BAUDELAIRE, Curiosités
Esthétiques.
Je veux parler maintenant
de l'un des hommes les plus importants, je ne dirai pas seulement de la
caricature, mais encore de l'art moderne, d'un homme qui, tous les matins,
divertit la population parisienne, qui, chaque jour, satisfait aux besoins
de la gaieté publique, et lui donne sa pâture. Le bourgeois,
l'homme d'affaires, le gamin, la femme, rient et passent souvent, les ingrats!
sans regarder le nom. Jusqu'à présent les artistes seuls
ont compris tout ce qu'il y a de sérieux là-dedans, et que
c'est vraiment matière à une étude. On devine qu'il
s'agit de Daumier.
Les commencements d'Honoré
Daumier ne furent pas très éclatants; il dessina, parce qu'il
avait besoin de dessiner, vocation inéluctable. Il mit d'abord quelques
croquis dans un petit journal créé par William Duckett; puis
Achille Ricourt, qui faisait alors le commerce des estampes, lui en acheta
quelques autres. La révolution de 1830 causa, comme toutes les révolutions,
une fièvre caricaturale. Ce fut vraiment pour les caricaturistes
une belle époque. Dans cette guerre acharnée contre le gouvernement,
et particulièrement contre le roi, on était tout coeur, tout
feu. C'est véritablement une oeuvre curieuse à contempler
aujourd'hui que cette vaste série de bouffonneries historiques qu'on
appelait la Caricature, grandes archives comiques, où tous
les artistes de quelque valeur apportèrent leur contingent. C'est
un tohu-bohu, un capharnaüm, une prodigieuse comédie satanique,
tantôt bouffonne, tantôt sanglante, où défilent,
affublées de costumes variés et grotesques, toutes les honorabilités
politiques. Parmi tous ces grands hommes de la monarchie naissante, que
de noms déjà oubliés! Cette fantastique épopée
est dominée, couronnée par la pyramidale et olympienne Poire
de processive mémoire. On se rappelle que Philipon, qui avait à
chaque instant maille à partir avec la justice royale, voulant une
fois prouver au tribunal que rien n'était plus innocent que cette
irritante et malencontreuse poire, dessina à l'audience même
une série de croquis dont le premier représentait exactement
la figure royale, et dont chacun, s'éloignant de plus en plus du
terme primitif, se rapprochait davantage au terme fatal: la poire: «Voyez,
disait-il, quel rapport trouvez-vous entre ce dernier croquis et le premier?»
On a fait des expériences analogues sur la tête de Jésus
et sur celle de l'Apollon, et je crois qu'on est parvenu à ramener
l'une des deux à la ressemblance d'un crapaud. Cela ne prouvait
absolument rien. Le symbole avait été trouvé par une
analogie complaisante. Le symbole dès lors suffisait. Avec cette
espèce d'argot plastique, on était le maître de dire
et de faire comprendre au peuple tout ce qu'on voulait. Ce fut donc autour
de cette poire tyrannique et maudite que se rassembla la grande bande des
hurleurs patriotes. Le fait est qu'on y mettait un acharnement et un ensemble
merveilleux, et avec quelque opiniâtreté que ripostât
la justice, c'est aujourd'hui un sujet d'énorme étonnement,
quand on feuillette ces bouffonnes archives, qu'une guerre si furieuse
ait pu se continuer pendant des années.
Tout à l'heure, je
crois, j'ai dit: bouffonnerie sanglante. En effet, ces dessins sont souvent
pleins de sang et de fureur. Massacres, emprisonnements, arrestations,
perquisitions, procès, assommades de la police, tous ces épisodes
des premiers temps du gouvernement de 1830 reparaissent a chaque instant;
qu'on en juge:
La Liberté, jeune
et belle, assoupie dans un dangereux sommeil, coiffée de son bonnet
phrygien, ne pense guère au danger qui la menace. Un homme
s'avance vers elle avec précaution, plein d'un mauvais dessein.
Il a l'encolure des hommes de la halle ou des gros propriétaires.
Sa tête piriforme est surmontée d'un toupet très proéminent
et flanquée de larges favoris. Le monstre est vu de dos, et le plaisir
de deviner son nom n'ajoutait pas peu de prix à l'estampe. Il s'avance
vers la jeune personne. Il s'apprête à la violer.
