traduction proposée,
comme dans l’exemple donné ci-dessous à propos de l’expression
utendum
est dans l’extrait de La Pharsale (v. 227).
Mener à bien
une recherche
Sans que ce savoir-faire
appartienne spécifiquement au cours de langues anciennes, il serait
dommage que le professeur n’en tienne pas compte dans l’évaluation
des élèves. La réalisation d’exposés, la constitution
de dossiers, la bonne utilisation d’un cédérom, le commentaire
d’un film, d’une visite de site, d’une exposition, etc., ne sont pas de
simples apparats du cours, mais de véritables activités d’enseignement.
Il est donc naturel que l’investissement d’un élève dans
ces activités, la pertinence du résultat obtenu, et la qualité
de la restitution soient évalués, comme les autres savoir-
faire construits en cours de langues anciennes.
Évaluation
d’une séquence
Les possibilités sont
très nombreuses, et dépendent étroitement des objectifs
que le professeur a définis pour la séquence. On peut retenir
les exercices suivants :
Retraduire un passage
d’un texte étudié
Cet exercice est essentiel
pour entraîner la mémoire, c’est- à- dire fixer des
connaissances lexicales, grammaticales, des solutions de traduction. Cet
exercice prépare de plus à une partie de l’évaluation
du baccalauréat, pour le type d’épreuve que la majorité
des élèves rencontreront en passant l’épreuve orale.
Utiliser un des extraits
du groupement ou de l’oeuvre comme support d’évaluation
Cette possibilité
est intéressante, à condition bien sûr que cet extrait
offre de réelles situations de réinvestissement (lexique
déjà rencontré ou donné en traduction, particularités
syntaxiques élucidées préalablement dans la séquence,
thématique et problématique déjà rencontrées
dans les lectures précédentes, contexte littéraire
et historique déjà exploré, etc.). Le professeur n’oublie
pas cependant que la seule traduction de ce passage nouveau ne constitue
pas une évaluation de séquence (voir ci-dessous, «Évaluer
tous les acquis de la séquence »).
Commenter un texte nouveau
relevant de la même problématique, du même registre,
du même objet d’étude
Par exemple, à propos
de l’objet d’étude «Histoire et épopée»,
le professeur propose aux élèves l’extrait de La Pharsale
qui suit exactement le passage étudié pendant la séquence
:
Caesar ut aduersam
superato gurgite ripam
Attigit, Hesperiae uetitis
et constitit aruis,
«Hic, ait, hic
pacem temerataque jura relinquo ;
Te, Fortuna sequor ;
procul hinc jam foedera sunto.
Credidimus fatis, utendum
est iudice bello ».
Sic fatus noctis tenebris
rapit agmina ductor
Impiger ; it torto Balearis
uerbere fundae
Ocior et missa Parthi
post terga sagitta.
(v. 223- 230)
César, après avoir
franchi le fleuve et touché la rive opposée de l’Hespérie,
s’arrêta sur ces terres défendues.
«Ici, dit- il, j’abandonne
la paix et une justice profanée ; c’est toi, Fortune, que je suis
; au loin maintenant les traités ; nous nous en sommes remis aux
destins ; prenons la guerre pour arbitre. » Sur ces mots, chef infatigable,
il entraîne ses bataillons dans les ténèbres de la
nuit ; il va, plus rapide que le coup lancé en tournoyant par la
fronde baléare ou la flèche que le Parthe décoche
derrière lui.
(Traduction
A. Bourgery, Les Belles Lettres, 1958.)
Il ne s’agit pas de donner
en version en seconde des textes de Lucain (quoique celui- ci soit en partie
abordable), mais plutôt de mesurer ce que les élèves
sont capables de réinvestir de l’étude faite pendant la séquence
à l’étude de ce nouveau texte. Les questions d’évaluation
peuvent être les suivantes, en fonction des objectifs particuliers
choisis par le professeur :
-
En quoi ce texte est-il un texte
historique ?
-
En quoi ce texte relève-t-il
de l’écriture épique ?
-
Quels points communs relevez-vous
entre ce texte et celui/ceux qui ont été étudiés
dans la séquence ?
-
Quelle thèse (quelle
lecture des événements) Lucain présente-t-il dans
cet extrait ?
-
Si la classe a travaillé
sur l’évaluation d’une traduction : en quoi tel détail de
la traduction – par exemple, celle de utendum est – est-il justifié?
Y a-t-il une autre traduction possible ? La traduction «au loin maintenant
les traités » vous semble-t-elle en accord avec la présentation
que Lucain fait de César ? (Cette question suppose que le professeur
explique la forme sunto.)
-
Etc.
Selon les finalités de
l’évaluation, les élèves peuvent disposer des textes
de la séquence ou répondre en se fondant sur leur seule mémoire
des textes étudiés.
Répondre à
une question d’ensemble sur la séquence
Par exemple, à propos
de l’objet d’étude «Histoire et épopée »,
la question peut faire davantage appel :
-
À la mémoire :
Quelles caractéristiques inscrivent les extraits de César
et de Suétone dans le genre historique ? Quelles caractéristiques
inscrivent les textes de Virgile et de Lucain dans le genre de l’épopée
?
-
Ou, au contraire, solliciter
davantage le raisonnement, voire la réflexion personnelle : par
exemple, qu’avez-vous retenu des rapports entre histoire et épopée
?
Rendre compte de l’ensemble
des acquisitions de la séquence
Retraduire un passage étudié,
répondre à une question d’ensemble, commenter un passage
proche de ceux qui ont été étudiés sont trois
exercices mêlant des compétences complexes. Il est donc nécessaire
d’évaluer également, en leur donnant une juste part dans
la notation, des acquisitions plus isolées :
-
ce que l’on a appris en histoire
littéraire (sur les auteurs, leur époque, leurs oeuvres),
en histoire événementielle, en civilisation (particulièrement
à propos des documents archéologiques, des oeuvres d’art
et des monuments qui ont illustré tel aspect de la séquence)
;
-
mais aussi ce qui relève
de la méthodologie mise en oeuvre dans la séquence ; suivant
les objectifs de celle-ci, les questions peuvent être : Comment est-on
entré dans le texte ? Qu’a-t-on cherché à repérer
dans une première lecture du texte ? Sur quels aspects d’un texte
s’est-on fondé pour le commentaire ? Comment a-t-on organisé
le commentaire du document iconographique ? Etc.
Une évaluation de séquence
doit pouvoir offrir la possibilité de valoriser tous les aspects
de la séquence. C’est précisément pour cette raison
que l’exercice particulier de la version ne remplit pas toutes les conditions
nécessaires : un élève qui a suivi sérieusement
les différentes activités de la séquence doit pouvoir
réussir le devoir d’évaluation ; la version, elle, mobilise
des acquis récents et d’autres beaucoup plus anciens, ainsi que
des connaissances et des compétences dans la langue française
que les élèves maîtrisent à des degrés
divers. Le résultat obtenu dans un exercice de version ne rend pas
compte à lui seul des différents apprentissages réalisés
par l’élève.
N. B. – À
propos de la notation des évaluations : il arrive que des professeurs,
par crainte de décourager leurs élèves (ce qui est
un souci légitime), hésitent à noter une version selon
un barème un tant soit peu exigeant. Plutôt que d’attribuer
à une version des notes dont les élèves perçoivent
en fait le peu de fiabilité, il semble préférable
de leur proposer plusieurs types d’évaluations notées (version,
note de leçon ponctuelle, devoir d’évaluation de la séquence,
note de travaux personnels) et de jouer sur la pondération des coefficients
attribués à chacune de ces notes pour faire figurer sur le
bulletin trimestriel une note valorisant l’implication dans un enseignement
optionnel.
3.
Séquences
Séquence
autour d’un groupement de textes : histoire et épopée
Un même épisode
présenté selon des points de vue différents.
-
Étude de trois textes
sur le même épisode : le passage du Rubicon :
-
César, Bellum civile,
I, X et XI.
-
Lucain, Pharsale, I,
v. 185- 210.
-
Suétone, Vies des
douze Césars – César, XXXI, 3, XXXI et XXXIII.
-
Comparaison d’un texte historique
et d’un texte épique : origine du culte d’Hercule à Rome
:
-
Tite-Live, Histoire romaine,
livre I, VII, 3 à 12.
-
Virgile, Énéide,
VIII, v. 184- 267.
Le
passage du Rubicon
Temps
consacré à l’étude
Selon son projet pédagogique
annuel, le professeur décide de consacrer une durée approximative
de six semaines (entre deux périodes de vacances) soit à
l’ensemble des supports proposés, soit à une partie de cet
ensemble, l’autre étant proposée plus tard dans l’année,
ou de façon complémentaire, ou sous forme d’évaluation
des acquis de l’année, etc.
Dans le premier cas, dix-huit
heures peuvent être consacrées aux cinq extraits, soit en
moyenne deux séances pour chacun. Le professeur inscrit par ailleurs
dans le temps de la séquence des moments de mémorisation
des acquis lexicaux, morphologiques et syntaxiques (apprentissage, exercices
de manipulation, évaluation), un temps pour la réalisation
ou la restitution de recherches, un temps d’évaluation de la séquence.
L’organisation proposée
ci- dessous est un exemple parmi d’autres. Suivant les acquis des élèves,
le professeur peut procéder tout autrement, retrancher ou ajouter.
Déroulement
de la séquence
Suétone,
Vies
des douze Césars – César, XXXI, 3, XXXII et XXXIII
XXI, 3 – Consecutusque
cohortis ad Rubiconem flumen, qui prouinciae ejus finis erat, paulum constitit,
ac reputans quantum moliretur, conuersus ad proximos : «Etiam nunc
», inquit, «regredi possumus; quod si ponticulum transierimus,
omnia armis agenda erunt ». XXXII – Cunctanti ostentum tale factum
est. Quidam eximia magnitudine et forma in proximo sedens repente apparuit
harundine canens ; ad quem audiendum cum praeter pastores plurimi etiam
ex stationibus milites concurrissent interque eos et aeneatores, rapta
ab uno tuba prosiliuit ad flumen et ingenti spiritu classicum exorsus pertendit
ad alteram ripam. Tunc Caesar : «Eatur», inquit, «quo
deorum ostenta et inimicorum iniquitas uocat. Iacta alea est », inquit.
XXXIII – Atque ita traiecto exercitu, adhibitis tribunis plebis, qui pulsi
superuenerant, pro contione fidem militum flens ac ueste a pectore discissa
inuocauit. Existimatur etiam equestres census pollicitus singulis ; quod
accidit opinione falsa. Nam cum in adloquendo adhortandoque saepius digitum
laeuae manus ostentans adfirmaret se ad satis faciendum omnibus, per quos
dignitatem suam defensurus esset, anulum quoque aequo animo detracturum
sibi, extrema contio, cui facilius erat uidere contionantem quam audire,
pro dicto accepit, quod uisu suspicabatur ; promissumque ius anulorum cum
milibus quadringenis fama distulit.
L’extrait peut être étudié
en trois temps :
-
traduction de la fin du paragraphe
XXXI ; le sujet de constitit doit être précisé (César)
;
-
lecture en traduction (cf. ci-
dessous, «Documents complémentaires ») du paragraphe
XXXII jusqu’à «ad alteram ripam»; on demandera
aux élèves d’expliquer en quoi consiste le présage
et quelles en sont les marques ;
-
traduction à partir de
«Tunc Caesar ».
Pour assurer une lecture en
continu du passage, on peut demander aux élèves de relever,
d’une part les verbes appartenant au champ lexical du mouvement, du déplacement
(consequor, consto, regredior, transeo, concurro, prosilio, pertendo,
eo, traiicio, pello, superuenio), ce qui mène à relire
l’extrait depuis le début jusqu’à inuocauit, d’autre
part les expressions qui dessinent l’orateur militaire (réflexion
à mener sur la fonction des deux discours directs et sur l’expression
pro contione fidem militum flens ac ueste a pectore discissa inuocauit,
sur les mots pollicitus, adloquendo adhortandoque…).
Pour engager le commentaire,
on fait mettre en évidence l’absence de prise de distance de Suétone
dans le récit de l’épisode merveilleux (la traversée
de César présentée comme dictée par le destin)
et, au contraire, dans la deuxième partie du texte, les indices
du travail de l’historien (existimatur… quod accidit opinione falsa,
«recherche des causes de l’erreur d’appréciation »,
fama distulit…).
