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"Illa ego
sum, cui tu solitus promittere caelum.
Ei mihi, pro caelo qualia dona fero ! "
Dixerat ;
audibat iamdudum uerba querentis
Liber, ut a tergo forte secutus erat.
Occupat amplexu
lacrimasque per oscula siccat
et "Pariter caeli summa petamus !" ait
Tu mihi iuncta
toro mihi iuncta uacabula sumes,
nam tibi mutatae Libera nomen erit ;
sintque tuae
tecum faciam monimenta coronae,
Volcanus Veneri quam dedit, illa tibi".
Dicta facit
gemmasque nouem transformat in ignes :
aurea per stellas nunc micat illa nouem.
Ovide, Fastes,
III, 505 - 516 |
"Et je suis
celle à qui tu promettais le ciel ! Malheureuse ! en fait
de ciel, quelle récompense est la mienne !" Elle se tut ;
depuis longtemps Liber entendait ses plaintes, car il l'avait suivie.
Il la prend dans ses bras, sèche ses larmes sous ses baisers
et lui dit : "Montons ensemble au plus haut des cieux ; partageant
ma couche, tu partageras aussi mon nom : dans ta nouvelle condition
tu t'appelleras Libera et je vais faire en sorte qu'avec toi demeure
le souvenir de ta couronne, de cette couronne que Vulcain donna
à Vénus, et que Vénus te donna". Il fait comme
il avait dit et métamorphose en feux les neuf gemmes de la
couronne : elle brille maintenant, cercle d'or, de ses neuf étoiles.
Traduction
Henri Le Bonniec, Fastes,
Orpheus,
Universita di Catania, 1969.
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Iam deus
in curru, quem summum texerat uuis,
tigribus adiunctis aurea lora dabat ;
et color
et Theseus et uox abiere puellae.
Terque fugam petiit, terque retenta metu est.
Horruit,
ut graciles, agitat quas uentus, aristae,
ut leuis in madida canna palude tremit.
Cui deus
"en, adsum tibi cura fidelior, inquit ;
pone metum. Bacchi, Cnosias, uxor eris.
Munus habe
caelum ; caelo spectabere sidus ;
saepe reget dubiam Cressa Corona ratem".
Dixit, et
e curru, ne tigres illa timeret,
desilit (imposito cessit harena pede)
implicitamque
sinu (neque enim pugnare ualebat)
abstulit ; in facili est omnia posse deo.
Pars "Hymenaee"
canunt, pars clamant "Euhion, euhoe !"
Sic coeunt sacro nupta deusque toro.
Ovide, Art
d'aimer, I, 547-562 |
Cependant
le dieu, sur son char, couronné de raisins, lâchait
les rênes dorées aux tigres qui le traînaient.
La jeune fille perdit tout à la fois les couleurs, le souvenir
de Thésée, et la voix. Trois fois elle voulut fuir,
trois fois la frayeur la retint. Elle frissonna, comme tremble l'épi
stérile agité par le vent, comme tremble le roseau
léger dans l'humide marais. Le dieu lui dit : "Je viens pour
te vouer un amour plus fidèle ; cesse de craindre ; c'est
Bacchus qui sera ton époux, fille de Gnosse. Comme présent
je te donne le ciel ; au ciel tu seras un astre que l'on contemple
; souvent le vaisseau indécis se dirigera sur la Couronne
de la Crétoise". Il dit et, de peur que les tigres n'effraient
Ariane, saute de son char (la trace de ses pas s'imprime sur le
sol) ; il la serre contre sa poitrine et l'enlève (en effet
elle n'aurait pu résister) ; est-il rien de difficile à
la puissance d'un dieu ? Les uns chantent "Hyménée",
d'autres crient "Evius, Evohé". C'est ainsi que sur la couche
sacrée s'unissent la jeune épouse et le dieu.
Traduction
Henri Bornecque, Art d'aimer,
Les Belles
Lettres, Paris, 1960.