— Avez-vous fait vos prières
ce soir, Madame? —C'est Othello-Philippe qui étouffe l'innocente
Liberté, malgré ses cris et sa résistance.
Le long d'une maison plus
que suspecte passe une toute jeune fille, coiffée de son petit bonnet
phrygien; elle le porte avec l'innocente coquetterie d'une grisette démocrate.
MM. un tel et un tel (visages connus, —des ministres, à coup sûr,
des plus honorables) font ici un singulier métier. Ils circonviennent
la pauvre enfant, lui disent à l'oreille des câlineries ou
des saletés, et la poussent doucement vers l'étroit corridor.
Derrière une porte, l'Homme se devine. Son profil est perdu,
mais c'est bien lui! Voilà le toupet et les favoris. Il attend,
il est impatient!
Voici la Liberté traînée
devant une cour prévôtale ou tout autre tribunal gothique:
grande galerie de portraits actuels avec costumes anciens.
Voici la Liberté amenée
dans la chambre des tourmenteurs. On va lui broyer ses chevilles délicates,
on va lui ballonner le ventre avec des torrents d'eau, ou accomplir sur
elle toute autre abomination. Ces athlètes aux bras nus, aux formes
robustes, affamés de tortures, sont faciles à reconnaître.
C'est M. un tel, M. un tel et M. un tel, — les bêtes noires de l'opinion.
Dans tous ces dessins, dont
la plupart sont faits avec un sérieux et une conscience remarquables,
le roi joue toujours un rôle d'ogre, d'assassin, de Gargantua inassouvi,
pis encore quelquefois. Depuis la révolution de février,
je n'ai vu qu'une seule caricature dont la férocité me rappelât
le temps des grandes fureurs politiques; car tous les plaidoyers politiques
étalés aux carreaux, lors de la grande élection présidentielle,
n'offraient que des choses pâles au prix des produits de l'époque
dont je viens de parler. C'était peu après les malheureux
massacres de Rouen. — Sur le premier plan, un cadavre, troué de
balles, couché sur une civière; derrière lui tous
les gros bonnets de la ville, en uniforme, bien frisés, bien sanglés,
bien attifés, les moustaches en croc et gonflés d'orgueil;
il doit y avoir là-dedans des dandys bourgeois qui vont monter leur
garde ou réprimer l'émeute avec un bouquet de violettes à
la boutonnière de leur tunique; enfin, un idéal de garde
bourgeoise, comme disait le plus célèbre de nos démagogues.
A genoux devant la civière, enveloppé dans sa robe de juge,
la bouche ouverte et montrant comme un requin la rangée de ses dents
taillées en scie, F. C. promène lentement sa griffe sur la
chair du cadavre qu'il égratigne avec délices. — Ah! le Normand!
dit-il, il fait le mort pour ne pas répondre à la justice!
C'était avec cette
même fureur que la Caricature faisait la guerre au gouvernement.
Daumier joua un rôle important dans cette escarmouche permanente.
On avait inventé un moyen de subvenir aux amendes dont le Charivari
était accablé; c'était de publier dans la Caricature
des dessins supplémentaires dont la vente était affectée
au payement des amendes. A propos du lamentable massacre de la rue Transnonain,
Daumier se montra vraiment grand artiste; le dessin est devenu assez rare,
car il fut saisi et détruit. Ce n'est pas précisément
de la caricature, c'est de l'histoire, de la triviale et terrible réalité.
— Dans une chambre pauvre et triste, la chambre traditionnelle du prolétaire,
aux meubles banals et indispensables, le corps d'un ouvrier nu, en chemise
et en bonnet de coton, gît sur le dos, tout de son long, les jambes
et les bras écartés. Il y a eu sans doute dans la chambre
une grande lutte et un grand tapage, car les chaises sont renversées,
ainsi que la table de nuit et le pot de chambre. Sous le poids de son cadavre,
le père écrase entre son dos et le carreau le cadavre de
son petit enfant. Dans cette mansarde froide il n'y a rien que le silence
et la mort.
