Eugène
Delacroix |
|
|
Cette œuvre est une des "Quatre Saisons" commandées par F.Hartmann en 1856 et on a pu considèrer que la mort du peintre (août 1863) avait laissé ces tableaux inachevés. Telle qu'elle est, en tout cas, la peinture de Bacchus et Ariane apparaît particulièrement émouvante, après tant de représentations dans les siècles antérieurs : Le sujet est connu de tous, mais Delacroix surprend, une fois encore, dans les dernières années de sa vie, alors même qu'il finissait de feuilleter - et d'écrire - les pages de ce qu'il appelait son "dictionnaire", de la nature, de l'histoire, de l'âme humaine.
Aussi n'est-il
pas possible, en observant la composition, d'extraire les
personnages du décor où ils sont
insérés. Le végétal est absent
(on s'en étonnerait presque au souvenir du
sous-titre de ce tableau, Automne).
A peine une idée de vert dans la montagne, le vert du
vêtement d'Ariane effondrée. Seul domine le minéral
: deux pics escarpés dans le lointain, s'abattant
sur la mer, une improbable falaise à l'avant-plan,
arche d'ombre sauvage, trouée où la lumière
marine s'éteint : Thésée est définitivement
l'absent. De lui ne restent plus, dérisoires,
qu'une épée jetée sur une cuirasse
vide, qui fut flamboyante, un casque à l'aigrette rouge
et quelque vaisselle d'or. Venant de la montagne, Bacchus.
Encore adossée à la roche d'où elle se détache
à peine, Ariane. Bacchus, non pas en triomphe,
répétons-le - il a quitté son char
et un des lions de l'attelage s'est endormi ... -, mais en
marche, simplement revêtu de sa beauté, et quelle
beauté ! Une verticale grecque de muscles lumineux, d'autant
plus remarquée que la peau de bête dissimule l'autre
moitié du corps.
Dans le dictionnaire de la mémoire surgissent dès lors les artistes de Pompéi, ou de Stabies. La référence est inévitable, tant cette nuée au sommet de la montagne qu'elle obscurcit de son ombre paraît vouloir nous mener à un autre souvenir, non plus du Parnasse mais du Vésuve en Campanie ... Voici donc encore (cf. la page dédiée), ensemble, la "maison du Cithariste" (dont Gustave Moreau dessinait lui-même la fresque en 1859), la "maison des Vettii", la "maison des chapiteaux colorés", à Pompéi, mais peut-être davantage la "maison d'Ariane", justement, à Stabies : le dieu debout, contemplant Ariane, couchée. Mais le rapprochement nous permet de mieux mesurer la distance. Ici, il n'y a plus telle figure ailée pour protéger l'abandonnée, encore moins tel Eros ou tel satyre pour découvrir la grâce de son corps nu et l'offrir au regard du dieu. Certes, l'enfant Eros est bien là, lui aussi, en vol, mais la guirlande qu'il devrait porter pour les noces se perd dans les nuées, se changeant en un autre reflet de l'antique, celui de ces festons qui décoraient les innombrables sarcophages bachiques, car c'est un autre rôle qui lui est dévolu dans la peinture : il projette et accompagne la lumière, verticale, qui tombe sur le dieu et le corps d'Ariane, alors que l'autre lumière, celle de la nature, est au couchant.
En cette théophanie, Ariane ne voit pas le dieu. Nous ne
sommes plus dans le tableau de Titien (encore moins, de ce point
de vue, dans ces Bacchus et Ariane qui abondent aux XVIIe et XVIIIe siècles
: voir les galeries proposées sur notre site). Toute à ses
pensers intérieurs, pleins de ces serments dont la voix
de l'amant, naguère, la caressait (Catulle, LXIV, 139), et
que le casque vide du héros, contre son flanc, lui fait encore
entendre, elle est à son mystère, douleur et sensualité
confondues, ainsi qu'on en vu tant d'autres exemples dans la peinture
de Delacroix. Aussi le dieu n'est-il pas là pour lui offrir la
gloire éclatante d'une surnaturelle couronne mystique,
comme autrefois, mais un regard, fait à la fois d'hommage
à sa beauté et de pitié - il faut dire
pietas -, simplement et humblement humaine,
ressentie par l'artiste lui-même, devant cette détresse
venue de la nuit des temps.
Un grand cygne, Andromaque, Ariane, sous le même
ciel ironique et cruellement bleu, éternellement
exilés par leur seul nom, dont on verra
peut-être le reflet dans cette autre
figure peinte par Delacroix à la même époque,
Ovide chez les Scythes (1859, National Gallery), cette sauvage idylle, faisant
dire à Baudelaire qu'il y voyait
"une histoire parfaitement belle parce qu'il y
a mis la fleur du désert, la grâce
de la cabane et une simplicité à
conter la douleur que je ne me flatte pas d'avoir conservées"
(Salon de 1859). Et Théophile
Gautier de continuer : "Dans un large ciel,
plein de souffle et de lumière, le vent pousse,
en leur imprimant des formes bizarres, des archipels
de nuages grisâtres dont l'ombre se projette sur
des collines verdoyantes encadrant un lac aux eaux sombres et
plombées de lueurs blanches. Sur un tertre,
le poëte, qui expie en exil le crime d'avoir aimé
trop haut, s'accoude avec une tristesse résignée
et nonchalante. Les Scythes, empressés autour
de lui, le consolent de leur mieux et lui présentent
des fruits de leur pays sauvage".