Le passage présente
plusieurs occurrences de gérondifs et d’adjectifs verbaux. Plutôt
que de proposer aux élèves des exercices mécaniques
de transformation de gérondif en adjectif verbal, on préfère
vérifier qu’ils savent les repérer et en saisissent les valeurs.
Temps consacré
: deux séances.
Lucain,
Pharsale
, I, v. 185- 212
185 Vt uentum est
parui Rubiconis ad undas,
Ingens uisa duci Patriae trepidantis imago
Clara per obscuram uoltu maestissima noctem,
Turrigero canos effundens uertice crines,
Caesarie lacera nudisque adstare lacertis
190 Et gemitu permixta loqui
: «Quo tenditis ultra ?
Quo fertis mea signa, uiri ? Si iure uenitis,
Si ciues, huc usque licet ». Tunc perculit horror
Membra ducis, riguere comae, gressusque coercens
Languor in extrema tenuit uestigia ripa.
195 Mox ait : «O magnae
qui moenia prospicis urbis
Tarpeia de rupe, Tonans, Phrygiique penates
Gentis Iuleae et rapti secreta Quirini
Et residens celsa Latiaris Juppiter Alba
Vestalesque foci summique o numinis instar,
200 Roma, faue coeptis ;
non te furialibus armis
Persequor; en adsum, uictor terraque marique
Caesar, ubique tuus, liceat modo, nunc quoque, miles.
Ille erit, ille nocens, qui me tibi fecerit hostem ».
Inde moras soluit belli tumidumque per amnem
205 Signa tulit propere
; sic ut squalentibus aruis
Aestiferae Libyes uiso leo comminus hoste
Subsedit dubius, totam dum colligit iram ;
Mox ubi se saeuae stimulauit uerbere caudae,
Erexitque jubam et uasto graue murmur hiatu
210 Infremuit, tunc torta
leuis si lancea Mauri
Haereat aut latum subeant uenabula pectus,
Per ferrum tanti securus uulneris exit.
Le début du texte peut
être présenté en version originale accompagnée
d’une traduction (cf. ci-dessous, «Documents complémentaires»)
; on demandera aux élèves de repérer, à partir
de la traduction, les termes qui créent une ambiance opposée
à celle que rapporte Suétone (ingens imago, Patriae trepidantis,
clara per obscuram noctem, uoltu maestissima, caesarie lacera, etc.).
On prépare ainsi la prise en compte d’une dramatisation poétique.
Puis les élèves
traduisent les deux discours directs. Le vocabulaire du premier ne présente
pas de difficulté, mais l’attention doit se porter sur la précision
des termes (uiri, ciues / iure, licet). Pour le second, l’identification
des noms propres est l’occasion de quelques recherches (Tarpeia de rupe,
Phrygiique penates Gentis Iuleae, rapti secreta Quirini, celsa Alba…).
La structure générale de la phrase devra sans doute être
rappelée aux élèves (vocatifs répétés
et impératif présent au singulier, faue). La dernière
phrase sera soigneusement traduite, comprise et commentée (répétition
du pronom qui porte l’accusation, ille, rapport entre le futur et le futur
antérieur, force de l’expression due à sa très grande
simplicité, me tibi… hostem).
Une autre séance
est consacrée à l’étude de la comparaison épique.
Le texte est accompagné d’une traduction, pour éviter de
consacrer un temps excessif à la recherche du vocabulaire. Les élèves
doivent percevoir la double nature, narrative (relevé des adverbes
de temps) et symbolique de la comparaison (relevé des outils de
comparaison), pour saisir la dimension épique du texte : après
une prosopopée, une comparaison épique (effet de grandissement
du lion, jeu de sonorités dans les vers 208- 209…) qui magnifie
la scène et le héros qu’on y représente.
L’important bien sûr
est de faire relire, l’un en regard de l’autre, l’extrait de Suétone
et celui de Lucain afin de poursuivre la réflexion engagée
sur le récit historique et le récit épique. On peut
partir, pour comparer les deux textes, d’un constat simple : ils offrent
deux images contradictoires, celle d’un géant qui sonne de la trompette
et dit « Allons », celle de la Patrie disant « N’avance
pas » ; Suétone essaie de donner de l’historicité à
une fable, Lucain, pompéien, fixe l’attention sur le personnage
de César.
Dans ce travail de relecture
des deux textes, les élèves compléteront leur relevé
des expressions du mouvement et élaboreront celui des termes militaires
et guerriers.
Temps consacré
: deux séances.
César,
Bellum
civile , I, X et XI.
X – Acceptis mandatis
Roscius cum Caesare Capuam peruenit ibique consules Pompeiumque inuenit
; postulata Caesaris renuntiat. Illi, deliberata re, respondent scriptaque
ad eum mandata per eos remittunt, quorum haec erat summa : Caesar in Galliam
reuerteretur, Arimino excederet, exercitus dimitteret ; quae si fecisset,
Pompeium in Hispanias iturum. Interea, quoad fides data esset Caesarem
facturum quae polliceretur, non intermissuros consules Pompeiumque dilectus.
XI – Erat iniqua condicio
postulare ut Caesar Arimino excederet atque in prouinciam reuerteretur,
ipsum et prouincias et legiones alienas tenere ; exercitum Caesaris uelle
dimitti, dilectus habere ; polliceri se in prouinciam iturum neque ante
quem diem iturus sit definire, ut, si peracto consulatu Caesaris non profectus
esset, nulla tamen mendaci religione obstrictus uideretur ; tempus uero
colloquio non dare neque accessurum polliceri magnam pacis desperationem
adferebat. Itaque ab Arimino M. Antonium cum cohortibus quinque Arretium
mittit : ipse Arimini cum duabus legionibus subsistit, ibique dilectum
habere instituit ; Pisaurum, Fanum, Anconam singulis cohortibus occupat.
La prise en compte du titre
de l’oeuvre est l’occasion de présenter ou de faire présenter
les circonstances historiques de l’opposition entre César et Pompée.
C’est également le moment de noter la particularité de l’auteur
: celui qui fait oeuvre d’historien a vécu lui- même l’événement;
que dit- il donc lui- même du passage du Rubicon ? Une lecture rapide
du passage (repérage des noms propres) indique d’emblée aux
élèves qu’il n’en est pas question dans le texte. Ce constat
permet de faire rebondir la réflexion sur le travail de l’historien.
Le texte est d’abord lu
en traduction. Les élèves avec la traduction sous les yeux
repèrent les groupes de mots latins du premier paragraphe et les
traduisent. Le professeur leur fait repérer les marques du discours
indirect (reuerteretur, excederet, dimitteret, fecisset, iturum…)
en se souvenant qu’il ne s’agit pas en seconde d’étudier les diverses
transpositions d’un discours direct en un discours indirect mais de repérer
les grandes caractéristiques de ce dernier. Par exemple, on vérifie
la connaissance de la conjugaison du subjonctif et l’identification des
formes particulières du futur (infinitif, participe). Ce premier
paragraphe est aussi l’occasion de vérifier les acquis sur l’ablatif
absolu et d’en chercher les occurrences dans le texte de Suétone,
qu’on relit à cette occasion.
L’argumentation présentée
dans le deuxième paragraphe est étudiée en français.
On s’interroge sur le mode d’énonciation : aucune implication du
« je », absence de marque de subjectivité ou de modalisation
dans le paragraphe précédent : quelle mise en condition du
lecteur dans la façon de recevoir l’argumentation qui suit ce choix
vise-t-il ? Une fois les arguments lus, quelle opinion les élèves
se font- ils des justifications de César ?
On revient ensuite au texte
latin, pour saisir l’efficacité stylistique du texte original, que
la traduction a du mal à rendre : par exemple, la brièveté
et la densité de l’expression ipsum et prouincias et legiones
alienas tenere, le parallélisme qui met si bien en valeur dilectus
habere, etc. Ce travail d’observation des effets stylistiques vise
à faire traduire précisément le texte latin, avec
l’aide de la traduction française.
Temps consacré
: deux heures.
Entre les deux séances,
le professeur peut vérifier les acquis de la révision du
subjonctif, de l’identification des formes de futur, du rapport entre temps
de l’imparfait et du plus-que-parfait, en faisant relever et / ou justifier
et / ou traduire les formes du deuxième paragraphe : reuerteretur,
iturum, iturus, profectus esset /uideretur, accessurum.
On complète de même
la fiche du vocabulaire militaire et guerrier.
Au terme de l’étude
de ces trois textes, le professeur aide à mettre au net la réflexion
sur les rapports et les différences entre texte historique et texte
épique, en demandant aux élèves de fonder leurs remarques
sur des exemples précis empruntés aux extraits. C’est donc
l’occasion d’une nouvelle relecture des textes, sans traduction cette fois.
Temps consacré
: deux heures.
Selon son projet de séquence,
soit le professeur place à ce moment un devoir d’évaluation
(voir ci-dessus, «Évaluer »),
soit il poursuit le travail sur le même objet d’étude, par
exemple avec les deux extraits consacrés à l’origine du culte
d’Hercule à Rome.
L’origine
du culte d’Hercule à Rome
Tite-Live, Histoire romaine,
livre I, VII, 3 à 12
(3) Ita solus potitus
imperio Romulus ; condita urbs conditoris nomine appellata. Palatium primum,
in quo ipse erat educatus, muniit. Sacra dis aliis Albano ritu, Graeco
Herculi, ut ab Euandro instituta erant, facit. (4) Herculem in ea loca
Geryone interempto boues mira specie abegisse memorant, ac prope Tiberim
fluuium, qua prae se armentum agens nando trajecerat, loco herbido, ut
quiete et pabulo laeto reficeret boues, et ipsum fessum uia procubuisse.
(5) Ibi cum eum cibo uinoque grauatum sopor oppressisset, pastor accola
ejus loci, nomine Cacus, ferox uiribus, captus pulchritudine boum cum auertere
eam praedam uellet, quia, si agendo armentum in speluncam compulisset,
ipsa uestigia quaerentem dominum eo deductura erant, auersos boues, eximium
quemque pulchritudine, caudis in speluncam traxit. (6) Hercules, ad primam
auroram somno excitus, cum gregem perlustrasset oculis et partem abesse
numero sensisset, pergit ad proximam speluncam, si forte eo uestigia ferrent.
Quae ubi omnia foras uersa uidit nec in partem aliam ferre, confusus atque
incertus animi ex loco infesto agere porro armentum occepit. (7) Inde cum
actae boues quaedam ad desiderium, ut fit, relictarum mugissent, reddita
inclusarum ex spelunca boum uox Herculem conuertit. Quem cum uadentem ad
speluncam Cacus ui prohibere conatus esset, ictus claua fidem pastorum
nequiquam inuocans morte occubuit. (8) Euander tum ea, profugus ex Peloponneso,
auctoritate magis quam imperio regebat loca, uenerabilis uir miraculo litterarum,
rei nouae inter rudes artium homines, uenerabilior diuinitate credita Carmentae
matris, quam fatiloquam ante Sibyllae in Italiam aduentum miratae eae gentes
fuerant. (9) Is tum Euander, concursu pastorum trepidantium circa aduenam
manifestae reum caedis excitus, postquam facinus facinorisque causam audiuit,
habitum formamque uiri aliquantum ampliorem augustioremque humana intuens,
rogitat qui uir esset. (10) Ubi nomen patremque ac patriam acceptit, «Joue
nate, Hercules, salue, inquit ; te mihi mater, ueridica interpres deum,
aucturum caelestium numerum cecinit, tibique aram hic dicatum iri, quam
opulentissima olim in terris gens Maximam uocet tuoque ritu colat ».
(11) Dextra Hercules data accipere se omen impleturumque fata ara condita
ac dicata ait. (12) Ibi tum primum, boue eximia capta de grege, sacrum
Herculi, adhibitis ad ministerium dapemque Potitiis ac Pinariis, quae tum
familiae maxime inclitae ea loca incolebant, factum.
Les élèves traduisent
les paragraphes 3 à 7, et prennent connaissance des paragraphes
8 à 12 dans la traduction française (cf. ci-dessous, «
Documents complémentaires »).