Ce fut aussi à cette
époque que Daumier entreprit une galerie satirique de portraits
de personnages politiques. Il y en eut deux, l'une en pied, l'autre en
buste. Celle-ci, je crois est postérieure et ne contenait que des
pairs de France. L'artiste y révéla une intelligence merveilleuse
du portrait; tout en chargeant et en exagérant les traits originaux,
il est si sincèrement resté dans la nature, que ces morceaux
peuvent servir de modèle à tous les portraitistes. Toutes
les pauvretés de l'esprit, tous les ridicules, toutes les manies
de l'intelligence, tous les vices du coeur se lisent et se font voir clairement
sur ces visages animalisés; et en même temps, tout est dessiné
et accentué largement. Daumier fut à la fois souple comme
un artiste et exact comme Lavater. Du reste, celles de ses oeuvres datées
de ce temps-là diffèrent beaucoup de ce qu'il fait aujourd'hui.
Ce n'est pas la même facilité d'improvisation, le lâché
et la légèreté de crayon qu'il a acquis plus tard.
C'est quelquefois un peu lourd, rarement cependant, mais toujours très
fini, très consciencieux et très sévère.
Je me rappelle encore un
fort beau dessin qui appartient à la même classe: La Liberté
de la Presse. Au milieu de ses instruments émancipateurs, de
son matériel d'imprimerie, un ouvrier typographe, coiffé
sur l'oreille du sacramentel bonnet de papier, les manches de chemise retroussées,
carrément campé, établi solidement sur ses grands
pieds, ferme les deux poings et fronce les sourcils. Tout cet homme est
musclé et charpenté comme les figures des grands maîtres.
Dans le fond, l'éternel Philippe et ses sergents de ville.
Ils n'osent pas venir s'y frotter.
Mais notre grand artiste
a fait des choses bien diverses. Je vais décrire quelques-unes des
planches les plus frappantes, empruntées à des genres différents.
J'analyserai ensuite la valeur philosophique et artistique de ce singulier
homme, et à la fin, avant de me séparer de lui, je donnerai
la liste des différentes séries et catégories de son
oeuvre ou du moins je ferai pour le mieux, car actuellement son oeuvre
est un labyrinthe, une forêt d'une abondance inextricable.
Le Dernier Bain, caricature
sérieuse et lamentable. — Sur le parapet d'un quai, debout et déjà
penché, faisant un angle aigu avec la base d'où il se détache
comme une statue qui perd son équilibre, un homme se laisse tomber
roide dans la rivière. Il faut qu'il soit bien décidé;
ses bras sont tranquillement croisés; un fort gros pavé est
attaché à son cou avec une corde. Il a bien juré de
n'en pas réchapper. Ce n'est pas un suicide de poète qui
veut être repêché et faire parler de lui. C'est la redingote
chétive et grimaçante qu'il faut voir, sous laquelle tous
les os font saillie! Et la cravate maladive et tortillée comme un
serpent, et la pomme d'Adam, osseuse et pointue! Décidément,
on n'a pas le courage d'en vouloir à ce pauvre diable d'aller fuir
sous l'eau le spectacle de la civilisation. Dans le fond, de l'autre côté
de la rivière, un bourgeois contemplatif, au ventre rondelet, se
livre aux délices innocentes de la pêche.
Figurez-vous un coin très
retiré d'une barrière inconnue et peu passante, accablée
d'un soleil de plomb. Un homme d'une tournure assez funèbre, un
croque-mort ou un médecin, trinque et boit chopine sous un bosquet
sans feuilles, un treillis de lattes poussiéreuses, en tête-à-tête
avec un hideux squelette. A côté est posé le sablier
et la faux. Je ne me rappelle pas le titre de cette planche. Ces deux vaniteux
personnages font sans doute un pari homicide ou une savante dissertation
sur la mortalité.