Sous le pinceau de Delacroix, le temps, maintenant, est aboli, comme est suspendu le pas de Bacchus, comme a reflué dans la brume du passé la course du thiase, dont on imagine l'ardeur turbulente si l'artiste avait voulu la peindre, ce qu'il a fait du reste, ailleurs, dans ses dernières années aussi (voir ci-dessous la toile de la collection E. G. Bührle à Zurich). Et c'est ainsi le tableau de Titien lui-même qui se tait et se fige : l'histoire d'Ariane s'arrête. C'est la fille de Minos, telle qu'en elle-même, pathétique, depuis toujours :
et tragique : (...) de quel amour blessée Telle elle était sur les fresques de Pompéi
et d'Herculanum, figée à son
rocher, telle elle sera encore, plus tard, perdue dans le
vide des villes de Chirico, pétrifiée. Soyez béni, mon Dieu, qui donnez la souffrance M.Tardioli, académie de Nancy-Metz
http://en.wikipedia.org/wiki/File:Delacroix_-_outono01.jpg http://libsrv.skidmore.edu/REDSKID/full/69297.jpg http://libsrv.skidmore.edu/ |
|
Les trois autres Saisons (Musée
de São Paulo) :
Une série d'esquisses (28 x 24
cm en moyenne) de ces "Saisons Hartmann" est conservée
au Museum
of Fine Arts de Boston. Il en existe une
autre au musée Fabre de Montpellier, datée de 1856, dont
les dimensions sont deux fois plus grande. Si le ciel et la mer sont noirs comme de l'encre, (1) Une comparaison avec les œuvres traitant
le même sujet serait de ce point de vue intéressante, par
exemple avec la fresque de Pierre
de Cortone (vers 1651 - 1655, Palais Pamphilj à Rome).
On retrouve aussi Eole et Junon sur un plafond du Palazzo Corsini à
Florence, œuvre d'Alessandro Gherardini ou sur une toile de François
Boucher (Kimbell Art Museum, 1769)... Autres figures de Junon "en
vol" : La toile de Véronèse
au Palais des Doges : Junon versant ses bienfaits sur Venise, 1553
; et la fresque du Tintoret : Junon remet à Venise les insignes
du pouvoir, 1577. La punition de Junon par Jupiter (suspendue au
ciel par les bras, des enclumes aux pieds) a été representée
par Corrège
(vers 1420, Parme, Camera di San Paulo). Mais, s'il s'agit de comparer,
nous devons une mention spéciale à une autre série
de Saisons, parfaitement connues de Delacroix, puisqu'il eut lui-même
à travailler en relation avec elles en 1850, lorsqu'il peignit
son splendide Apollon vainqueur de Python pour la partie centrale
du plafond de la Galerie
d'Apollon au Louvre. : Le Printemps ou Cybèle
couronnée de fleurs d'Antoine-François Callet (1780
- 1781), L'Eté ou Cérès et ses compagnons
implorant le Soleil de Louis-Jacques Durameau (1774), L'Automne
ou le Triomphe de Bacchus et d'Ariane de Jean-Hugues
Taraval (1769), l'Hiver ou Eole déchaîne les
vents de Jean-Jacques Lagrenée (1775). Sur l'histoire du décor
de la galerie d'Apollon on pourra se reporter au dossier
établi par le musée du Louvre.
Sur ce thème des Saisons, Delacroix
avait lui-même réalisé dans sa jeunesse
(1821) quatre tableaux, beaucoup plus traditionnels pour ce qui
est des motifs, devant décorer la maison de l'acteur
Talma à Montmartre.
On a pu y reconnaître, de façon très sensible, l'influence
de la peinture de Stabies, que le peintre avait étudiée
(L.Johnson, Burlington Magazine, 1957)
:
Treize années
plus tard (1834) il peignit trois fresques pour la propriété
de ses cousins Bataille à Valmont (non
loin de Fécamp), Bacchus et le tigre,
Léda et le cygne, et Anacréon,
aujourd'hui à Paris au musée Delacroix :
Bacchus. Fresque, 57 x 89 cm. Musée Eugène Delacroix Mais au regard de Bacchus découvrant Ariane il est particulièrement intéressant de rapprocher aussi - pour les en distinguer - les figures des deux pendants exécutés en 1861, à la même époque, donc, l'un et l'autre acquis par Hartmann à la vente posthume : Le Triomphe de Bacchus et Le Triomphe d'Amphitrite : Huiles sur toile, 92 x 143 cm. Zurich, collection E. G. Bührle
Ariane aux rochers contant ses injustices ... (Phèdre, I, 89) Huile sur toile, 36 x 27 cm. Zurich, collection particulière * * * Voir le catalogue
des ventes publiques de peintures et de dessins
d'Eugène Delacroix (s.v. Ariane) |
| commentaire de Catulle | album | accueil | académie de Nancy-Metz |