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At parte
ex alia florens uolitabat Iacchus
cum thiaso
Satyrorum et Nysigenis Silenis,
te quaerens,
Ariadna, tuoque incensus amore,
quicum alacres
passim lymphata mente furebant
euhoe bacchantes
euhoe capita inflectentes.
Harum pars
tecta quatiebant cuspide thyrsos,
pars e diuulso
iactabant membra iuuenco,
pars sese
tortis serpentibus incingebant,
pars obscura
cauis celebrabant orgia cistis,
orgia, quae
frustra cupiunt audire profani,
plangebant
aliae proceris tympana palmis
aut tereti
tenuis tinnitus aere ciebant,
multis raucisonos
efflabant cornua bombos
barbaraque
horribili stridebat tibia cantu.
Catulle,
LXIV, 251 - 264. |
Mais, d'un
autre côté, venait dans un envol fleuri Iacchos accompagné
du thyase des Satires et des Silènes fils de Nysa : il te
cherchait, Ariane, brûlé d'amour pour toi. Avec lui,
ici, là, voici les Bacchantes, l'esprit égaré,
allègres en leur frénésie, evohé ! évohé
! secouant la tête. Parmi elles, les unes agitaient les thyrses
à la pointe recouverte, d'autres brandissaient les membres
d'un taureau dépecé, d'autres pour ceintures avaient
les orbes des serpents, d'autres célébraient les mystères
cachés aux creux des cistes, mystères sourds au vain
désir des profanes ; celles-là battaient, de leurs
paumes dressées, les tympanons, ou, de disques de bronze,
tiraient des tintements aigus ; au souffle de beaucoup, les cornes
exhalaient leurs bourdonnements de timbre rauque, et barbare la
flûte chantait son frisson ardent.
Traduction
Henri Bardon, Catulli carmina,
collection
Latomus, Bruxelles 1970.
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La Bacchanale
à Andros (musée du Prado) et Bacchus et Ariane
(National Gallery) font partie de la fameuse série commandée
à Ferrare par le duc Alphonse d'Este aux peintres vénitiens
Bellini et Titien ainsi qu'à l'artiste ferrarais Dosso Dossi
pour décorer le camerino d'alabastro de son château
(pour plus de détails sur cette réalisation voir ci-dessous l'ensemble du décor et sur notre site la fiche
consacrée à Bellini).
Titien
est encore jeune. Ces deux œuvres n'en comptent pas moins parmi
les créations majeures de sa carrière et de la Renaissance,
tant elles illustrent l'invention qui anime le début du 16ème
siècle vénitien, au point de continuer à exercer
leur pouvoir de fascination jusqu'à nos jours. Quelques lignes
de René Huyghe aident à en saisir les raisons :
"Il est incontestable
que si Venise, comme toute école italienne, respecte la forme
et même en a le sens, elle n'aspire qu'à épanouir
tout ce que la forme réprime ou combat. (...) Au lieu
de satisfaire la pensée et ses règles sévères,
l'art que conçoit Venise plaira à la sensibilité
et s'abandonnera à elle. Il sera sensoriel, il sera sensuel,
il sera sensible. (...) Représenter la réalité
par l'équivalence des formes définies et nettes, qui parlent
à l'esprit et qui sont un acte de compréhension, c'était
l'ambition de la Renaissance. La représenter par le rendu des
apparences telles qu'elles sont perçues directement par les sens,
c'est adopter une attitude inverse, une soumission physique à
la donnée. (...) L'école vénitienne préféra
définitivement à la forme la couleur, qui enchante les
sens ; au rendu exact des matières réelles, elle préféra
le déploiement des richesses propres à la peinture elle-même.
Au pittoresque elle ajouta le pictural ; elle fut la première
à créer un art jouant des impressions bien plus que des
règles savantes. Enfin, la beauté qu'elle poursuivit ne
fut plus une conception de l'esprit, mais un enchantement du regard
; elle naît de la volupté d'une chair plutôt que
de l'exacte harmonie d'un corps et de ses proportions. (...) Art sensuel
donc, mais encore plus sensible : car le choc physique n'est que le
début d'un ébranlement délicieux qui s'achèvera
dans l'âme ; toute sensation se mue en émotion et toute
émotion contribue à un état intérieur. (...)