Le relevé des expressions
de lieu permet d’appréhender le sens et l’organisation du passage,
à condition de donner d’entrée le sens de spelunca : Palatium,
in ea loca, prope Tiberium fluuium, loco herbido… procubuisse, ibi, si
in speluncam armentum compulisset, eo deductura essent, in speluncam traxit,
Hercules… pergit ad proximam speluncam, si forte eo uestigia ferrent, ubi
omnia foras uersa uidit nec in partem aliam ferre, ex loco infesto agere
armentum occepti, reddita… ex spelunca uox, uademtem ad speluncam.
Pour entrer dans la réflexion
sur les rapports entre texte historique et texte épique, ou pour
poursuivre cette réflexion, le professeur peut proposer une comparaison
immédiate avec le récit proposé par Virgile, dont
les élèves prennent d’abord connaissance dans l’une des deux
premières traductions proposées cidessous. La comparaison
entre le récit des paragraphes 4 à 7 et l’extrait de l’Énéide
vise
à mettre en lumière les effets de grossissement et de dramatisation
de l’écriture épique (par exemple, portrait de Cacus, réaction
des animaux lors du rapt, récit du combat entre Cacus et Hercule).
Les différences entre les deux récits révèlent
un projet différent : Tite-Live raconte la fondation d’un culte
(visée scientifique), Virgile se délecte d’un magnifique
récit (visée esthétique). Les points communs des deux
récits, eux aussi nombreux, serviront à expliquer aux élèves,
ou à leur rappeler, ce qu’est une légende étiologique.
Temps consacré
: trois heures.
Virgile,
Énéide,
VIII, v. 184- 267
Postquam exempta fames et amor compressus edendi,
185 Rex Euandrus ait: «Non
haec sollemnia nobis,
Has ex more dapes, hanc tanti numinis aram
Vana superstitio ueterumque ignara deorum
Imposuit : saeuis, hospes Trojane, periclis
Seruati facimus meritosque nouamus honores.
190 Iam primum saxis suspensam
hanc aspice rupem,
Disiectae procul ut moles desertaque montis
Stat domus et scopuli ingentem traxere ruinam.
Hic spelunca fuit, uasto submota recessu,
Semihominis Caci facies quam dira tenebat,
195 Solis inaccessam radiis
; semperque recenti
Caede tepebat humus foribusque adfixa superbis
Ora uirum tristi pendebant pallida tabe.
Huic monstro Vulcanus erat pater ; illius atros
Ore mouens ignes magna se mole ferebat.
200 Attulit et nobis aliquando
optantibus aetas
Auxilium aduentumque dei. Nam maximus ultor,
Tergemini nece Geryonae spoliisque superbus,
Alcides aderat taurosque hac uictor agebat
Ingentes, uallemque boues amnemque tenebant.
205 At furiis Caci mens
effera, ne quid inaussum
Aut intractatum scelerisue doliue fuisset,
Quattuor a stabulis praestanti corpore tauros
Auertit, totidem forma superante juuencas ;
Atque hos, ne qua forent pedibus uestigia rectis,
210 Cauda in speluncam tractos
uersisque uiarum
Indiciis raptos, saxo occultabat opaco.
Quaerenti nulla ad speluncam signa ferebant.
Interea, cum jam stabulis saturata moueret
Amphitryoniades armenta abitumque pararet,
215 Discessu mugire boues
atque omne querelis
Impleri nemus et colles clamore relinqui.
Reddidit una boum uocem uastoque sub antro
Mugiit et Caci spem custodita fefellit.
Hic uero Alcidae furiis exarserat atro
220 Felle dolor, rapit arma
manu nodisque grauatum
Robur et aerii cursu petit ardua montis.
Tum primum nostri Cacum uidere timentem
Turbatumque oculis ; fugit ilicet ocior Euro
Speluncamque petit; pedibus timor addidit alas.
225 Ut sese inclusit ruptisque
immane catenis
Deiecit saxum, ferro quod et arte paterna
Pendebat, fultosque emuniit objice postes,
Ecce furens animis aderat Tirynthius, omnemque
Accessum lustrans huc ora ferebat et illuc
230 Dentibus infrendens.
Ter totum feruidus ira
Lustrat Auentini montem, ter saxea temptat
Limina nequiquam, ter fessus ualle resedit.
Stabat acuta silex praecisis undique saxis
Speluncae dorso insurgens, altissima uisu,
235 Dirarum nidis domus
opportuna uolucrum.
Hanc, ut prona jugo laeuum incumbebat ad amnem,
Dexter in aduersum nitens concussit et imis
Auulsam soluit radicibus, inde repente
Impulit, impulsu quo maximus intonat aether,
240 Dissultant ripae, refluitque
exterritus amnis.
At specus et Caci detecta apparuit ingens
Regia et umbrosae penitus patuere cauernae,
Non secus ac si qua penitus ui terra dehiscens
Infernas reseret sedes et regna recludat
245 Pallida, dis inuisa,
superque immane barathrum
Cernatur, trepident immisso lumine Manes.
Ergo insperata deprensum luce repente
Inclusumque cauo saxo atque insueta rudentem
Desuper Alcides telis premit omniaque arma
250 Aduocat et ramis uastisque
molaribus instat.
Ille autem (neque enim fuga jam super ulla pericli)
Faucibus ingentem fumum (mirabile dictu !)
Euomit inuoluitque domum caligine caeca,
Prospectum eripiens oculis, glomeratque sub antro
255 Fumiferam noctem commixtis
igne tenebris.
Non tulit Alcides animis seque ipse per ignem
Praecipiti jecit saltu, qua plurimus undam
Fumus agit nebulaque ingens specus aestuat atra.
Hic Cacum in tenebris incendia uana uomentem
260 Corripit in nodum complexus,
et angit inhaerens
Elisos oculos et siccum sanguine guttur.
Panditur extemplo foribus domus atra reuulsis
Abstractaeque boues abjurataeque rapinae
Caelo ostenduntur, pedibusque informe cadauer
265 Protrahitur. Nequeunt
expleri corda tuendo
Terribiles oculos, uultum uillosaque saetis
Pectora semiferi atque exstinctos faucibus ignes […] ».
Afin de ne pas passer trop de
temps sur la traduction de ce long extrait, le professeur peut proposer
de prendre connaissance du texte latin d’abord en faisant un certain nombre
de relevés lexicaux :
-
noms propres rencontrés
dans le texte de Tite-Live et à nouveau présents dans celui
de Virgile, identification des nouveaux noms propres dans le texte de Virgile
(Albano ritu, Graeco ritu ; Herculi, Herculem, Hercules; ab Euandro
; Geryone; prope Tiberim fluuium ; nomine Cacus ; on rencontre chez
Virgile : Evandrus, Semihominis Caci, Geryonae, Cacum…mais par quelles
expressions Hercule est-il désigné ? v. 201, dei, maximus
ultor, v. 202, Tergemini nece Geryonae spoliisque superbus,
v. 203, Alcides, uictor, v. 214, Amphytrioniades) ;
-
champ lexical du troupeau (boues,
armentum, loco herbido, pabulo laeto, pastor, cauda, gregem, mugissent
/ tauros, boues, a stabulis, iuvencas, cauda, armenta, mugire, boues)
;
-
expressions communes à
l’un et l’autre texte. Ensuite, il peut être amusant et formateur
de faire travailler les élèves sur la traduction juxtalinéaire
(en tout ou en partie) proposée ci- dessous (cf.«Documents
complémentaires») : ils prendront conscience du caractère
souvent incompréhensible de cette traduction, et percevront ainsi
quelques différences fondamentales entre le système d’organisation
de la langue latine et de la langue française. Le professeur leur
demandera d’établir, sur quelques vers, une traduction personnelle,
et de la comparer avec celles d’A. Bellesort et de J. Perret (cf.«Documents
complémentaires»).
Temps consacré : deux
heures.
Pour conclure sur un commentaire
des extraits, le professeur peut proposer la lecture de la préface
de l’Histoire romaine, dans laquelle Tite-Live explique lui- même
comment il considère les légendes de la fondation de Rome
(cf. ci-dessous, « Documents complémentaires »).
Temps consacré
: une heure.
Documents
complémentaires
Suétone, Vies des
douze Césars , César, XXXI, 3, XXXII et XXXIII (traduction
d’H. Ailloud, Les Belles Lettres, 1961)
XXXI, 3 – Ayant
rejoint ses cohortes au bord du Rubicon, rivière qui marquait la
limite de sa province, il s’arrêta un moment et, songeant à
la portée de son entreprise, il dit en se tournant vers sa suite
: « Maintenant, nous pouvons encore revenir en arrière, mais
une fois que nous aurons franchi ce petit pont, tout devra être réglé
par les armes. » XXXII– Comme il hésitait, il reçut
un signe d’en haut. Un homme d’une taille et d’une beauté extraordinaires
apparut soudain, assis tout près de là et jouant du chalumeau
; des bergers étant accourus pour l’entendre ainsi qu’une foule
de soldats des postes voisins, et parmi eux également des trompettes,
cet homme prit à l’un d’entre eux son instrument, s’élança
vers la rivière et, sonnant la marche avec une puissance formidable,
passa sur l’autre rive. Alors César dit : «Allons où
nous appellent les signes des dieux et l’injustice de nos ennemis. Le sort
en est jeté. » XXXIII– Et là-dessus, il fit passer
son armée, puis, accompagné des tribuns de la plèbe,
qui, chassés de Rome, étaient venus le rejoindre, il se présenta
devant l’assemblée des soldats et fit appel à leur dévouement
avec des larmes, en déchirant ses vêtements sur sa poitrine.
On croit même qu’il promit à chacun le cens des chevaliers,
mais cela résulte d’une méprise. En réalité,
au cours de sa harangue et de ses exhortations, il montra bien souvent
l’annulaire de sa main gauche en déclarant qu’il n’hésiterait
pas à se dépouiller même de son anneau pour s’acquitter
envers tous ceux qui auraient contribué à la défense
de son honneur, en sorte que les soldats du dernier rang, mieux placés
pour voir l’orateur que pour l’entendre, lui prêtèrent les
paroles qu’ils croyaient lire dans ce geste, et le bruit se répandit
qu’il leur avait promis à chacun le droit de porter l’anneau et
les quatre cent mille sesterces.
Lucain, La Pharsale ,
I, v. 185 à 212 (traduction A. Bourgery, Les Belles Lettres, 1958).
Présentation de la traduction sous forme juxtalinéaire pour
la commodité de l’exploitation en classe
185– Quand on vint
sur les bords étroits du Rubicon,
le chef crut voir le fantôme
gigantesque
de la Patrie en émoi;
brillant dans l’obscurité de la nuit,
le regard affligé,
elle avait répandu autour de son front
couronné de tours
ses cheveux blancs épars dont elle
arrachait les mèches
; elle se dressait les bras nus et
190– disait ces mots entrecoupés
de sanglots : «Où allez-
vous encore, où portez-
vous vos enseignes, soldats ?
Si vous marchez avec le
droit pour vous, en citoyens,
c’est jusque- là
que vous pouvez venir. » Alors un
frisson secoua les membres
du chef ; ses cheveux se
hérissèrent,
la torpeur, enchaînant ses pieds, retint
ses pas sur l’extrême
bord du fleuve. Bientôt il dit :
195–« Ô toi,
qui regardes les murailles de la grande ville
du haut de la roche Tarpéienne,
Dieu du tonnerre,
pénates phrygiens
de la famille Julia, enlèvement mystérieux
de Quirinus, Jupiter Latiaris
qui résides sur les
hauteurs d’Albe, foyer des
Vestales, et toi, l’égale
des plus grandes déesses,
Rome, favorisez mon entreprise ;
200– je ne te poursuis pas
avec les armes des Furies : me
voici, vainqueur sur terre
et sur mer, César, partout
ton soldat pourvu que je
le puisse, et maintenant encore.
Celui- là, celui-
là sera le coupable qui aura fait de
moi ton ennemi. »
Puis il rejeta tout retard à la guerre et porta les
enseignes hâtivement
dans les eaux gonflées du fleuve ;
205– ainsi quand, dans les
plaines ridées de la brûlante Libye,
le lion voit venir l’ennemi
de près, il s’arrête
hésitant pour concentrer
toute sa colère ; puis, après
s’être excité
en se battant de sa queue sauvage, il hérisse
sa crinière et pousse
un rugissement formidable
210– de sa gueule énorme;
alors si la lance du Maure agile
vibre et vient se loger
dans ses flancs ou si l’épieu
pénètre dans
sa large poitrine, insoucieux de la blessure,
il se fraie une issue à
travers le fer.
