Elles
ont beau colorer le monde par milliers en espèces différentes,
s'entourer de mystère, se prêter aux admirations les plus
enthousiastes, voire aux fantasmes les plus fous, il n'y a point d'orchidées
dans les Métamorphoses ... On voudrait ici donner envie de
combler une regrettable lacune. Que les dieux aient à se plaindre
de l'audace des hommes ou de leur impiété, qu'ils aient à
répandre sur eux leur grâce, qu'on ait à déplorer
faiblesse, douleurs ou amours contrariées ..., l'une ou l'autre
orchidée pourrait bien être là pour le dire, tant,
par nature, elle recèle de secrets.
Du
reste, il y a Robert Desnos pour nous obliger à traverser l'apparence
:
L'orchidée
et la pensée
N'ont
pas ombre de cervelle.
La
pensée a peu d'idée,
Aussi
l'orchidée a-t-elle
En
tête peu de pensée,
Pas
de pensée et peu d'or Chidée.
Chantefables
et Chantefleurs
Un
exemple :
L'une
d'entre les orchidées, par son nom, semble être toute une
histoire : Le sabot de Vénus. "Vénus" et un "sabot",
quelle idée ! Les savants botanistes, en tout cas, n'y trouvent
rien à redire. Enfin, presque : Pour désigner la fleur et
renonçant au quelque peu rustique sabot, ils ont inventé
un mot qui sans ambages unit tout aussi doctement que joliment les choses
grecques et latines : le "cypripède", en d'autres termes le "pied"
(latin) de Cypris" (grecque). Surgissent donc les images de la déesse
de Chypre, Aphrodite, "Cypris qui éveilla le doux désir au
cœur des dieux et plia sous la loi les races des hommes mortels" (Hymne
homérique). Quant à son pied, on laissera à Botticelli
le soin de le célébrer ... Pour ce qui est de la poésie,
les lexicographes ne voulurent pas être en reste non plus, à
en juger par cet article du Trésor de la langue française,
le si bien nommé en la circonstance :
"CYPRIPÈDE,
CYPRIPEDIUM, subst. masc.
Orchidée
caractérisée par un labelle en sabot et la présence
de deux étamines fertiles, principalement représentée
en Europe par le Cypripedium calceolus (dit aussi sabot-de-Vénus,
sabot-de-la-Vierge),
ayant de grandes fleurs généralement solitaires, avec trois
sépales brun pourpré assez courts, deux pétales brun
pourpré très longs, onduleux et effilés, un labelle
en conque d'un jaune éclatant et se rencontrant surtout dans les
régions montagneuses :
Par
son tempérament comme par ses mœurs, l'Orchidée est
femme. L'une des 6 pièces, le labelle, est maître-d'œuvre
: dans les Cypripedium, sa forme en sabot emprisonne les bourdons qui s'y
laissent prendre; la paroi lisse du sabot contraint l'insecte à
s'échapper par une autre issue; il la trouve sous forme d'une faille
minuscule qu'il traverse, emportant au passage le pollen sur sa tête.
Habile stratégie que celle de ce Sabot de Vénus, merveilleuse
Orchidée
des bois humides, devenue rare dans la flore de France. (...) Les autres
pièces contribuent à la beauté des fleurs. Dans le
Sabot
de Vénus, elles évoquent un flot délicat coiffant
le labelle.
J.-M.
PELT, Évolution et sexualité des plantes, Genève,
éd. Horizons de France, 1970, p. 201.
[...]
Étymol. et Hist. 1. 1735 cypripedium (LINNÉ, Syst.
Nat., 1re éd., Paris, ordre XX, Gynandria, classe I, Diandria,
p. 48) ; 1836 cypripédium (DUCHESNE, Plantes utiles et
plantes vénén., Paris, p. 47) ; 1838 cypripède
(Ac. Compl. 1842). Lat. sc. cypripedium (de Cypris, surnom
de Vénus et de pes, pedis « pied ») ; cypripède
par francisation, orchidée vulgairement appelée sabot
de Vénus en raison de sa forme et de sa beauté."
Et ailleurs
de rappeler la belle évocation lue chez Maurice Barrès :
Dans
cette région de solitude, protégée de Nancy par les
bois épais de la Haie, s'épanouit la flore rarissime de Lorraine
: le « sabot de la vierge », pareil aux orchidées de
serre (Appel au soldat, 1900, p. 304).
Cypris,
Vénus, la vierge, un sabot, un pied, une orchidée ... on
aurait encore envie de lire Desnos :
Et
pour qui sont ces six soucis ?
Ces
six soucis sont pour mémoire.
Ne
froncez donc pas les sourcils,
Ne
faites donc pas une histoire,
Mais
souriez, car vous aussi,
Vous
aussi, vous aurez des soucis.
Prenons
donc maintenant le temps de nous égarer dans nos prairies lorraines.
Multiples et semblables à la fois, parées de leurs noms mi-grecs
mi-latins, les orchidées se montrent ici séduisantes, là
redoutables, là encore arrogantes, associées mystérieusement
à tout un peuple d'abeilles, d'araignées et autres bourdons.
Sont-elles le souvenir de quelque audace, de quelque amour, de quelque
douleur du passé ? De quelle pietas ou de quel furor
sont-elles la fin ? Ovide ne le dit pas. Il en a sans doute laissé
le
soin au lecteur attentif des Métamorphoses. |