Daumier a éparpillé
son talent en mille endroits différents. Chargé d'illustrer
une assez mauvaise publication médico-poétique, la Némésis
médicale, il fit des dessins merveilleux. L'un d'eux, qui a
trait au choléra, représente une place publique inondée,
criblée de lumière et de chaleur. Le ciel parisien, fidèle
à son habitude ironique dans les grands fléaux et les grands
remue-ménages politiques, le ciel est splendide; il est blanc, incandescent
d'ardeur. Les ombres sont noires et nettes. Un cadavre est posé
en travers d'une porte. Une femme rentre précipitamment en se bouchant
le nez et la bouche. La place est déserte et brûlante, plus
désolée qu'une place populeuse dont l'émeute a fait
une solitude. Dans le fond, se profilent tristement deux ou trois petits
corbillards attelés de haridelles comiques, et, au milieu de ce
forum de la désolation, un pauvre chien désorienté,
sans but et sans pensée, maigre jusqu'aux os, flaire le pavé
desséché, la queue serrée entre les jambes.
Voici maintenant le bagne.
Un monsieur très docte, habit noir et cravate blanche, un philanthrope,
un redresseur de torts, est assis extatiquement entre deux forçats
d'une figure épouvantable, stupides comme des crétins, féroces
comme des bouledogues, usés comme des loques. L'un d'eux lui raconte
qu'il a assassiné son père, violé sa soeur, ou fait
toute autre action d'éclat. — Ah! mon ami, quelle riche organisation
vous possédiez! s'écrie le savant extasié.
Ces échantillons suffisent
pour montrer combien sérieuse est souvent la pensée de Daumier,
et comme il attaque vivement son sujet. Feuilletez son oeuvre, et vous
verrez défiler devant vos yeux, dans sa réalité fantastique
et saisissante, tout ce qu'une grande ville contient de vivantes monstruosités.
Tout ce qu'elle renferme de trésors effrayants, grotesques, sinistres
et bouffons, Daumier le connaît. Le cadavre vivant et affamé,
le cadavre gras et repu, les misères ridicules du ménage,
toutes les sottises, tous les orgueils, tous les enthousiasmes, tous les
désespoirs du bourgeois, rien n'y manque. Nul comme celui-là
n'a connu et aimé (à la manière des artistes) le bourgeois,
ce dernier vestige du moyen âge, cette ruine gothique qui a la vie
si dure, ce type à la fois si banal et si excentrique. Daumier a
vécu intimement avec lui, il l'a épié le jour et la
nuit, il a appris les mystères de son alcôve, il s'est lié
avec sa femme et ses enfants, il sait la forme de son nez et la construction
de sa tête, il sait quel esprit fait vivre la maison du haut en bas.
Faire une analyse complète
de I'oeuvre de Daumier serait chose impossible; je vais donner les titres
de ses principales séries, sans trop d'appréciations ni de
commentaires. Il y a dans toutes des fragments merveilleux.
Robert Macaire, Moeurs
conjugales, Types parisiens, Profils et silhouettes, les Baigneurs, les
Baigneuses, les Canotiers parisiens, les Bas-bleus, Pastorales, Histoire
ancienne, les Bons Bourgeois, les Gens de justice, la journée de
M. Coquelet, les Philanthropes du jour, Actualités, Tout ce qu'on
voudra, les Représentants représentés. Ajoutez
à cela les deux galeries de portraits dont j'ai parlé.
J'ai deux remarques importantes
à faire à propos de deux de ces séries, Robert
Macaire et l'Histoire ancienne. — Robert Macaire fut
l'inauguration décisive de la caricature de moeurs. La grande guerre
politique s'était un peu calmée. L'opiniâtreté
des poursuites, l'attitude du gouvernement qui s'était affermi,
et une certaine lassitude naturelle à l'esprit humain avaient jeté
beaucoup d'eau sur tout ce feu. Il fallait trouver du nouveau. Le pamphlet
fit place à la comédie. La Satire Ménippée
céda le terrain à Molière, et la grande épopée
de Robert Macaire, racontée par Daumier d'une manière flambante,
succéda aux colères révolutionnaires et aux dessins
allusionnels. La caricature, dès lors, prit une allure nouvelle,
elle ne fut plus spécialement politique. Elle fut la satire générale
des citoyens. Elle entra dans le domaine du roman.
L'Histoire ancienne me paraît
une chose importante, parce que c'est pour ainsi dire la meilleure paraphrase
du vers célèbre: Qui nous délivrera des Grecs et des
Romains? Daumier s'est abattu brutalement sur l'antiquité, sur la
fausse antiquité, —car nul ne sent mieux que lui les grandeurs anciennes,
—il a craché dessus; et le bouillant Achille, et le prudent Ulysse,
et la sage Pénélope, et Télémaque, ce grand
dadais, et la belle Hélène qui perdit Troie, et tous enfin
nous apparaissent dans une laideur bouffonne qui rappelle ces vieilles
carcasses d'acteurs tragiques prenant une prise de tabac dans les coulisses.