César, Bellum civile,
I, X et XI
(traduction P. Fabre, Les
Belles Lettres, 1947)
X – Leur mission
reçue, Roscius et L. César arrivent à Capoue, où
ils trouvent les consuls et Pompée; ils leur transmettent les demandes
de César. Après délibération, on donne une
réponse écrite que l’on charge les mêmes personnages
de porter à César, et qui contenait en substance les propositions
suivantes : César devait retourner en Gaule, évacuer Ariminum
et licencier son armée ; si ces conditions étaient remplies,
Pompée partirait pour les Espagnes. En attendant, et jusqu’à
ce qu’on eût l’assurance que César exécuterait ses
promesses, les consuls et Pompée n’interrompraient point les levées
de troupes. XI – Pompée posait des conditions injustes en exigeant
que César évacuât Ariminum et retournât dans
sa province, tandis que lui conservait non seulement des provinces, mais
des légions qui étaient à un autre; en voulant que
César licenciât son armée alors qu’il faisait, lui,
des levées de troupes ; en promettant de partir pour sa province,
mais sans fixer une date à son départ, si bien que, s’il
n’était pas parti une fois terminé le proconsulat de César,
on ne pourrait cependant l’accuser d’avoir manqué à sa promesse.
D’autre part, le fait qu’il n’offrait pas l’occasion d’une entrevue, et
qu’il ne proposait pas de venir lui- même, faisait entièrement
désespérer de la paix. Aussi César fait- il partir
des abords d’Ariminum M. Antoine avec cinq cohortes pour Arrétium
; lui reste à Ariminum avec deux et y organise une levée.
Il occupe les places de Pisaurum, de Fanum et d’Ancona, chacune avec une
cohorte.
Tite- Live, Histoire romaine
, livre I, VII, 3- 12
(traduction G. Baillet,
Les Belles Lettres, 1954)
(3) Romulus resta
donc seul maître du pouvoir, et, après sa fondation, la ville
prit le nom de son fondateur. Il fortifia d’abord le Palatin, sur lequel
il avait été élevé. Il offre des sacrifices,
aux autres dieux selon le rite albain, à Hercule selon le rite grec,
suivant en cela la règle établie par Évandre. (4)
D’après la tradition, c’est en ces lieux qu’Hercule, après
avoir tué Géryon, amena ses boeufs d’une admirable beauté.
Au bord du Tibre, à l’endroit où il avait passé le
fleuve à la nage en poussant son bétail devant lui, il se
coucha dans l’herbe épaisse, parce qu’il fallait du repos et un
gras pâturage à ses boeufs pour se refaire, et que, d’ailleurs,
lui- même était fatigué de sa route. (5) Là,
appesanti par son repas et par le vin, il tomba dans un sommeil accablant.
Un pâtre du voisinage, Cacus, comptant sur sa force et séduit
par la beauté des boeufs, voulut s’approprier cette proie. Mais,
s’il poussait devant lui les bêtes jusqu’à son antre, il suffirait
des traces de leurs pas pour guider de ce côté les recherches
de leur propriétaire. Aussi entraîna- t- il les boeufs à
reculons, en prenant les plus beaux et en les tirant par la queue jusqu’à
sa caverne. (6) Hercule, dès l’aurore, sort de son sommeil, parcourt
son troupeau des yeux, constate qu’il n’a pas son compte et va voir vers
la caverne voisine s’il y aurait des traces de pas dirigées de ce
côté. Quand il les vit toutes tournées vers l’extérieur
et pas une dans l’autre sens, plein de trouble et d’incertitude, il se
mit en devoir de quitter ce lieu peu sûr et d’emmener plus loin son
bétail. (7) Au départ, quelques bêtes, regrettant,
comme elles font, celles qui restaient, poussèrent des mugissements
auxquels répondirent ceux des bêtes enfermées dans
la caverne. À cette voix, Hercule rebroussa chemin et marcha droit
à la caverne ; Cacus s’efforça de lui en interdire l’entrée
; mais, frappé d’un coup de massue, alors qu’il appelait en vain
les pâtres à son aide, il tomba mort. (8) À cette époque,
Évandre, un réfugié du Péloponnèse,
gouvernait ce pays plutôt par son ascendant qu’en vertu d’un pouvoir
officiel. On le révérait pour sa science de l’écriture,
prodige inouï chez ces hommes dénués d’instruction ;
on le révérait surtout comme fils de Carmenta, une déesse,
à ce qu’on croyait, dont les dons prophétiques, avant l’arrivée
de la Sibylle en Italie, faisaient l’admiration de ces peuples. (9) Évandre,
donc, attiré par le rassemblement des bergers qui s’agitaient autour
de l’étranger pris en flagrant délit de meurtre, se fit raconter
le fait et ses causes ; puis, remarquant chez ce héros une taille
bien plus élevée et un air plus imposant que chez un homme,
il lui demande qui il est. (10) Quand il connut son nom, son père
et sa patrie : « Fils de Jupiter, Hercule, je te salue », dit-
il ; «tu dois, selon la prédiction de ma mère, fidèle
interprète des dieux, aller grossir le nombre des habitants du ciel
et posséder ici un autel auquel le peuple, qui sera un jour le plus
puissant du monde, donnera le nom d’Autel Maxime et où il célébrera
ton culte. » (11) Hercule lui tendit la main et déclara qu’il
acceptait le présage et voulait réaliser la prédiction
en élevant et en consacrant un autel. (12) C’est alors que pour
la première fois, en prenant un boeuf de choix dans le troupeau,
on offrit un sacrifice à Hercule. On fit participer à la
cérémonie et au repas rituel les Potitius et les Pinarius,
qui étaient alors les deux familles notables du pays.
Virgile, Énéide
, VIII, v. 184- 267, première traduction (A. Bellessort, coll. «
Poésie », Gallimard, 1974, déjà publiée
aux Belles Lettres, 1925 et 1936)
Lorsqu’ils eurent
satisfait leur faim et que leur appétit fut rassasié, le
roi Évandre prit la parole : «Cette solennité, ce banquet
traditionnel, cet autel élevé à une divinité
considérable, ne nous ont pas été imposés par
une vaine superstition et l’ignorance des anciens dieux. Nous avons été
sauvés d’un affreux péril, mon hôte troyen, et rendant
hommage à notre libérateur, nous instituons un nouveau culte.
Regarde d’abord cette roche suspendue à des rocs ; tu vois cette
dispersion des masses de pierre, cette maison debout et abandonnée
au flanc de la montagne, et l’immense débâcle de ces rocs
entraînés. Ce fut la caverne, au profond et vaste enfoncement,
d’un monstre à demi homme, de l’infernal Cacus. Il la gardait inaccessible,
sous son toit, aux rayons du soleil. Le sol en était toujours tiède
de nouveaux meurtres, et, clouées à sa porte insolente, de
pâles têtes d’hommes, au hideux sang noir, pendaient. Vulcain
était le père de ce monstre. Cacus en vomissait les sombres
feux, et passait, masse énorme. À nous aussi le temps enfin
apporta le secours qu’imploraient nos voeux ; un dieu vint. Le très
puissant justicier, fier d’avoir tué et dépouillé
le Géryon aux trois corps, Alcide, était ici. Ce vainqueur
conduisait par nos champs ses immenses taureaux; et son troupeau s’était
répandu dans la vallée et aux bords du fleuve. Mais Cacus
dans ses accès de folie ne voulait pas qu’il y eût un crime,
une ruse, que son audace n’eût pas tentés : il détourne
de leurs pâturages quatre magnifiques taureaux et autant de superbes
génisses et, pour qu’on ne puisse suivre leurs empreintes directes,
il les traîne par la queue vers sa caverne ; ayant ainsi tourné
en sens inverse leurs traces, il tenait ses prises cachées dans
l’ombre de son rocher. On pouvait les chercher : aucun indice ne menait
à la caverne. Cependant, comme le fils d’Amphitryon rassemblait
son troupeau rassasié et se préparait au départ, les
boeufs en s’éloignant mugirent, remplirent tout le bois de leurs
tristes meuglements et se plaignaient de quitter ces collines. Une génisse
leur répondit, se mit à beugler dans l’antre vaste et trompa
l’espoir de son geôlier Cacus. Le coeur d’Alcide s’était enflammé
d’un furieux courroux et d’une amère douleur ; il saisit ses armes,
sa massue lourde de noeuds, prend sa course et gagne les âpres sommets
de la montagne. Alors, pour la première fois, les nôtres virent
Cacus épouvanté, les yeux hagards ; aussitôt il fuit
plus vite que l’Eurus et gagne son antre ; la terreur lui donne des ailes.
Quand il s’y fut enfermé, quand, les chaînes rompues, il eut
fait retomber le roc monstrueux qu’un ouvrage paternel en fer forgé
tenait suspendu, et eut ainsi solidement obstrué l’entrée
de sa caverne, voici que, la fureur dans l’âme, le Tirynthien était
déjà là et cherchait partout un passage, portant çà
et là ses regards et grinçant des dents. Trois fois, bouillant
de colère, il parcourt le mont Aventin ; trois fois il s’évertue
vainement à forcer la porte de pierre ; trois fois, tombant de fatigue,
il s’assied dans la vallée. Debout, surgissant au dos de la caverne,
se dressait, très haute à voir, une roche aiguë entourée
de rocs à pic, séjour et nid commodes aux oiseaux de proie.
Comme, inclinée à gauche, elle penchait vers le fleuve, Hercule,
de toutes ses forces, l’ébranle du côté opposé,
à droite, et finit par l’arracher de ses racines ; puis il la pousse
et, sous cette poussée, le ciel immense retentit comme d’un coup
de tonnerre. Les berges tremblent ; le fleuve terrifié reflue. Alors,
sans son toit, apparut la caverne, l’immense palais de Cacus, et on en
découvrit les ténébreuses profondeurs. Ce fut comme
si une violente secousse fendait profondément la terre, ouvrait
les séjours infernaux, exposait à l’air les pâles royaumes
haïs des dieux, et comme si on voyait d’en haut le monstrueux gouffre
et sous ce jet de lumière courir çà et là les
mânes. Surpris par la clarté inattendue, enfermé au
creux de son rocher, Cacus poussait d’étranges rugissements. D’en
haut Alcide l’accable de projectiles ; tout devient une arme sous sa main;
il lui lance des troncs d’arbres et de grosses pierres. Cacus, voyant qu’il
ne lui reste aucun moyen de fuir le péril, vomit par la bouche,
ô merveille ! une immense fumée, enveloppe son repaire d’une
obscurité aveuglante qui l’arrache aux regards ; il amasse sous
son antre une nuit fumeuse où se mêlent des feux et des ténèbres.
Alcide, dans sa rage, ne le supporta pas. D’un bond, la tête la première,
il s’est jeté lui- même à travers le feu, là
où la fumée roulait ses flots les plus épais et où
l’immense caverne n’était qu’un bouillonnement de noires vapeurs.
Cacus a beau vomir son incendie dans les ténèbres, Hercule
le saisit, noue ses bras autour de lui, lui fait en le serrant saillir
les yeux hors de la tête ; et sa gorge se dessèche de sang.
Aussitôt la porte de la noire demeure est arrachée ; on l’ouvre;
les génisses soustraites, les rapines niées, se montrent
au ciel ; et le hideux cadavre est traîné dehors par les pieds.
On se remplit la vue insatiablement de ces terribles yeux, de ce visage,
de cette poitrine velue, hérissée, d’une demi- bête,
de cette gorge aux feux éteints […] ».
Virgile, Énéide
,
VIII, v. 184- 267, deuxième traduction (J. Perret, Les Belles Lettres,
1977, réédition «Folio », Gallimard, 1991)
Quand la faim eut
disparu, que l’appétit fut satisfait, le roi Évandre prit
la parole : Non, ces cérémonies, ces banquets coutumiers,
cet autel d’un si grand dieu ne nous ont pas été imposés
par une vaine superstition ou l’ignorance de nos divinités. Nous
agissons ainsi, Troyen notre hôte, pour avoir été sauvés
de cruels dangers, c’est en esprit de gratitude que nous renouvelons ces
hommages. Mais regarde d’abord ce pic suspendu parmi les pierres, vois
ces masses au loin dispersées, tout ce quartier de la montagne encore
aujourd’hui désert, l’immense éboulis des rochers entraînés.
