Sur Ariane
Les textes anciens de référence
PLUTARQUE, Vies parallèles : Thésée
Traduction d'Amyot, édition Vasconsan 1567.
N.B. On peut télécharger en format *pdf le texte grec
des chapitres XVIII, XIX, XX, XXI-XXII
XVIII. [1] Après donc que le sort eust esté tiré, Theseus prenant avec luy ceulx sur qui il estoit tumbé, s'en alla du palais au temple nommé Delphinion, offrir à Apollo pour luy et pour eulx l'offrande de leur supplication, que l'on nomme Hiceteria, qui estoit un rameau de l'olive sacrée entortillé à l'entour de laine blanche ; et après avoir faict sa priere, descendit sur le bord de la mer pour s'embarquer le sixième jour du mois de mars, duquel on envoye encores aujourd'huy en ce mesme temple de Delphinion les jeunes filles, pour y faire leurs prieres et oraisons aux dieux ; [2] mais on dit que l'oracle d'Apollo en la ville de Delphes luy avait respondu, qu'il prinst Venus pour sa guide, et qu'il la reclamast pour le conduire en son voyage ; à l'occasion dequoy il lui sacrifia une chevre sur le bord de la mer, laquelle on trouva s'estre soudainement tournée en un bouc, et que c'est la cause pour laquelle on surnomme cette deesse Epitragia, comme qui dirait, la deesse du bouc.
[Télécharger le texte grec du paragraphe XVIII]


XIX. [1] Au reste quand il fut arrivé à Candie (1), il y tua le Minotaure, ainsi que la plus part des autheurs anciens l'escrit, avec le moyen que luy bailla (2) Ariadne, laquelle estant devenue amoureuse de luy, luy donna un peloton de fil, à l'aide duquel elle luy enseigna qu'il pourroit facilement issir (3) des tours et destours du Labyrinthe ; et disent qu'ayant occis le Minotaure, il s'en retourna dont il estoit party, emmenant quant et (4) luy les autres jeunes enfans d'Athenes, et Ariadne aussi. Pherecide dit davantage, qu'il brisa et gasta les quilles et carenes de tous les vaisseaux de Candie, à fin que l'on ne les peust soubdainement poursuivre : [2] et Demon escrit, que Taurus, capitaine de Minos, fut par Theseus occis dedans le port mesme, en combatant, ainsi comme ilz estoient tous prests à faire voile. Toutefois Philochorus raconte que le roy Minos ayant faict ouvrir les jeux, ainsi qu'il avait accoustumé tous les ans, en l'honneur et memoire de son filz, chacun commencea à porter envie à ce capitaine Taurus, pource que l'on s'attendoit bien qu'il en emporterait encore le prix, comme il avoit faict ès années precedentes, avec ce que son auctorité le rendoit mal voulu, à cause qu'il estoit homme superbe, et si le souspeçonnoit on qu'il entretenoit la royne Pasiphaé. Parquoy quand Theseus vint à demander le combat contre luy, Minos le luy ottroya facilement. [3] Et estant la coutume à Candie, que les dames se trouvoient aux esbatemens publiques, et assistoient à veoir les jeux, Ariadne, se trouvant à ceulx là, y fut esprise de l'amour de Theseus, le voyant si beau, et si adroict à la lucte, qu'il surmonta tous ceulx qui se presenterent pour lucter. Et le roy mesme Minos fut si joyeux de ce qu'il avoit osté l'honneur au capitaine Taurus, qu'il le renvoya franc et quitte en son païs, en luy rendant aussi les autres prisonniers Atheniens, et remettant, pour mour de luy, à la ville d'Athenes ce tribut qu'elle luy devoit payer.
[4] Mais Clidemus conte ces choses d'une autre et toute differente sorte, bien particulierement, en recherchant le commencement de plus hault. Car il dit, qu'il y avoit lors une ordonnance generale par toute la Grece, qui defendoit à toute maniere de gens, de faire voile en vaisseau où il y eust plus de cinq personnes, excepté à Jason seul, qui fut esleu capitaine de la grande nef d'Argo, avec commission d'aller çà et là, pour oster et chasser tous les coursaires et larrons escumans la mer : et que Dædalus s'en estant fouy de Candie à Athenes dedans un petit bateau, Minos contre les défenses publiques, le voulut poursuivre avec une flotte de plusieurs vaisseaux à rames, mais qu'il fut jetté par la tourmente en la coste de la Sicile, là où il deceda. [5] Depuis son filz Deucalion estant grifvement courroucé contre les Atheniens, les envoya sommer de luy rendre Dædalus, ou autrement qu'il feroit mourir les enfans qui avoient esté baillez en ostage à Minos son pere : dequoy Theseus s'excusa, disant qu'il ne pouvoit abandonner Dædalus, attendu qu'il luy tenoit de si près, comme d'estre son cousin germain, pource qu'il estoit filz de Merope, fille d'Erechtheus ; mais ce pendant il feit secrettement faire plusieurs vaisseaux, partie dedans l'Attique mesme, au bourg de Thymedades, arriere des grans chemins passans, et partie aussi en la ville de Trœzene par l'entremise de son ayeul Pitheus, [6] à fin que son entreprise en fust plus couverte. Puis quand tout son equippage fut prest, il monta sur mer, premier que les Candiots en fussenr aucunement advertiz : de sorte que, quand ilz le decouvrirent de loing, ilz cuyderent (5) que ce fussent vaisseaux d'amys. Au moyen dequoy, Theseus descendit en terre sans aucune resistence, et se saisissant du port ; puis, ayant Dædalus et les banniz de Candie pour guides, entra dedans la ville mesme de Gnose, là où il desfeit en bataille Deucalion, devant les portes du Labyrinthe, avec tous ses gardes et satellites, [7] et par ce moyen fallut que Ariadne sa sœur prinst les affaires du royaume en main. Theseus feit appointement (6) avec elle, et retira les jeunes garsons d'Athenes, qui estoient detenuz en ostage, remettant en bonne paix, amitié et concorde les Atheniens avec les Candiots : lesquelz promirent et jurerent, que jamais ilz ne leur commenceroient la guerre.
 