Ce fut un blasphème très amusant, et qui eut son utilité.
Je me rappelle qu'un poète lyrique et païen de mes amis en
était fort indigné. Il appelait cela une impiété
et parlait de la belle Hélène comme d'autres parlent de la
Vierge Marie. Mais ceux-là qui n'ont pas un grand respect pour l'Olympe
et pour la tragédie furent naturellement portés à
s'en réjouir.
Pour conclure, Daumier a
poussé son art très loin, il en a fait un art sérieux;
c'est un grand caricaturiste. Pour l'apprécier dignement, il faut
l'analyser au point de vue de l'artiste et au point de vue moral. — Comme
artiste, ce qui distingue Daumier, c'est la certitude. Il dessine comme
les grands maîtres. Son dessin est abondant, facile, c'est une improvisation
suivie; et pourtant ce n'est jamais du chic. Il a une mémoire
merveilleuse et quasi divine qui lui tient lieu de modèle. Toutes
ses figures sont bien d'aplomb, toujours dans un mouvement vrai. Il a un
talent d'observation tellement sûr qu'on ne trouve pas chez lui une
seule tête qui jure avec le corps qui la supporte. Tel nez, tel front,
tel oeil, tel pied, telle main. C'est la logique du savant transportée
dans un art léger, fugace, qui a contre lui la mobilité même
de la vie.
Quant au moral, Daumier a
quelques rapports avec Molière. Comme lui, il va droit au but. L'idée
se dégage d'emblée. On regarde, on a compris. Les légendes
qu'on écrit au bas de ses dessins ne servent pas à grand'chose,
car ils pourraient généralement s'en passer. Son comique
est, pour ainsi dire, involontaire. L'artiste ne cherche pas, on dirait
plutôt que l'idée lui échappe. Sa caricature est formidable
d'ampleur, mais sans rancune et sans fiel. Il y a dans toute son oeuvre
un fonds d'honnêteté et de bonhomie. Il a, remarquez bien
ce trait, souvent refusé de traiter certains motifs satiriques très
beaux, et très violents, parce que cela, disait-il, dépassait
les limites du comique et pouvait blesser la conscience du genre humain.
Aussi quand il est navrant ou terrible, c'est presque sans l'avoir voulu.
Il a dépeint ce qu'il a vu, et le résultat s'est produit.
Comme il aime très passionnément et très naturellement
la nature, il s'élèverait difficilement au comique absolu.
Il évite même avec soin tout ce qui ne serait pas pour un
public français l'objet d'une perception claire et immédiate.
Encore un mot. Ce qui complète
le caractère remarquable de Daumier, et en fait un artiste spécial
appartenant à l'illustre famille des maîtres, c'est que son
dessin est naturellement coloré. Ses lithographies et ses dessins
sur bois éveillent des idées de couleur. Son crayon contient
autre chose que du noir bon à délimiter des contours. Il
fait deviner la couleur comme la pensée; or c'est le signe d'un
art supérieur, et que tous les artistes intelligents ont clairement
vu dans ses ouvrages
Baudelaire,
Charles. Curiosités Esthétiques.
BAUDELAIRE, L' École
païenne (in La Semaine théâtrale, janvier
1853).
Il s'est passé dans
l'année qui vient de s'écouler un fait considérable.
Je ne dis pas qu'il soit le plus important, mais il est l'un des plus importants,
ou plutôt l'un des plus symptomatiques. Dans un banquet commémoratif
de la révolution de Février, un toast a été
porté au dieu Pan, oui, au dieu Pan, par un de ces jeunes gens qu'on
peut qualifier d'instruits et d'intelligents.
«Mais, lui disais-je,
qu'est-ce que le dieu Pan a de commun avec la révolution ?
- Comment donc ? répondait-il
; mais c'est le dieu Pan qui fait la révolution. Il est la révolution.