Cette résonance nouvelle, les successeurs immédiats des
grands maîtres vénitiens de la Renaissance l'ont déjà
perçue : la preuve en est la façon dont Rubens, par exemple,
parle de Titien "avec qui la peinture a trouvé son parfum". Ce
que Rubens nomme parfum, c'est ce que Delacroix ou Van Gogh appellent
musique : la possibilité pour l'art de n'être plus une
satisfaction du goût et de l'esprit par la clarté et l'harmonie
des formes, mais une puissance suggestive par laquelle se communiquent
à la fois l'immatériel et l'indicible" (L'art et l'âme,
Paris, Flammarion, 1960, p.304 sqq.).
Ces mots suffiraient
à commenter les deux tableaux "mythologiques" de Titien.
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La Bacchanale
du Prado
Le sujet provient, conformément à
la commande du Duc de Ferrare, d'une des descriptions de Philostrate
(Eikones, I, 25 ; voir la gravure ci-dessous
ainsi que le tableau de Jacopo Zanguidi Bertoja) : Les habitants de
l'île d'Andros (les "Andriens") y célèbrent le don
que leur fait Dionysos, un fleuve de vin. Il s'agit là d'un de
ces "miracles", ou prétendus tels, tardivement (et abusivement)
attribués au dieu par les croyances populaires lorsque avec le
temps celui-ci se trouva vénéré comme dieu de la
vigne.
Déjà dans les Bacchantes cependant, Euripide disait
les merveilles dont le dieu était capable : "L'une de son thyrse
ayant frappé la roche, un flot frais d'eau limpide à l'instant
en jaillit ; l'autre de son narthex ayant fouillé la terre, le
Dieu en fit sortir une source de vin. Celles qui ressentaient la soif
du blanc breuvage, grattant du bout des doigts le sol, en recueillaient
du lait en abondance. Du thyrse orné de lierre s'égouttait
un doux miel ... Ah ! que n'as-tu, présent, contemplé
tout cela !" (v. 704 - 712, trad. H.Grégoire - J.Meunier, Les
Belles Lettres, 1961). Les habitants de Téos en Ionie, pour leur
part, se vantaient de cette source de vin qui jaillissait chez eux à
date fixe, attestant que le dieu était bien né en ce lieu
(Diodore de Sicile III, 66, 2). A Elis, la veille de la fête du
dieu, des jarres préalablement scellées étaient
placées vides dans le temple : on les retrouvait au matin emplies
de vin (Pausanias, VI, 26). A Délos, les files du roi Anius (les
"Oinotropai") avaient reçu du dieu de mystérieux pouvoirs
: "[...] dedit altera Liber / femineae stirpi voto maiora fideque /
munera : nam tactu natarum cuncta mearum / in segetem laticemque meri
canaeque Minervae / transformabantur, divesque erat usus in illis" (Ovide,
Mét., XIII, 650 - 654). A Andros enfin, rapporte Pline
l'Ancien, on pouvait observer un phénomène tout aussi
étonnant : "Andro in insula templo Liberi patris fontem nonis
Ianuariis semper vini saporem fundere Mucianus ter consul credit. Dies
qeodosia vocatur"
(Hist.nat., II, 231).
Entre
l'antiquité et la Bacchanale de Titien, il n'y a qu'un
pas, tant le peintre y traduit dans sa permanence le sens le plus profond
du rituel dionysiaque. Le ravissement sacré abolit, pour la sublimer,
l'agitation profane. A peine hésite-t-on à voir, dans
la coupe rouge montée à bout de bras sur fond blanc, scintillant
au centre du tableau, à la lettre, l'instant de l'élévation.
Toutes les lignes du tableau disent au regard la puissance de l'enthousiasme
: Du mouvement au repos, de l'exubérance de la danse à
la douceur d'une conversation familière, tout y exprime la délivrance
enfin gagnée, jusqu'à faire retrouver l'innocence de l'enfant.