[Télécharger le texte grec du paragraphe XIX]


XX. [1] On compte encore beaucoup d'autres choses sur ce propos, mesmement d'Ariadne, mais il n'y a rien d'asseuré ny de certain : car aucuns disent que Ariadne se pendit de douleur, quand elle se veit abandonnée de Theseus : les autres escrivent qu'elle fut menée par les mariniers en l'isle de Naxos, là où elle fut mariée à Oceanarus le prebstre de Bacchus, et tiennent que Theseus la laissa, pource qu'il en aimoit une autre.

Car il aimoit Ægle nymphe gentille,
Laquelle estoit de Panopeus fille.
[2] Hereas Megarien dit que ces deux vers estoient anciennement entre les vers du poëte Hesiodus, mais que Pisistratus les en osta : comme aussi adjousta il ces deux autres icy à la description des enfers en Homere, pour gratifier aux Atheniens :
Pirithous et Theseus enfans
Des immortelz en armes triumphans. (7)
Les autres tiennent qu'Ariadne eut deux enfans de Theseus, l'un desquelz eut nom Oenopion, l'autre Staphylus : et l'escrit ainsi entre les autres le poëte Ion natif de l'isle de Chio, lequel parlant de sa ville dit ainsi :
Oenopion du preux Theseus filz,
Bastir jadis nostre ville tu feis. (8)
Or quant à ce qui s'en lit le plus honneste ès fables des poëtes, il n'y a personne qui ne le chante, par maniere de dire ; mais un Pæon natif de la ville d'Amathunte le recite d'une sorte toute diverse des autres, [3] disant que Theseus fut jetté par une tourmente en l'isle de Cypre, ayant quand et luy Ariadne qui estoit enceinte, et si travaillée de l'agitation de la mer, qu'elle n'en pouvoit plus, tellement qu'il fut contraint de la mettre à terre, et que depuis il rentra dedans sa navire pour la cuyder defendre contre la tourmente, mais qu'il fut de rechef jetté loing de la coste en pleine mer par la violence des vents. Les femmes du païs recueillirent humainement Ariadne, et pour la reconforter (à cause qu'elle se desconforta merveilleusement quand elle se veit abandonnée) elles contrefirent des lettres comme si Theseus les luy eust escriptes, et quand elle fut preste à se délivrer de son enfant, elles feirent tout devoir de la secourir ; mais toutefois elle mourut en travail, sans jamais s'en pouvoir delivrer, et fut inhumée honorablement par les dames de Cypre. [4] Theseus un peu après y retourna, qui fut fort desplaisant de ceste mort, et laissa de l'argent à ceulx du païs pour luy sacrifier par chascun an ; et en memoire d'elle feit fondre deux petites statues, l'une de cuivre, et l'autre d'argent, qu'il luy dedia. Ce sacrifice se faict le deuxieme jour de septembre, auquel on observe encore ceste ceremonie, que l'on couche un jeune garson dessus un lict, lequel crie, et se plaint ne plus ne moins que font les femmes en travail d'enfant ; et si dit que les Amathusiens appellent encore le boscaige auquel est sa sepulture, le bois de Venus Ariadne. [5] Encores y a il des Naxiens qui le racomptent autrement, disans qu'il y a eu deux Minos, et deux Ariadnes, dont l'une fut mariée à Bacchus en l'isle de Naxos, de laquelle nasquit Staphylus, l'autre plus jeune fut ravie et enlevée par Theseus, lequel puis après l'abandonna, et elle se retira en l'isle de Naxos avec sa nourrice nommée Corcyne, de laquelle on y monstre encores aujourd'huy la sepulture. Ceste seconde Ariadne y mourut aussi, mais elle n'eust pas de telz honneurs après sa mort comme la premiere, pource qu'ilz celebrent la feste de la premiere en toute rejouissance et toute liesse, là où les sacrifices qui se font en memoire de ceste seconde, sont entremelez de dueil et de tristesse.
 