- D'ailleurs, n'est-il pas
mort depuis longtemps ? Je croyais qu'on avait entendu planer une grande
voix au-dessus de la Méditerranée, et que cette voix mystérieuse,
qui roulait depuis les colonnes d'Hercule jusqu'aux rivages asiatiques,
avait dit au vieux monde : LE DIEU PAN EST MORT !
- C'est un bruit qu'on fait
courir. Ce sont de mauvaises langues ; mais il n'en est rien. Non, le dieu
Pan n'est pas mort ! le dieu Pan vit encore, reprit-il en levant les yeux
au ciel avec un attendrissement fort bizarre... Il va revenir.»
Il parlait du dieu Pan comme
du prisonnier de Sainte-Hélène.
«Eh quoi, lui dis-je,
seriez-vous donc païen ?
- Mais oui, sans doute ;
ignorez-vous donc que le Paganisme bien compris, bien entendu, peut seul
sauver le monde ? Il faut revenir aux vraies doctrines, obscurcies un
instant par l'infâme Galiléen. D'ailleurs, Junon m'a jeté
un regard favorable, un regard qui m'a pénétré jusqu'à
l'âme. J'étais triste et mélancolique au milieu de
la foule, regardant le cortège et implorant avec des yeux amoureux
cette belle divinité, quand un de ses regards, bienveillant et profond,
est venu me relever et m'encourager.
- Junon vous a jeté
un de ses regards de vache, Bôôpis Êrê.
Le malheureux est peut-être fou.
- Mais ne voyez-vous pas,
dit une troisième personne, qu'il s'agit de la cérémonie
du boeuf gras. Il regardait toutes ces femmes roses avec des yeux païens,
et Ernestine, qui est engagée à l'Hippodrome et qui jouait
le rôle de Junon, lui a fait un oeil plein de souvenirs, un véritable
oeil de vache.
- Ernestine tant que vous
voudrez, dit le païen mécontent. Vous cherchez à me
désillusionner. Mais l'effet moral n'en a pas moins été
produit, et je regarde ce coup d'oeil comme un bon présage.»
Il me semble que cet excès
de paganisme est le fait d'un homme qui a trop lu et mal lu Henri Heine
et sa littérature pourrie de sentimentalisme matérialiste.
Et puisque j'ai prononcé le nom de ce coupable célèbre,
autant vous raconter tout de suite un trait de lui qui me met hors de moi
chaque fois que j'y pense. Henri Heine raconte dans un de ses livres que,
se promenant au milieu de montagnes sauvages, au bord de précipices
terribles, au sein d'un chaos de glaces et de neiges, il fait la rencontre
d'un de ces religieux qui, accompagnés d'un chien, vont à
la découverte des voyageurs perdus et agonisants. Quelques instants
auparavant, l'auteur venait de se livrer aux élans solitaires de
sa haine voltairienne contre les calotins. Il regarde quelque temps l'homme-humanité
qui poursuit sa sainte besogne ; un combat se livre dans son âme
orgueilleuse, et enfin, après une douloureuse hésitation,
il se résigne et prend une belle résolution : Eh bien,
non ! je n'écrirai pas contre cet homme !
Quelle générosité
! Les pieds dans de bonnes pantoufles, au coin d'un bon feu, entouré
des adulations d'une société voluptueuse, monsieur l'homme
célèbre fait le serment de ne pas diffamer un pauvre diable
de religieux qui ignorera toujours son nom et ses blasphèmes, et
le sauvera lui-même, le cas échéant ! Non, jamais Voltaire
n'eût écrit une pareille turpitude. Voltaire avait trop de
goût
; d'ailleurs, il était encore homme d'action, et il aimait les hommes.
Revenons à l'Olympe.
Depuis quelque temps, j'ai tout l'Olympe à mes trousses, et j'en
souffre beaucoup ; je reçois des dieux sur la tête comme on
reçoit des cheminées. Il me semble que je fais un mauvais
rêve, que je roule à travers le vide et qu'une foule d'idoles
de bois, de fer, d'or et d'argent, tombent avec moi, me poursuivent dans
ma chute, me cognent et me brisent la tête et les reins.
Impossible de faire un pas,
de prononcer un mot, sans buter contre un fait païen.