Quant à l'autre ivresse,
celle qui agenouille aussi, mais avilit les corps quand elle est bue
sans mesure, elle est dans l'ombre tout à gauche de l'image ;
ou bien faudrait-il n'y voir qu'un état premier : l'homme qui
se penche pour verser le vin dans la coupe,
encore et encore tendue, a cette beauté idéale enseignée
autrefois par Apollon.
Au loin, d'une voile
blanche (celle de Dionysos-Lyaeus ?) monte le ciel : Sur la pente
de la colline, la lumière coule, cascade de nuages blancs, de
reflets en reflets, jusqu'à ce corps blanc de ménade
endormie. Dans le tableau, il n'occupe qu'un petit angle, et semble
pourtant l'envahir tout entier. C'est lui, en réalité,
qui rayonne pour éclairer et rythmer la danse. C'est lui qui
modèle la pente du paysage, paysage lui-même, non pas peint,
mais espace de musique et de mystère plus beau et plus profond.
Le chemin parcouru est long, depuis cette ménade du Combat de l'amour et de la Chasteté (musée
du Louvre), peinte une vingtaine d'années auparavant par le Pérugin,
pour le studiolo d'Isabelle d'Este au palais ducal de Mantoue.
La postérité, en tout cas, ne s'en remettra pas. On pense
par exemple à Rubens qui la copie,
à Poussin (La naissance de Bacchus, au Louvre, Midas et Bacchus à Münich) ...
Mais la ménade
de Titien dort-elle vraiment, retirée de la bacchanale par le
sommeil, dans une partie extrême de la scène ? Non, c'est
le fait du vieux
Pan vaincu et terrassé par l'ivresse au loin. Dans la composition
du tableau, la verticale conduit de l'un à l'autre, précisément
pour les opposer, menant par là même du trivial au sublime.
Le bras replié, la tête renversée en abondance,
la chevelure dénouée, se souviennent de la danse ou l'appellent,
comme l'Ariane de Catulle autrefois (voir commentaire).
Sur quoi, du
reste, repose cette dormeuse ? Certes, elle rappelle formellement ces
ménades ou Ariane allongées qu'on voyait si souvent par
exemple aux bords des sarcophages romains (voir l'album d'images consacré
à Dionysos). On penserait même en particulier, pour le
motif, à la magnifique bacchante de la maison du Cithariste à
Pompéi. Mais ici, au-delà
du cadre où elle se répand par sa présence, il
n'y a rien, car dans cette volupté idéalisée Titien
ne peint pas une anecdote mais l'initiée : elle est elle-même
l'extase où doit mener la danse. Les deux
jeunes gens le savent, l'un encerclant l'autre, les yeux tendus
vers les yeux, la main trouvant la main. La robe bleue virevolte, la
tunique rouge attend : dans la main du garçon, la couronne est
prête.
Pour comprendre,
il faut revenir à leur rencontre, à Naxos (ou rester à
Andros, peu importe), et se souvenir de Bacchus en rouge et
Ariane en bleu :
Bacchus et
Ariane
On
a dû, depuis longtemps, lier Bacchus et Ariane aux vers
d'Ovide (Art d'aimer) et de Catulle (LXIV) cités ci-dessus
ainsi qu'à une des descriptions de Philostrate (Eikones,
I, 15). Cette toile, par son très grand pouvoir expressif (exécution,
composition, rythme, couleur, mouvement), laissera des traces explicites
dans bien des œuvres de la postérité, à commencer
par Poussin (qui en retrouve les figures dans plusieurs compositions,
notamment dans l'autre Bacchanale du Prado).