Il y eut là, écartée au fond de cette énorme
excavation, une caverne que la face épouvantable d’un être
à peine humain, Cacus, rendait inaccessible aux rayons du soleil
; toujours d’un nouveau meurtre le sol demeurait tiède, toujours
insolemment clouées aux montants de la porte, des têtes humaines
pendaient, décolorées par un horrible pus. Vulcain était
le père de ce monstre ; sa bouche, quand il se déplaçait,
masse énorme, en soufflait les feux noirs. À nous aussi,
à nos prières, le temps apporta un jour l’aide et l’avènement
d’un dieu. Car le grand justicier, fier de la mort et des dépouilles
du triple Géryon, Alcide, était là ; victorieux, il
menait par nos champs ses taureaux puissants ; son troupeau tenait la vallée
et le fleuve. Mais Cacus, égaré, sauvage, pour ne laisser
crime ni fourbe qu’il n’eût osé ou entrepris, détourne
de leur pacage quatre taureaux d’immense stature et autant de génisses
d’une forme parfaite. Pour que la direction des pas ne fournît quelque
indice, il les avait traînés par la queue vers sa caverne,
ayant retourné les traces de leur voie ; il tenait ses prises cachées
dans les ténèbres de son antre. On pouvait chercher, aucun
signe ne portait vers la caverne. Cependant, comme le fils d’Amphitryon
allait emmener du pacage ses bêtes rassasiées et s’apprêtait
à déloger, les boeufs, lors du départ, se mettent
à mugir, tous les bois s’emplissent de leurs plaintes, nos collines
retentissent d’adieux. Une des génisses, en retour, donna elle aussi
de la voix, au fond de l’antre énorme elle se mit à mugir
et déjoua dans sa prison les espoirs de Cacus. Aussitôt une
bile noire avait enflammé Alcide d’une colère furieuse, il
empoigne ses armes, sa massue lourde de noeuds et gravit en courant les
escarpements du mont aérien. Les nôtres, alors, pour la première
fois virent Cacus s’effrayer, le regard trouble : aussitôt il fuit,
plus rapide que l’Eurus, en direction de sa caverne, la peur a mis des
ailes à ses pieds. À peine s’y futil enfermé, il a,
rompant les chaînes, fait retomber un roc énorme lié
de fer et suspendu par l’art paternel, remparant, étayant de cette
barrière les poteaux de la porte ; mais voici que, la fureur dans
l’âme, le héros de Tirynthe était déjà
là, explorant tous les accès possibles, il portait çà
et là ses regards, grinçant des dents. Trois fois, bouillant
de colère, il explore tout l’Aventin, trois fois il s’attaque vainement
au seuil de la pierre, trois fois, épuisé, il s’assit dans
la vallée. Il y avait là debout, s’élevant du dos
de la caverne, une aiguille de silex entourée de rocs abrupts, très
haute à l’oeil, séjour bien fait pour le nid des oiseaux
de malheur. Comme, inclinée sur le sommet, elle penchait à
gauche vers le fleuve, il se plaça à droite, poussant devant
lui il l’ébranla et l’arracha à ses racines mêmes,
puis brusquement l’abattit. Sous cette ruine, l’immense éther résonne,
les rives tressaillent, le fleuve épouvanté recule. Alors,
son toit ôté, la caverne, le palais monstrueux de Cacus apparut
et dans leurs profondeurs se découvrirent les creux pleins d’ombre.
Comme si la terre, sous quelque choc, se fendait en ses profondeurs, dévoilait
les demeures d’en bas, ouvrait les pâles royaumes haïs des dieux,
qu’on vît d’en haut l’immense abîme, les Mânes s’affolant
sous un jet de lumière. Et donc, maintenant qu’il l’a surpris soudain
dans cette clarté inattendue, enfermé au creux de son rocher,
hurlant comme il n’avait jamais fait, Alcide d’en haut l’accable de traits,
recourt à toutes les armes, jette sur lui des branches et d’énormes
pierres. Cacus, de son côté – car il n’a plus aucun moyen
d’échapper au péril –, vomit à pleine gorge, ô
prodige, des flots de fumée et fait rouler dans sa demeure une aveuglante
obscurité, enlevant au regard toute possibilité de voir,
au fond de son antre il épaissit une nuit fumeuse où le feu
se mêle aux ténèbres. Alcide ne put contenir sa colère
: tête baissée il se jeta d’un bond à travers le feu,
là où la fumée plus dense pousse ses tourbillons,
où l’immense caverne bouillonne de nuées noires. Il saisit
Cacus qui vomissait dans ses ténèbres d’inutiles incendies,
il le serre comme d’un noeud, sous l’étreinte dont il le presse
les yeux jaillissent, la gorge est vidée de son sang. Aussitôt,
portes arrachées, la noire maison est ouverte toute grande, les
génisses qu’il avait détournées, les vols qu’il avait
niés paraissent à la face du ciel, le hideux cadavre est
tiré au- dehors par les pieds. Avec des ressenti ments insatiables,
ils regardent les yeux effrayants, la face, la poitrine velue de cette
sorte de bête, les feux maintenant éteints dans son gosier.
Virgile, Énéide
, VIII, v. 184- 230, troisième traduction (traduction juxtalinéaire
de Klossowski, André Dimanche Éditeur, 1989)
Après qu’étreinte
la faim et le désir réprimé de manger,
le roi Évandre dit
: «Non, ces solennités chez nous,
ces coutumiers repas et
d’une divinité si grande cet autel,
une vaine superstition qui
de l’Antiquité ignore les dieux
ne nous les a imposés
: ô mon hôte troyen, à de cruels périls
nous autres échappés,
nous célébrons et, mérités, renouvelons ces
hommages.
Et d’abord parmi ces rocs
suspendue, regarde cette roche,
dispersées au loin
ces masses, et désertée contre la montagne
debout cette maison, et
ces rocs qui immense traînent ruine.
Ici la caverne fut, en un
vaste tréfonds,
du demi- homme Cacus, aspect
qu’il dissimulait hideux à l’abri
du soleil, inaccessible
à ses rayons ; et toujours d’un récent
meurtre se tiédissait
le sol et fixées à ses portes provocantes
des têtes d’hommes
pendaient livides en leur triste pourrissement.
Ce monstre de qui Vulcain
était le père, allait, d’icelui
sa bouche vomissant les
noirâtres feux, son énorme carcasse promenant.
Vint aussi à nous
autres le temps, appelé de nos voeux, enfin apporter
le secours et l’avènement
d’un dieu. Car le souverain Punisseur,
superbe des dépouilles
de Géryon occis en son triple corps,
l’Alcide était là,
et ses taureaux dans ces parages- ci, vainqueur, il poussait
immenses, et la vallée
ses boeufs emplissaient et le fleuve.
Mais de furies, Cacus, l’esprit
effréné, de peur que chose encore inosée
ou non perpétrée
en fait de crime ou de ruse il ne laissât,
quatre taureaux au corps
vigoureux de leurs étables
détourne et, splendides
de forme, autant de génisses.
Mais ceux- ci, que ne demeurassent
de leurs pieds les vestiges directs,
par la queue dans sa caverne
il traîne et, inversant la voie parcourue
les traces, sa rapine sous
son rocher il occulte, opaque.
Quiconque les cherchant,
nul, à la caverne, nul indice ne l’eût mené.
Dans l’intervalle comme
déjà vers leurs étables, rassasiés bousculait
l’Amphytrionide ses troupeaux,
et à s’en aller se préparait,
sur leur départ de
mugir les boeufs et tout entier de leur quérimonies
de remplir le bois, et les
collines avec clameur quitter.
Répondit une génisse
aux bovins appels et dans l’antre vaste
mugit et de Cacus l’escamotée
trompa l’espoir.
Ici vraiment l’Alcide en
furie s’enflamma d’un noir
fiel de douleur, il saisit
ses armes et empoigne, de noeuds lourde,
sa massue, et en courant
gagne les ardues pentes de l’aérienne montagne.
Alors pour la première
fois les nôtres de voir Cacus tremblant
et troublés ses regards
: il fuit sur-le-champ plus rapide que l’Eurus
tout droit dans sa caverne,
à ses pieds la peur ajoute des ailes.
Comme il s’est enfermé,
que rompues les chaînes, immense
il a fait choir un roc lequel
par le fer et l’art paternel
restait suspendu, que fortifiées
il a muni de cet obstacle ses portes,
voici qu’en fureur ses esprits
arrive le Tirynthien, et toute
voie d’accès explorant,
tantôt ici ses yeux portait, tantôt là,
grinçant des dents
[…] ».
Tite- Live, Histoire romaine
, préface, tome I, livre1,
Les Belles Lettres (texte
établi par Jean Bayet et traduit par Gaston Baillet).
Est- il vraiment
utile d’écrire une histoire complète de Rome depuis ses origines
? Je n’en suis pas sûr, j e n’oserais l’affirmer car, bien évidemment,
le sujet n’est pas neuf et a été souvent traité ;
sans arrêt des historiens prétendent renouveler la documentation
des vieux auteurs ou corriger les maladresses de leur style. Malgré
tout, j’aurai au moins la satisfaction d’avoir contribué pour ma
part à sauver de l’oubli le passé de la première nation
du monde ; et si la foule des historiens devait porter ombrage à
ma réputation, je me consolerais en songeant à la notoriété
et au prestige de ceux qui offusqueraient ma gloire. C’est par ailleurs
une tâche immense puisque l’origine de Rome nous entraîne plus
de sept cents ans en arrière et que l’Empire, après de modestes
débuts, a grandi au point de souffrir de sa propre croissance. Et
pourtant, je ne me fais guère d’illusions sur ce point : la partie
consacrée à la naissance de Rome et à la période
suivante est celle qui intéressera le moins le lecteur, pressé
d’arriver à la période contemporaine où il verra la
nation qui depuis longtemps dominait le monde se déchirer elle-
même. C’est au contraire dans l’évocation des premiers temps
de Rome que je chercherai la récompense de mon travail : tournant
le dos aux catastrophes qui ont marqué pendant tant d’années
notre époque, j’oublierai pour un temps du moins les préoccupations
qui, sans détourner l’historien de la recherche de la vérité,
pourraient toutefois altérer son jugement. Quant aux récits
relatifs à la fondation de Rome ou antérieurs à sa
fondation, je ne chercherai ni à les donner pour vrais ni à
les démentir : leur agrément doit plus à l’imagination
des poètes qu’au sérieux de l’information. On accepte que
les Anciens mêlent les dieux aux affaires humaines pour donner plus
de majesté à l’origine de leur ville ; s’il faut admettre
qu’un peuple exalte sa naissance et se déclare d’origine divine,
Rome s’est suffisamment illustrée à la guerre pour pouvoir
se dire issue de Mars ainsi que son fondateur et pour que les autres pays
tolèrent cette prétention comme ils tolèrent sa domination.
Toutefois, quelle que soit l’attention ou la valeur qu’on prête à
ces récits et à d’autres semblables, je ne leur accorderai
pas beaucoup d’importance. J’aimerais au contraire que l’intérêt
se concentre sur le climat social et moral, sur les individus, sur les
moyens civils et militaires qui ont permis et développé la
puissance romaine. Qu’on réfléchisse ensuite à l’affaiblissement
de ces valeurs au fur et à mesure que la discipline se relâchait,
à leur déclin de plus en plus rapide puis à leur chute
vertigineuse, pour en arriver à notre époque où nous
sommes pareillement incapables de supporter nos maux et les remèdes
que nous leur appliquons. L’Histoire est utile et profitable dans la mesure
surtout où elle met sous les yeux du lecteur toutes sortes de situations
exemplaires en les éclairant vivement pour qu’elles se gravent dans
sa mémoire ; il y trouve un modèle sur lequel régler
sa propre conduite et celle des affaires publiques et aussi une mise en
garde contre des projets funestes ou leurs funestes conséquences.
Or, si l’amour de mon sujet ne m’égare pas, aucune nation n’a montré
plus de grandeur, plus de vertu et n’a prodigué plus d’exemples
profitables ; aucune cité n’a accueilli aussi tardivement la cupidité
et le vice, aucune n’a tenu si longtemps la pauvreté et l’épargne
en honneur. Oui, moins on était riche, moins on aimait l’argent
; récemment, la richesse a introduit la convoitise et l’afflux des
plaisirs ainsi que le besoin de se perdre dans le luxe et la débauche
et de tout entraîner à sa perte. Mais ces reproches susceptibles
de déplaire même au moment où ils pourraient s’imposer,
écartons-les du préambule d’un tel ouvrage ; c’est plutôt
sous d’heureux présages que nous voudrions commencer, si c’était
l’usage chez les historiens comme chez les poètes, avec des voeux
et des prières aux dieux et aux déesses, pour qu’ils fassent
route avec nous et assurent le succès d’une entreprise aussi considérable.