Exprimez-vous la crainte,
la tristesse de voir l'espèce humaine s'amoindrir, la santé
publique dégénérer par une mauvaise hygiène,
il y aura à côté de vous un poète pour répondre
: «Comment voulez-vous que les femmes fassent de beaux enfants dans
un pays où elles adorent un vilain pendu !» - Le joli fanatisme
!
La ville est sens dessus
dessous. Les boutiques se ferment. Les femmes font à la hâte
leurs provisions, les rues se dépavent, tous les coeurs sont serrés
par l'angoisse d'un grand événement. Le pavé sera
prochainement inondé de sang. - Vous rencontrez un animal plein
de béatitude ; il a sous le bras des bouquins étranges et
hiéroglyphiques. - Et vous, lui dites-vous, quel parti prenez-vous
? - Mon cher, répond-il d'une voix douce, je viens de découvrir
de nouveaux renseignements très curieux sur le mariage d'Isis et
d'Osiris. - Que le diable vous emporte : qu'Isis et Osiris fassent beaucoup
d'enfants et qu'ils nous f...... la paix !
Cette folie, innocente en
apparence, va souvent très loin. Il y a quelques années,
Daumier fit un ouvrage remarquable, l'Histoire ancienne, qui était
pour ainsi dire la meilleure paraphrase du mot célèbre :
Qui
nous délivrera des Grecs et des Romains ? Daumier s'est abattu
brutalement sur l'antiquité et la mythologie, et a craché
dessus. Et le bouillant Achille, et le prudent Ulysse, et la sage Pénélope,
et Télémaque, ce grand dadais, et la belle Hélène,
qui perdit Troie, et la brûlante Sapho, cette patronne des hystériques,
et tous enfin nous apparurent dans une laideur bouffonne qui rappelait
ces vieilles carcasses d'acteurs classiques qui prennent une prise de tabac
dans les coulisses. Eh bien ! j'ai vu un écrivain de talent pleurer
devant ces estampes, devant ce blasphème amusant et utile.
Il était indigné, il appelait cela une impiété.
Le malheureux avait encore besoin d'une religion.
Bien des gens ont encouragé
de leur argent et de leurs applaudissements cette déplorable manie,
qui tend à faire de l'homme un être inerte et de l'écrivain
un mangeur d'opium.
Au point de vue purement
littéraire, ce n'est pas autre chose qu'un pastiche inutile et dégoûtant.
S'est-on assez moqué des rapins naïfs qui s'évertuaient
à copier le Cimabue ; des écrivains à dague,
à pourpoint et à lame de Tolède ? Et vous, malheureux
néo-païens, que faites-vous, si ce n'est la même besogne
? Pastiche ! pastiche ! Vous avez sans doute perdu votre âme quelque
part, dans quelque mauvais endroit, pour que vous couriez ainsi à
travers le passé comme des corps vides pour en ramasser une de rencontre
dans les détritus anciens ? Qu'attendez-vous du ciel ou de la sottise
du public ? Une fortune suffisante pour élever dans vos mansardes
des autels à Priape et à Bacchus ? Les plus logiques d'entre
vous seront les plus cyniques. Ils en élèveront au dieu Crepitus.
Est-ce le dieu Crepitus qui
vous fera de la tisane le lendemain de vos stupides cérémonies
? Est-ce Vénus Aphrodite ou Vénus Mercenaire qui soulagera
les maux qu'elle vous aura causés ? Toutes ces statues de marbre
seront-elles des femmes dévouées au jour de l'agonie, au
jour du remords, au jour de l'impuissance ? Buvez-vous des bouillons d'ambroisie
? mangez-vous des côtelettes de Paros ? Combien prête-t-on
sur une lyre au Mont-de-Piété ?
Congédier la passion
et la raison, c'est tuer la littérature. Renier les efforts de la
société précédente, chrétienne et philosophique,
c'est se suicider, c'est refuser la force et les moyens de perfectionnement.
S'environner exclusivement des séductions de l'art physique, c'est
créer de grandes chances de perdition. Pendant longtemps, bien longtemps,
vous ne pourrez voir, aimer, sentir que le beau, rien que le beau. Je prends
le mot dans un sens restreint. Le monde ne vous apparaîtra que sous
sa forme matérielle. Les ressorts qui le font se mouvoir resteront
longtemps cachés.