A
première vue, le sujet du tableau est simple à dire :
Titien représente l'arrivée de Bacchus, accompagné
du thiase, qui bondit de son char à la vue d'Ariane alors que
celle-ci tend encore la main vers Thésée dont le navire
disparaît au lointain. Et les vers latins sont bien là
: Emoi d'Ariane retenue malgré elle, tigres
et char doré, dieu en vol, gesticulations des satyres
et des silènes ivres, frénésie des bacchantes,
serpents,
tympanons
et cornes, cymbales,
animal dépecé, tête
et jarret
... Au ciel brille une constellation,
celle-là même qui assurera l'immortalité à
la fille de Minos : la "couronne d'Ariane". Notons qu'avant d'être
retrouvés par la Renaissance ces motifs avaient pénétré
dès l'antiquité la culture visuelle et l'imaginaire de
tout artiste, comme le montrent notamment la céramique grecque
et les nombreux bas-reliefs dionysiaques des premiers siècles
de notre ère.
[Pour
les images, on pourra se reporter à notre dossier
iconographique consacré à Dionysos et, pour le rituel,
au commentaire
des v. 390 - 393 de Catulle LXIV. S'agissant de la couronne d'Ariane,
nous renvoyons sur notre site en particulier au texte des Métamorphoses,
ainsi qu'aux notes et images associées, à quoi il faut
ajouter le tableau du Tintoret au palais des Doges à Venise,
Vénus, Ariane et Bacchus, considéré sur
notre site également].
Mais ici les
choses paraissent se compliquer quelque peu quand la composition fait
reconnaître aussi, dans l'un des satyres en premier plan, un souvenir
de la fameuse statue hellénistique (découverte en 1506)
de Laocoon,
ce Troyen, prêtre d'Apollon qui avait commis le sacrilège
de s'unir avec sa femme devant la statue du dieu. La punition n'avait
pas tardé : tandis que les Grecs s'éloignaient de Troie,
laissant derrière eux un cheval en bois, et que Laocoon se disposait
à immoler un taureau à Poseidon pour le prier d'accumuler
les tempêtes sur le chemin de la flotte ennemie, deux serpents
énormes jaillirent des vagues ; ils étouffèrent
les deux fils de Laocoon et lui-même, qui tentait de les secourir
; c'était pourtant lui qui avait mis en garde les Troyens contre
le cheval de Troie... (cf. Virgile, Enéide, II, 199 sqq.).
Le sujet était cher à l'artiste : Titien en fera plus
tard une caricature
en remplaçant par des singes le père et ses fils... Chez
Catulle, les serpents étaient la fureur des Ménades. Maintenant,
l'histoire n'est plus tout à fait la même.
Place,
donc, à la peinture : Une diagonale fusionne deux mondes, l'un
inondé de ciel où se gonfle la vague du vêtement
bleu d'Ariane, l'autre brun et minéral, vert et végétal,
rouge et charnel, d'où culbute Dionysos. Mais on osera même
cela, à Venise : Dionysos traverse la
diagonale,
comme "il arrivera aux saints de transpercer une déchirure
jaune pour plonger " (Sartre, Le sequestré de Venise,
parlant de Tintoret dans Le miracle de Saint Marc, libérant un esclave
- 1548).
La peinture de
Titien rassemble ainsi dans le même tableau les deux mouvements,
matériellement séparés, du chant de Catulle (Ariane
abandonnée, v.52 - 70 ; arrivée de Dionysos, v.
251 - 264). Mais elle ne se contente pas d'une combinaison narrative
qui conduirait l'oeil de gauche à droite : elle "explique" ou
déchiffre également les signes et symboles introduits
par le poète dans le portrait d'Ariane [cf. commentaire]. On voit celle-ci
tendre encore la main vers le navire de Thésée qui s'éloigne,
mais son regard et son corps se tournent vers Dionysos. Mieux, le dessin
la place, déjà ou désormais, dans l'espace du dieu
: situés dans la même diagonale ascendante, les deux corps,
géométriquement parallèles, s'animent du même
mouvement, s'imposent réciproquement le même rythme, celui
qui conduit à l'extase. D'abord par le vêtement : ils sont
exactement complémentaires ; à la nudité du dieu
correspond le flux des voiles d'Ariane qui s'échappent ; au drapé
rouge qui freine la chute de l'un répond la vague rouge qui élève
l'autre, comme le faisait autrefois l'écharpe de la ménade
des Mystères. Ensuite par les attitudes. Tandis que Dionysos
"descend", Ariane prend son élan du pied droit, moins vers Thésée
que vers le dieu : les bras des deux personnage se "répondent"
en indiquant des directions exactement opposées : l'équilibre
résout le tragique. En effet c'est bien dans le même état
d'équilibre et d'apesanteur
que les deux figures sont saisies, instable et fugitif par nature, mais
sublime par essence. La Renaissance nous impose quelques surimpressions
: Michel-Ange et la Création d'Adam dans la Chapelle Sixtine (dessin
général de la scène, bras et main gauche de Dionysos
...), mais surtout Botticelli et sa Naissance de Vénus : "Les deux zéphirs
volants, écrit Kenneth Clarke, sont peut-être les plus
belles images de mouvement extatique de toute l'histoire de la peinture.