N. B.– La lecture de cette
préface trouvera également sa place en classe terminale,
à propos des objets d’étude «Écrire l’histoire
» et «Écrire et réécrire : un motif récurrent,
la décadence ».
Séquence
autour d’une lecture suivie : Électre de Sophocle
Le programme prévoit
« le personnage d’Électre » dans une perspective d’intertextualité.
Notre propos est ici d’une manière plus générale d’envisager
l’étude d’une oeuvre intégrale, ce qui inclut nécessairement
l’intertextualité.
Temps
consacré à l’étude
Un maximum de six semaines
et cela sans que toutes les séances de la semaine soient utilisées
à cet effet. La séquence devrait pouvoir tenir en une dizaine
de séances, ce qui suppose quelques travaux pré ou post préparatoires,
individuels ou collectifs et des lectures pour le plaisir à temps
«perdu ».
Comment
amorcer l’étude ?
Le choix est large et ne
passe pas nécessairement par une lecture de la pièce, au
demeurant assez longue, en français.
On peut au choix :
-
Aider les élèves
à comprendre ou à traduire le prologue qui est à la
fois exposition, prélude et début d’action par la bouche
du précepteur, figure tutélaire et substitut du père.
Les élèves peuvent traduire sans difficulté les vers
15 à 20 dont la force poétique est un stimulant pédagogique.
-
Faire comparer en français
les trois débuts de tragédies, Les Choéphores
et Électre de Sophocle et d’Euripide (cf. Les Tragiques grecs,
Eschyle, Sophocle, Euripide, coll. «Pochotèque», Le
livre de poche, traduction de V.- H. Debidour, 1999).
-
Lire en classe la fin de Agamemnon
de Sénèque dans la traduction de Florence Dupont (Théâtre
complet, volume 1, coll. « Le spectateur français »,
Imprimerie nationale, 1990).
-
Faire lire à la maison
Électre
de Giraudoux ou Les Mouches de Sartre pour mettre en appétit
et mettre l’accent sur la permanence du mythe.
-
Dans le même ordre d’idées
faire voir le film Électre de Cacoyannis, proche d’Euripide,
mais qui est un bon ferment.
-
Faire lire en français
jusqu’au vers 515, c’est-à-dire jusqu’à l’entrée en
scène de Clytemnestre.
-
Demander à la classe
un travail préparatoire sur les Atrides ou tout autre thème
lié au mythe.
-
Faire préparer plusieurs
recherches par des élèves ou groupes d’élèves
sur la tragédie grecque, les représentations, le rôle
du choeur, etc. De toute manière, montrer des croquis ou photos
de théâtres grecs, de masques, de machines de théâtre.
Des documents vidéo, des cédéroms, le recours à
l’Internet, des éventuelles visites de sites seront d’efficaces
supports.
Organisation
de la séquence
Remarques
préliminaires :
a) Cette progression
n’est qu’un exemple et selon les acquis des élèves, on peut
bien sûr procéder tout autrement et, à tout le moins,
retrancher ou ajouter.
b) La durée des séances
est variable : suivant le temps consacré à l’étude
de la langue et aux rappels morphosyntaxiques, la séance peut être
d’une ou deux heures.
c) Il va de soi que chaque
séance comprend à un moment donné une étude
lexicale et grammaticale qui donne lieu à mémorisation. Nous
avons pour quelques séances, à titre d’exemple, suggéré
des apprentissages et des mises au point, mais de manière arbitraire,
simplement pour rappeler que les occurrences des textes commandent la progression
et que la liberté du professeur est totale.
On peut se fonder sur les attraits
majeurs de cette tragédie pour les élèves : la structure
dramatique, le personnage d’Électre, le pouvoir théâtral,
la poésie… qui peuvent être des suggestions de recherches
parallèles confiées à des groupes, à condition
que ce ne soit pas des reprises de seconde main, mais de modestes parcours
étayés par des recours précis au texte grec, même
si la lecture globale implique l’usage de la traduction. Indiqués
aux élèves en début de séquence, ces travaux
ne peuvent prendre forme qu’en cinquième ou sixième semaine.
Plusieurs solutions s’offrent
: soit choisir les passages à étudier de plus près
tout au long du texte, soit prévoir un découpage qui délimite
une part significative de l’oeuvre (ce pourrait être par exemple
la dernière partie d’Électre, c’est-à-dire la part
commune d’Oreste et d’Électre, du vers 1098 à la fin).
Dans
le premier cas l’organisation pourrait être la suivante :
-
Séance
1 : Initiation, lecture en grec des vers 1 à 22 :
repérage des noms propres, éclaircissements ; relecture en
grec, essai d’interprétation générale ; traduction
rapide en français des vers 1 à 15 avec des pauses brèves
pour interroger les élèves sur des termes ou locutions qu’ils
sont censés connaître ( pa‹j, kÒrh
), s’assurer qu’ils suivent, faire noter des termes récurrents dans
la tragédie (kasign»th).
Sur la fin de l’extrait, on peut faire traduire les vers 15 à 19
et on lit cursivement la fin.
Il est important de faire
mémoriser la partie traduite. Un bilan permet de rassembler les
éléments d’exposition et en particulier de mettre l’accent
sur la mise en place du drame ( ¢ll/œrgwn
¢km» ).
Pour cette première
séance, il est inutile de s’arrêter sur des problèmes
morphosyntaxiques ; mettre en revanche l’accent sur la poésie.
-
Séance
2 : La lecture en traduction à la maison des vers
23 à 172 permet de lire avec les élèves en classe
la fin du dialogue lyrique entre le choeur et Électre (par exemple,
Électre, Sophocle, traduction de J. Lacarrière, coll. «Répliques
», Actes Sud, 1992). Les vers 179 à 192 font l’objet d’un
examen attentif : traduction possible, observation des formes doriennes,
essai de traduction, comparaison avec la traduction. Une lecture comparative
avec Électre d’Euripide (v. 167 à 212) s’impose. Le point
de grammaire peut porter sur la morphologie de la troisième déclinaison
et la forme de parfait ™klšloipen
.
-
Séance
3 :
Lecture en grec parallèle du dialogue en stichomythie dans Antigone
(v. 39 à 48, 508 à 522 ; on se reportera aux documents d’accompagnement
de 3e , p. 45 et 47) et des dialogues entre Électre et Chrysothémis
(v. 376 à 416 et v. 1017 à 1054).
Ce travail peut être
l’occasion d’une réflexion sur la qualité théâtrale
de l’affrontement et sur le personnage d’Électre.
Ce regard sur le personnage
d’Électre doit permettre à terme une étude d’ensemble
qu’on peut demander aux élèves de mettre en oeuvre dès
maintenant, en confiant à un groupe l’étude du personnage
d’Électre chez Sophocle tandis que des élèves peuvent
s’intéresser l’un au même personnage chez Eschyle, l’autre
chez Euripide et peut- être tel autre à Colomba chez Mérimée.
On peut faire préciser
les formes verbales des vers 377 à 384, ce qui constitue une initiation
à l’expression de l’ordre et de la défense.
-
Séance
4 :
Un retour en arrière conduit à lire les passages intermédiaires,
en particulier la fausse annonce de la mort d’Oreste et les réactions
de Clytemnestre et d’Électre : cette lecture, en français
pour partie, gagne à être faite en classe à haute voix.
C’est l’occasion d’inviter un groupe ou un élève à
préparer à la maison afin de le présenter en classe
l’étude de la figure de Clytemnestre chez Giraudoux (en particulier
telle qu’elle se montre à Électre dans la scène V
de l’acte II).
Ce moment de réflexion
générale permet un apprentissage des formes de l’optatif,
en partant du vers 660 ( ¥n e„de…hn
).
-
Séance
5 : Étude d’un choeur, du vers 1057 à 1097.
Ce travail est facilité par la comparaison entre le texte grec et
la traduction. Après avoir fait traduire une strophe par soi même
on peut se référer à la traduction et confronter les
diverses traductions des élèves.
La lecture d’un choeur chez
Eschyle (v. 585 à 652) nourrit un développement sur le rôle
du choeur (cf. Mythe et tragédie en Grèce ancienne,
J.- P. Vernant et P. Vidal-Naquet, Maspero, 1981 ; voir ci-dessous, «Documents
complémentaires »). Cette phase peut s’accompagner d’une mise
au point sur l’histoire et l’évolution de la tragédie grecque.
Cette séance peut être l’occasion d’une révision des
deux premières déclinaisons.
-
Séance
6 : Les scènes de reconnaissance. On remarque la
présence de cette scène au début des Choéphores,
tandis que chez Sophocle elle intervient tard (v. 1223). La lecture des
scènes chez les deux dramaturges oriente les deux pièces
dans des sens très différents : le rôle du défunt
domine et commande le drame chez Eschyle, alors que la figure d’Électre,
pivot du drame, invite à une justice humaine. On peut s’inspirer
de la réflexion de Karl Reinhardt (Sophocle, 1933, traduction
d’E. Martineau, Éditions de Minuit, 1971, p. 212 ; voir ci-dessous
«Documents complémentaires ») pour conduire la comparaison
entre les scènes de reconnaissance. C’est le moment de faire lire
aux élèves la scène écrite par Sartre dans
Les
Mouches (II, IV). L’aspect des temps est ici un bon sujet d’étude.
-
Séance
7 : Le dénouement. Il est utile de faire traduire
les vers 1478 à 1490 : le rôle moteur pour l’action d’Électre
est là encore éclatant.
On oriente la réflexion
sur la différence entre le coup de théâtre (la méprise
d’Egisthe) chez Sophocle et la rapidité des meurtres chez Eschyle
ainsi que sur la particularité de l’exposition du voile d’Agamemnon
devant le peuple et la peinture d’Oreste déjà en proie aux
Érinyes. Une comparaison s’impose également avec la fin pathétique
chez Euripide et la présence rassurante des Dioscures qui accompagnent
Oreste à Athènes pour qu’il échappe aux chiennes.
On peut continuer à faire lire Les Mouches (II, VI).
La défense, l’interrogation,
l’affirmation résument en un raccourci théâtral tout
le fondement de la tension dramatique.
-
Séance
8 : On peut désormais, une fois le parcours achevé,
faire rechercher l’architecture relativement complexe de la tragédie
: prologue dit par le précepteur suivi d’une longue tirade d’Oreste,
plaintes d’Électre, dialogue des deux soeurs, dialogue entre Clytemnestre
et Électre, fausse annonce du précepteur par un long récit,
réactions de Clytemnestre et Électre, vif échange
des deux soeurs, rencontre et reconnaissance d’Électre et d’Oreste,
dénouement. Parallèlement, on précise la composition
canonique d’une tragédie : prologue, parodos, 1er épisode,
1er stasimon, 2e épisode, 2e stasimon, 3e épisode, 3e stasimon,
exodos.
Le repérage rétrospectif
des éléments dramatiques, la recherche du pathétique
conduisent à faire découvrir derrière l’appareil théâtral
ce qui donne sens à ce drame et en fait donc une tragédie
(cf. Poétique d’Aristote).
-
Séance
9 : Elle est consacrée à la retraduction de
passages déjà traduits (sans dictionnaire) et à la
révision d’une partie du lexique appris.
-
Séance
10 : Comparaison de diverses traductions de passages et
révision d’une partie du lexique appris.
-
Séance
11 : Version en classe d’un extrait d’une des tragédies
consacrées à Électre (une dizaine de vers d’Euripide
par exemple) avec dictionnaire.
-
Séance
12 : Correction des versions et mise en commun des travaux
d’ensemble effectués par les groupes ou certains élèves.
-
Prolongements
: On peut faire jouer quelques scènes, par exemple une scène
de Sophocle, une de Giraudoux, une de Sartre.