[Télécharger le texte grec du paragraphe XX]


XXI. [1] Theseus donc partant de l'isle de Candie vint descendre en celle de Delos, où il sacrifia au temple d'Apollo, et y donna une petite image de Venus qu'il avoit euë d'Ariadne : puis avec les autres jeunes garsons qu'il avoit delivrez, dansa une maniere de danse que les Deliens gardent encores aujourd'huy, comme Ion dit, en laquelle il y a plusieurs tours et retours, à l'imitation des tournoyemens du Labyrinthe ; [2] et appellent les Deliens ceste sorte de bransle, la Grue, ainsi que le dit Dicæarchus ; et la dansa Theseus premierement à l'entour de l'autel qui s'appelle Ceraton, c'est à dire, faict de cornes, pour autant qu'il est composé de cornes seulement, toutes du costé gauche, si bien entrelacées ensemble, sans autre liaison, qu'elles font un autel. On dit aussi qu'il feit en ceste mesme isle de Delos, un jeu de prix, auquel fut premierement donnée au vainqueur la branche de palme pour loyer de la victoire.
XXII. [1] Mais quand ilz approcherent de la coste d'Attique, ilz furent tant espris de joye luy et son pilote, qu'ilz oublierent de mettre au vent la voile blanche, par laquelle ilz devoient donner signifiance de leur salut à Ægeus. Lequel voyant de loing la voile noire, et n'esperant plus de revoir jamais son filz, en eut si grand regret, qu'il se precipita du hault en bas d'un rocher, et se tua. [...]

[Télécharger le texte grec des paragraphes XXI-XXII]
* * *
Après avoir raconté la guerre de Thésée contre les Amazones (cf. texte dans Document d'accompagnement de la classe de 3ème), Plutarque conclut :
XXVIII
C'est ce qui me semble digne de memoire, touchant ceste guerre des Amazones ; car quant à l'emotion que descrit le poëte, qui a fait la Theseïde, là où il dit que les Amazones meurent la guerre à Theseus, pour venger le tort qu'il faisoit à leur royne Antiope, en la répudiant pour epouser Phædra, et aussi quant à l'occision qu'il dit que Hercules en feit, cela me semble totalement fiction poëtique. Bien est vray qu'après la mort d'Antiope Theseus epousa Phædra, ayant desja eu d'Antiope un filz nommé Hippolytus, ou comme le poëte Pindarus escrit, Demophon. Et pource que les historiens ne contredisent en rien aux poëtes tragiques, en ce qui touche les malheurs qui luy advindrent ès personnes de ceste sienne femme, et de son filz, il faut estimer qu'il soit ainsi comme nous le lisons escrit ès tragedies ; toutefois on treuve plusieurs autres comptes touchant les mariages de Theseus, dont les commencemens n'ont point esté honnestes, ny les issues bien fortunées ; et neantmoins on n'en a point faict des tragedies, ny n'ont point esté jouez par les theatres.
XXIX. Car on lit qu'il ravit Anaxo Trœzenienne et qu'après avoir tué Sinnis et Cercyon, il prit à force leurs filles ; qu'il epousa aussi Peribœa la mere d'Ajax, et puis Pherebœa, et Ioppe fille de Iphicles ; et si le blasme Ion d'avoir laschement abandonné sa femme Ariadne pour l'amour d'Ægle, fille de Panopeus, comme nous avons ja dit paravant. Et finalement il ravit Helene, lequel ravissement emplit de guerre toute la province d'Attique, et fut à la fin cause qui luy convint abandonner son païs ; et après tout le feit mourir, comme nous dirons cy après.

(1) Candie = La Crète, Héraklion, Cnossos.
(2) bailler = donner
(3) issir = sortir
(4) quant et = avec
(5) cuider = penser
(6) appointement = accommodement, convention
(7) Hom. Od. XI, 631 
(8) Bergk, Poet. Lyr. Gr. ii.4 p. 254. 

 N.B. On trouvera la traduction de Dominique Ricard (1798-1803 ; rééd. Paris, A. Blanchard, 1960) sur le site "nimispauci".
 
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