(...) Comme devant les premières incarnations de l'extase, les
exigences de la raison sont abolies par les rythmes confondus de la
draperie qui s'enroule et flotte autour des nus. Leurs corps, dans une
étreinte d'une complicité sans fin, soutiennent le rythme
du mouvement qui frémit le long de leurs jambes et finit par
se disperser comme une décharge électrique.(...) Le corps
de Vénus est totalement dénué de cette qualité
si prisée dans l'art antique : l'aplomb, ce qui signifie que
le poids du corps n'est pas également réparti de part
et d'autre d'un fil à plomb central. En effet le pied de Vénus
ne prétend nullement supporter son corps et presque tout son
poids est reporté sur la droite. Elle ne tient pas debout, elle
flotte pour ainsi dire."
Chez Catulle,
Ariane abandonnée c'est Ariane prédestinée. Il
en va de même, picturalement, chez Titien comme le montre cette
autre correspondance qui place Ariane sur la même ligne horizontale
que la première ménade et, par un étonnante métaphore,
semble faire de l'une le reflet
- ou l'explication - de l'autre : même position des jambes et
du bras gauche, mêmes couleurs et même mouvement du vêtement
qui s'échappe, tandis que le bras droit tendu vers Thésée
devient chez la ménade figure de danse dionysiaque. Dans cette
musique pourtant, la dissonance éclate : la ménade de
son côté n'est pas seule. La figure peinte illuminée
par le dieu se dédouble, passant presque brutalement du clair
au sombre. Avec la ménade ou plutôt tout contre elle, il
y a, du même pas, la danse - irruption a priori
incongrue dans cette histoire - de Laocoon, empêtré dans
ses serpents ... Le mouvement des deux personnages est le même,
mais à l'élan extatique se substitue la convulsion.
Comme on pouvait s'y attendre, le tableau situe bien les trois (quatre)
personnages principaux dans une pyramide symbolique et conventionnelle,
aussi bien pour l'antiquité classique que pour la Renaissance
: en bas les "passions" (Ariane et "Laocoon"), en haut la lumière
divine. Mais nous sommes loin de la morale et des certitudes du fronton d'Olympie qui, au début de la période
classique, montraient Apollon domptant le désordre d'un geste
et d'un regard, loin aussi de ce Dionysos intemporel et sûr du Parthenon, proportionnellement,
idéalement inscrit et installé dans cette beauté
du monde mathématiquement construite par l'intelligence.
Ici, chez Titien comme chez Catulle, la double ménade a fait
irruption dans le triangle - et c'est elle qui mène et ordonne
la danse ; quant à Dionysos et Ariane, ils ont le regard d'Adam, de Michel Ange encore : "L'Adam tourne
son regard vers quelque puissance supérieure qui ne le laissera
plus en paix" (K.Clarke). Il s'agit désormais pour l'homme de
mériter la rédemption. Du reste, Dionysos lui-même
n'est pas "au ciel" : Le chrétien Titien le place, seul, à
la fois en haut (le bleu clair) et en bas (le brun sombre).
Il est trop facile
de séparer le sacré du profane.
M.Tardioli
- académie de Nancy-Metz
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