Documents
complémentaires
Mythe et tragédie
en Grèce ancienne, J.- P. Vernant et P. Vidal-Naquet, Maspero,
1981, p. 14- 15
«Le masque
intègre le personnage tragique dans une catégorie sociale
et religieuse très définie : celle des héros. Il en
fait l’incarnation d’un de ces êtres exceptionnels dont la légende,
fixée dans la tradition héroïque que chantent les poètes,
constitue pour les Grecs du Ve siècle une des dimensions de leur
passé passé lointain et révolu, qui fait contraste
avec l’ordre de la cité, mais qui reste cependant encore vivant
dans la religion civique où le culte des héros, ignoré
d’Homère ou d’Hésiode, occupe une place de choix. Polarité
donc, dans la technique tragique, entre deux éléments : le
choeur, être collectif et anonyme, dont le rôle consiste à
exprimer dans ses craintes, ses espoirs et ses jugements, les sentiments
des spectateurs qui composent la communauté civique ; le personnage
individualisé, dont l’action forme le centre du drame et qui a figure
de héros d’un autre âge, toujours plus ou moins étranger
à la condition ordinaire du citoyen.
À ce dédoublement
du choeur et du héros tragiques correspond, dans la langue même
de la tragédie, une dualité : d’une part, le lyrisme choral
; d’autre part, chez les protagonistes du drame, une forme dialoguée
dont la métrique est voisine de la prose. Les personnages héroïques,
rapprochés par le langage de l’homme ordinaire, ne sont pas seulement
rendus présents sur la scène aux yeux de tous les spectateurs,
mais à travers les discussions qui les opposent aux choristes ou
les uns aux autres, ils deviennent l’objet d’un débat ; ils sont
en quelque sorte mis en question devant le public. De son côté,
le choeur, dans les parties chantées, exalte moins les vertus exemplaires
du héros, comme dans la tradition lyrique de Simonide ou de Pindare,
qu’il ne s’inquiète et ne s’interroge à son sujet. Dans le
cadre nouveau du jeu tragique, le héros a donc cessé d’être
un modèle ; il est devenu, pour lui- même et pour les autres,
un problème.
Ces remarques préliminaires
permettent, nous semblet- il, de mieux cerner les termes dans lesquels
se pose le problème de la tragédie. La tragédie grecque
apparaît comme un moment historique très précisément
circonscrit et daté. On la voit naître, à Athènes,
s’y épanouir et dégénérer presque en l’espace
d’un siècle. Pourquoi ? Il ne suffit pas de noter que le tragique
traduit une conscience déchirée, le sentiment des contradictions
qui divisent l’homme contre lui- même; il faut rechercher sur quel
plan se situent, en Grèce, les oppositions tragiques, quel est leur
contenu, dans quelles conditions elles ont vu le jour.
C’est ce que Louis Gernet
avait entrepris par une analyse du vocabulaire et des structures de chaque
oeuvre tragique. Il avait pu montrer ainsi que la matière véritable
de la tragédie, c’est la pensée sociale propre à la
cité, spécialement la pensée juridique en plein travail
d’élaboration. La présence d’un vocabulaire technique de
droit chez les Tragiques souligne les affinités entre les thèmes
de prédilection de la tragédie et certains cas relevant de
la compétence des tribunaux, ces tribunaux dont l’institution est
assez récente pour que soit encore pleinement sentie la nouveauté
des valeurs qui en ont commandé la fondation et qui en règlent
le fonctionnement. Les poètes tragiques utilisent ce vocabulaire
de droit en jouant délibérément de ses incertitudes,
de ses flottements, de son inachèvement : imprécision des
termes, glissement de sens, incohérences et oppositions qui révèlent
des discordances au sein de la pensée juridique elle- même,
qui traduisent également ses conflits avec une tradition religieuse,
une réflexion morale dont le droit est déjà distinct
mais dont les domaines ne sont pas clairement délimités par
rapport au sien. »
Mythe et tragédie
en Grèce ancienne, J.- P. Vernant et P. Vidal-Naquet, Maspero,
1981, p. 24- 25 et note
« La tragédie
n’est pas seulement une forme d’art : elle est une institution sociale
que, par la fondation des concours tragiques, la cité met en place
à côté de ses organes politiques et judiciaires. En
instaurant sous l’autorité de l’archonte éponyme, dans le
même espace urbain et suivant les mêmes normes institutionnelles
que les assemblées ou les tribunaux populaires, un spectacle ouvert
à tous les citoyens, dirigé, joué, jugé par
les représentants qualifiés des diverses tribus, la cité
se fait théâtre* ; elle se prend en quelque sorte comme objet
de représentation et se joue elle- même devant le public.
Mais si la tragédie
apparaît ainsi, plus qu’aucun autre genre littéraire, enracinée
dans la réalité sociale, cela ne signifie pas qu’elle en
soit le reflet. Elle ne reflète pas cette réalité,
elle la met en question. En la présentant déchirée,
divisée contre ellemême, elle la rend tout entière
problématique. Le drame porte sur la scène une ancienne légende
de héros. Ce monde légendaire constitue pour la cité
son passé – un passé assez lointain pour qu’entre les traditions
mythiques qu’il incarne et les formes nouvelles de la pensée juridique
et politique, les contrastes se dessinent clairement, mais assez proche
pour que les conflits de valeur soient encore douloureusement ressentis
et que la confrontation ne cesse pas de s’exercer.
*Seuls les hommes peuvent
être des représentants qualifiés de la cité
; les femmes sont étrangères à la vie politique. C’est
pourquoi les choristes (pour ne pas parler des acteurs) sont toujours et
exclusivement des mâles. Même lorsque le choeur est censé
représenter un groupe de jeunes filles ou de femmes, comme c’est
le cas dans toute une série de pièces, ce sont des hommes,
déguisés et masqués pour la circonstance, qui assument
la fonction de choristes. »
Sophocle , K. Reinhardt,
1933, traduction d’E. Martineau, Éditions de Minuit, 1971, p. 212
et note
«La vraisemblance
extérieure, psychologique, perd toute signification devant la vérité
de la situation des âmes. Nous voici bien loin du pathétique
monologique des premières oeuvres ! Et quelle différence
aussi, dans l’art de dénouer l’intrigue, avec le drame d’Euripide
! S’il est vrai que le terme d’“ anagnorisme” est équivoque, et
peut désigner la reconnaissance d’une personne ou d’une âme,
il est clair que chez Sophocle, ce qui le distingue assez de la dramatique
événementielle d’Euripide, c’est le second sens qui prime
le premier. Le premier, loin d’être la condition de possibilité
du second, est plutôt compris en lui, la reconnaissance d’un personnage
se mettant à symboliser la redécouverte d’une âme.
Cette vérité, comme toute vérité de l’âme
lorsque l’art nous la révèle, ne peut évidemment coïncider
que partiellement avec ce que la psychologie établit comme possible.
La reconnaissance devient saisie de l’âme, et cette prise de possession,
à son tour, une percée depuis le “Tu”, tel que l’intériorité
l’abritait mémorialement, vers sa présence en chair et en
os. Seule la dimension de l’“ inespéré” est soulignée
dans l’Électre d’Euripide, elle se concentre même dans
le cri de l’héroïne : “Contre tout espoir, tu es là
!” (œcw s¢šlptwj).
Dans la reconnaissance euripidienne, l’énigme de la rencontre, du
face-à-face avec un être étranger, ne forme que le
point de départ, et le chemin est parcouru à rebours… Chez
Sophocle, une âme close sur elle-même s’entrouvre et se presse
vers son semblable*.
*Chez Eschyle (Choéphores,
v. 219 et suivants), c’est Oreste qui se fait lui-même reconnaître.
Il est le seul actif dans l’anagnorismos, Électre hésite,
elle continue à chanceler. La nouveauté sur laquelle est
centré tout le drame de Sophocle consiste en ce qu’Électre
accède à la reconnaissance par une tromperie étrangère
et par son propre aveuglement. Cela est si essentiel à son Électre
que c’est dans cette percée de la lumière que le personnage
atteint son point de perfection, que culmine son destin. Sur ce point l’Électre
de Sophocle surpasse naturellement celle d’Euripide : cette dernière
en effet, si elle reconnaît d’elle- même Oreste, n’opère
pas une percée vers lui, elle vient à lui par un chemin extérieur,
un tiers la met sur la bonne voie, tandis qu’Oreste demeure d’une passivité
incroyable. C’est alors que le sens de la nouveauté sophocléenne
est biffé : la tension de deux âmes – bien qu’il s’agisse
d’une tension inverse de celle d’Eschyle. La reconnaissance ne prend aucune
part à l’essence de l’Électre d’Euripide ; pourtant elle
demeure “celle qui reconnaît” et, comme chez Sophocle, elle dit les
premiers hémistiches et Oreste est son écho. Il ne pouvait
plus en être autrement après Sophocle. »
TPE
: l’apport du latin dans la réflexion sur la notion de frontière
Les TPE sont définis
comme une démarche inscrite dans la durée, de caractère
pluridisciplinaire, conduisant à une production élaborée
à partir d’une recherche documentaire et donnant lieu à une
évaluation (MEN, Mise
en oeuvre des travaux personnels encadrés, p. 5).
Les élèves
travaillent en groupe, en croisant au moins deux disciplines, et doivent
produire une synthèse écrite qui récapitule les étapes
de leur démarche et en explicite la cohérence et la finalité.
Cette synthèse, individuelle, ne dépasse pas une à
deux pages. Elle reprend les raisons du choix du sujet, le parcours suivi,
un bilan personnel du travail et la bibliographie (ibid, p. 17).
Chaque élève doit en outre exposer oralement son travail
en cinq ou dix minutes en utilisant s’il le désire des supports
variés (vidéo, transparents, affiches, etc.).
Il s’agit donc au total
d’obtenir la production d’un ensemble de dimension modeste et l’accent
est nettement mis sur la démarche, la recherche et la méthode.
Dans les lignes qui suivent, nous nous sommes placés du point de
vue des élèves. Il va de soi cependant qu’un certain nombre
de changements d’orientation ou de modifications de point de vue ne peuvent
être obtenus qu’avec les conseils et l’intervention du professeur.
Le thème retenu est
celui des frontières, au programme en 2000- 2002 pour la série
littéraire, envisagé sous l’angle du latin (liaison possible
avec la géographie, le français, l’histoire ou les langues
vivantes). Voici les différentes étapes du travail envisagé.
Approche
générale
Les élèves
entreprennent d’abord une recherche méthodique et systématique
de tous les éléments qui pourront, selon eux, entrer de près
ou de loin dans le thème qu’ils ont choisi. Au cours de cette enquête,
ils rassemblent et classent des informations diverses et constituent ce
qu’on peut appeler un large corpus de base. Pour se fixer une ligne directrice
(d’où partir ? où arriver ?), ils ne retiendront ensuite
que les éléments entrant directement dans le sujet.
En fonction des éléments
recueillis et de la ligne directrice retenue, ils devront définir
assez tôt le support qui leur semblera le mieux adapté à
leurs possibilités, à leurs goûts et à la présentation
finale du résultat de leur travail.
Constituer
le corpus
C’est l’étape la plus
longue. S’agissant d’un mot ou d’un concept, le mieux est de partir du
plus simple. Dans l’exemple que nous avons retenu, on se demandera donc
d’abord : comment dit-on « frontière( s) » en latin
?
Dictionnaire
de thème latin
Les dictionnaires courants
accessibles dans le CDI ou les bibliothèques donnent les indications
générales suivantes : Frontière = finis (plus
souvent fines), termini, claustra (imperii romani claustra).
Voir aussi «confins ». À l’article «confins »
on trouve : finis, fines, termini ou emploi de extremus, ultimus.
Ces différents mots
n’offrent en eux- mêmes aucune piste intéressante. Il faut
donc tenter d’obtenir plus en recourant au dictionnaire latin-français,
afin de voir s’il confirme les emplois qu’on vient de trouver.
Dictionnaire
de version Gaffiot
En utilisant le dictionnaire
Gaffiot, on obtient les réponses suivantes :
Finis. L’article
propose sept traductions différentes, dont « frontière
» avec un renvoi à Cicéron, Pro Murena, 22.
Au pluriel, le mot prend aussi le sens de «pays » (renvoi à
César, Bellum gallicum, 1, 1, 6 et 6, 35, 6).
Terminus. L’article
ne propose que deux traductions (« borne, limite »). «Frontière
» n’y figure pas.