Puissent la religion et la
philosophie venir un jour, comme forcées par le cri d'un désespéré
! Telle sera toujours la destinée des insensés qui ne voient
dans la nature que des rythmes et des formes. Encore la philosophie ne
leur apparaîtra-t-elle d'abord que comme un jeu intéressant,
une gymnastique agréable, une escrime dans le vide. Mais combien
ils seront châtiés ! Tout enfant dont l'esprit poétique
sera surexcité, dont le spectacle excitant de moeurs actives et
laborieuses ne frappera pas incessamment les yeux, qui entendra sans cesse
parler de gloire et de volupté, dont les sens seront journellement
caressés, irrités, effrayés, allumés et satisfaits
par des objets d'art, deviendra le plus malheureux des hommes et rendra
les autres malheureux. À douze ans il retroussera les jupes de sa
nourrice, et si la puissance dans le crime ou dans l'art ne l'élève
au-dessus des fortunes vulgaires, à trente ans il crèvera
à l'hôpital. Son âme, sans cesse irritée et inassouvie,
s'en va à travers le monde, le monde occupé et laborieux
; elle s'en va, dis-je, comme une prostituée, criant : Plastique
! plastique ! La plastique, cet affreux mot me donne la chair de poule,
la plastique l'a empoisonné, et cependant il ne peut vivre que par
ce poison. Il a banni la raison de son coeur, et, par un juste châtiment,
la raison refuse de rentrer en lui. Tout ce qui peut lui arriver de plus
heureux, c'est que la nature le frappe d'un effrayant rappel à l'activité
honnête, ne peut sentir que les jouissances terribles du vice. Le
péché contient son enfer, et la nature dit de temps en temps
à la douleur et à la misère : Allez vaincre ces rebelles
!
L'utile, le vrai, le bon,
le vraiment aimable, toutes ces choses lui seront inconnues. Infatué
de son rêve fatigant, il voudra en infatuer et en fatiguer les autres.
Il ne pensera pas à sa mère, à sa nourrice ; il déchirera
ses amis, ou ne les aimera que pour leur forme ; sa femme, s'il
en a une, il la méprisera et l'avilira.
Le goût immodéré
de la forme pousse à des désordres monstrueux et inconnus.
Absorbées par la passion féroce du beau, du drôle,
du joli, du pittoresque, car il y a des degrés, les notions du juste
et du vrai disparaissent. La passion frénétique de l'art
est un chancre qui dévore le reste ; et, comme l'absence nette du
juste et du vrai dans l'art équivaut à l'absence d'art, l'homme
entier s'évanouit ; la spécialisation excessive d'une faculté
aboutit au néant. Je comprends les fureurs des iconoclastes et des
musulmans contre les images. J'admets tous les remords de saint Augustin
sur le trop grand plaisir des yeux. Le danger est si grand que j'excuse
la suppression de l'objet. La folie de l'art est égale à
l'abus de l'esprit. La création d'une de ces deux suprématies
engendre la sottise, la dureté du coeur et une immensité
d'orgueil et d'égoïsme. Je me rappelle avoir entendu dire à
un artiste farceur qui avait reçu une pièce de monnaie fausse
: Je la garde pour un pauvre. Le misérable prenait un infernal plaisir
à voler le pauvre et à jouir en même temps des bénéfices
d'une réputation de charité. J'ai entendu dire à un
autre : Pourquoi donc les pauvres ne mettent-ils pas des gants pour mendier
? Ils feraient fortune. Et à un autre : Ne donnez pas à celui-là
: il est mal drapé ; ses guenilles ne lui vont pas bien.
Qu'on ne prenne pas ces choses
pour des puérilités. Ce que la bouche s'accoutume à
dire, le coeur s'accoutume à le croire.
Je connais un bon nombre
d'hommes de bonne foi qui sont, comme moi, las, attristés, navrés
et brisés par cette comédie dangereuse.
Il faut que la littérature
aille retremper ses forces dans une atmosphère meilleure. Le temps
n'est pas loin où l'on comprendra que toute littérature qui
se refuse à marcher fraternellement entre la science et la philosophie
est une littérature homicide et suicide.
|