Claustra, orum. L’article
propose trois traductions : «fermeture, barrière, clôture
» (pour «clôture », renvoi à Tacite, Annales,
2, 61, 2). Le professeur conseille alors de replacer les mots dans leur
contexte en utilisant les références données par le
Gaffiot pour la traduction par «frontière( s) ».
Recherche
dans les textes
En suivant les indications
fournies par le dictionnaire, l’élève consulte les textes
de Cicéron, César et Tacite. Ces textes sont facilement accessibles
dans la Collection des universités de France, dite Budé.
Au
chapitre 22 du Pro Murena, les élèves trouvent
la phrase suivante : ille exercitatus est in propagandis finibus tuque
in regendis, et la traduction : «Il s’entend à reculer
les limites [de l’Empire] et toi à fixer [celles des champs]. »
Le texte, qui oppose le général et l’avocat, donne à
fines
deux valeurs différentes ; on pourrait en effet le traduire ainsi
: «Lui, il s’entend à reculer les frontières et toi
à placer les bornes .» Le mot fines ne signifie donc
pas seulement «frontières ».
Au
chapitre 1, 6 du livre I du Bellum gallicum, les élèves
trouvent l’exemple suivant : Belgae ab extremis finibus Galliae oriuntur,
et chapitre 35, 6 du livre VI du même ouvrage : primos Eburonum
fines adeunt.
La première phrase
est traduite par «La Belgique commence où finit la Gaule»
et la seconde par : «Ils franchissent la frontière des Éburons.
» Le mot fines signifie donc plutôt «territoire
» et ne reçoit le sens de «frontière »
en français que dans la mesure où il est, en latin, associé
à extremus ou à primus (fin ou début
du territoire selon le point de vue auquel on se place) ; on pourrait en
effet traduire aussi, mais maladroitement, la première phrase par
«La Belgique commence à partir de la frontière avec
la Gaule . »
Enfin
au livre II, chapitre 61, 2 des Annales de Tacite, les élèves
trouvent : claustra olim imperii Romani, traduit par : «jadis
barrières de l’empire romain ».
Le mot claustra désigne
ici deux cités d’Égypte, Éléphantine et Syène
; il ne s’agit donc pas de «frontières» à proprement
parler, mais plutôt de «verrous » ou de points de contrôle
à «l’entrée» de l’empire romain. Les élèves
découvrent ainsi que l’idée de «ligne» contenue
dans le mot «frontière» ne semble pas avoir de correspondant
précis en latin ; le professeur leur conseille alors d’orienter
leur enquête non plus vers le mot, mais vers le concept de frontières
en recourant, par exemple, à un dictionnaire de civilisation romaine.
Dictionnaire
de civilisation romaine
Abrégé du
Darembert et Saglio, le dictionnaire Lavedan est maniable et relativement
accessible. Mais il existe d’autres dictionnaires de civilisation du type
«Lavedan» (avec des entrées en français et non
en latin), et l’on peut utiliser également les ressources du Net
(voir ci-dessous). On découvre dans le dictionnaire
Lavedan que sous l’empire romain la frontière est désignée
par le mot limes dans l’expression limes imperii romani.
Un retour à l’article limes du Gaffiot montre que le mot signifie
«limite, sentier, passage, chemin, trace, sillon »; la traduction
par «frontière » est proposée pour Juvénal,
10, 169. Mais le texte de la satire 10 de Juvénal, vers 169 (aestuat
infelix angusto limite mundi, «il étouffe le malheureux
dans les limites étroites de l’univers ») est décevant.
Il s’applique en effet à un grand conquérant auquel le monde
paraît toujours trop étroit, et prend plutôt le sens
de «cadre ».
Menée du point de
vue du vocabulaire, l’enquête confirme, dans le domaine de la civilisation
latine, les résultats de la recherche précédente.
Définir
une ligne directrice
Au terme de ce travail qui
les a conduits à utiliser des outils différents dans des
lieux différents et à réfléchir sur le sens
des mots et sur le rapport qu’ils entretiennent avec le contexte, les élèves
peuvent considérer, qu’à moins de pousser beaucoup plus loin
les recherches, ils ne trouveront pas en latin l’équivalent exact
de l’idée moderne qu’ils peuvent se faire du mot «frontière
».
Ils peuvent donc s’arrêter
là et se tourner vers la discipline conjointe afin de confronter
leurs conclusions avec celles que peuvent apporter, par exemple, la géographie,
l’histoire ou la pratique d’une langue vivante. Ils auront ensuite à
regrouper et à classer leurs découvertes en n’en gardant
que l’essentiel. Dans l’exemple que nous avons choisi, et compte non tenu
des apports venus de l’autre discipline, la meilleure solution serait certainement
de présenter les étapes de l’enquête dans leur ordre
chronologique.
D’autres
pistes
Au- delà ou à
côté de l’enquête méthodique sur le vocabulaire,
d’autres pistes de recherche peuvent encore être empruntées
en pratiquant la même méthode de «conduite accompagnée
».
On peut, par exemple, faire
remarquer aux élèves que les mots « fleuve »,
« Rhin » et « pont » figurent dans les textes de
César non loin du mot fines (1, 1, 6 : [Belgae] pertinent
ad inferiorem partem fluminis Rheni ; 6, 35, 6 : transeunt Rhenum
navibus ratibusque triginta milibus passuum infra eum locum ubi pons erat
perfectus).
On peut aussi les inciter
à lire l’ensemble de l’article du dictionnaire de civilisation dans
lequel figure une description des frontières de l’empire romain
(Germanie, Mésie, Bretagne, Euphrate). Une recherche menée,
avec l’aide cette fois d’un atlas historique, pourra conduire, à
partir du texte de César, à comprendre ce qu’est le limes
quand on est près du Rhin. Une autre recherche, à partir
du dictionnaire et de la description des frontières, permettra de
comprendre le sens de l’expression « mur d’Hadrien» comme de
découvrir pourquoi le limes du Danube est représenté
sur la colonne Trajane : le limes n’est pas le terminus ad quem
mais le terminus a quo, la colonne célèbre une conquête
qui repousse le limes. Avec l’appui du professeur d’histoire, il
sera alors possible de décrire le limes et d’en montrer des
exemples illustrés (vestiges archéologiques, premières
scènes de la colonne Trajane), ce qui conduit à un autre
mode de présentation du document final.
4.
Ressources multimédias et bibliographie
Recherche
d’informations sur Internet
Le
site du CNDP
Le site du CNDP (www.cndp.fr)
permet de trouver toutes les informations officielles sur le collège
et le lycée ainsi que des ressources pédagogiques. Sur la
page d’accueil, il suffit de cliquer sur « Lycée » ou
«TPE» pour arriver à une page où sont présentés
les textes généraux de la réforme du lycée
ainsi que des liens vers les différentes disciplines. En cliquant
sur « Français/
langues anciennes » dans le menu déroulant, on accède
aux textes des programmes ainsi qu’aux travaux en cours d’élaboration
du GTD, à propos desquels il y a souvent un appel à contribution.
Divers hyperliens (soulignés en bleu) renvoient vers d’autres sites
de ressources pédagogiques. Le site
www.eduscol.fr
permet d’accéder à tous les documents élaborés
par l’ancien « GTD Lettres » devenu « Groupe d’experts
Lettres ».
Les
sites des académies
Les sites des académies
donnent des informations sur le fonctionnement général mais
offrent aussi la possibilité de consulter des ressources pédagogiques
(séquences, progressions, conseils…) régulièrement
mises à jour et supervisées par les inspecteurs pédagogiques
régionaux. Il existe deux moyens de trouver l’adresse électronique
d’une académie :
– Chercher sur le site officiel
du ministère de l’Éducation nationale :
www.education.gouv.fr. Le lien www.education.gouv.fr/syst/acad.htm
permet d’avoir accès à toutes les académies par ordre
alphabétique.
– Les adresses des académies
sont toutes construites sur le même modèle : www.ac-[nom de
l’académie].fr. Les noms d’académies «doubles »
sont séparés par un tiret, par exemple : www.ac-orleans-tours.fr.
Attention à ne mettre ni accent, ni majuscule, ni cédille,
ni espace.
Les
sites de référence en langues anciennes
La toile permet d’accéder
à de nombreuses ressources en langues anciennes. Les indications
suivantes n’en donnent qu’un aperçu.
Le «Carnet de langues
anciennes » : www.ac-versailles.fr/pedagogi/Lettres/classics.htm
fait
une synthèse très complète de ce qu’on peut trouver
tant en français qu’en langues étrangères. – Textes
et traductions : Le plus connu : www.perseus.tufts.edu/
On peut y trouver des textes en grec (la base de données des textes
latins est en cours de mise à jour) ainsi que des traductions en
anglais. Des indications de vocabulaire sont également disponibles.
La Bibliotheca Classica Selecta donne de nombreux liens vers des «textes
en ligne » :
http://bcs.fltr.ucl.ac.be/SLInf2.html
Utilisation
d’un moteur de recherche
Pour chercher une information
générale, il peut être utile de se servir d’un moteur
de recherche. Les plus courants sont :
– www.yahoo.fr
– www.altavista.fr
– www.lycos.fr
– www.voila.fr
Des outils permettant de
faire des recherches sur plusieurs moteurs à la fois existent également.
Citons Le Détective Internet (Micro application) et Copernic,
téléchargeable gratuitement à l’adresse : www.copernic.com.
Il faut avoir une idée de ce qu’on recherche et penser aux différentes
orthographes du mot. Par exemple, pour une recherche sur « Hercule
», il pourra être intéressant de taper aussi «Heracles
» ou «Herakles », cela afin d’avoir le plus d’informations
possibles. S’il s’agit de faire une recherche sur une notion, un aspect
de civilisation, etc., il faut taper les mots significatifs ; par exemple
pour une recherche sur la démocratie athénienne, il faut
essayer «democratie athenes » ou bien encore «democratie
grece ».
Quand on est face à
la liste des résultats, il faut bien lire chaque résumé,
tous les résultats ne sont pas pertinents en fonction de la demande
! Si l’on saisit « Hercule », on obtient aussi bien des liens
vers Walt Disney que vers Agatha Christie… Les pages trouvées présentent
souvent elles-mêmes des liens vers d’autres sites. Enfin, il ne faut
pas hésiter à ajouter les pages sur lesquelles on pense revenir
souvent à la liste des favoris.
Ressources
bibliographiques
Documents
d’accompagnement
«Cycle central »
français- latin (1998) et «troisième» latin-
grec (1999) sont disponibles en version imprimée auprès du
CNDP et en version numérique (www.cndp.fr/ [college/ discipline/
latin/ accompagnement]).
Quelques
ouvrages utiles
A. Bonnard, Civilisation
grecque, réédition, Éditions Complexe, 1991.
C. Mossé, Histoire
d’une démocratie, Athènes, Seuil, 1971.
M.- C. Amouretti et F. Reuzé,
Le Monde grec antique, Hachette Supérieur, 1990.
J. Bertrand et M. Brunet,
Les Athéniens à la recherche d’un destin, Armand Colin,
1993.
F. Desbordes, La Rhétorique
antique, Hachette Supérieur, 1996.
Ch. Scarre, Atlas de
la Rome antique, Autrement, 1995.
C. Nicolet, Le Métier
de citoyen dans la République romaine, Gallimard, 1976.
J.- P. Brisson, Rome
et l’âge d’or de Catulle à Ovide. Vie et mort d’un mythe,
La Découverte, 1992.
F. Dupont, L’Acteur roi
ou le Théâtre dans la Rome antique, coll. «Realia
», Les Belles Lettres, 1985.
J.- P. Neraudau et L. Duret,
Urbanisme
et métamorphoses de la Rome antique, coll. «Realia »,
Les Belles Lettres, 2001.
En plus des manuels actuels
et à paraître, les professeurs trouveront un certain nombre
d’oeuvres latines et grecques publiées dans des collections bilingue
accessibles aux élèves, en particulier la collection bilingue
à prix abordable : « Classiques en poche», aux Belles
Lettres, dont :
10 – Horace, Odes.
12 – Virgile, Bucoliques.
14 – Tacite, Vie d’Agricola
– La Germanie.
15 – Platon, Protagoras.
16 – Sophocle, Antigone.
17 – Sénèque,
La
Vie bienheureuse – La Providence.
19 – Platon, Gorgias.
22 – Ovide, Les Amours.
26 – Virgile, Géorgiques.
©
CNDP, 2001 ISBN: 2- 240- 00733- 8 ISSN: 1624- 5393
|