| Ovide
... quelques métamorphoses végétales |
Quercus
robur
Tilia
cordata |
Philémon
et
Baucis... |
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Les
vers d'Ovide : Les métamorphoses, Livre VIII |
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La
lecture des latinistes |
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La
fable de La Fontaine |
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Complément
: iconographie |
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| Philémon
et Baucis
[...] "Inmensa est finemque potentia caeli
non habet, et quicquid superi uoluere, peractum est.
620 Quoque minus dubites, tiliae contermina quercus
collibus est Phrygiis modico circumdata muro ;
ipse locum uidi ; nam me Pelopeia Pittheus
misit in arua suo quondam regnata parenti.
Haud procul hinc stagnum est, tellus habitabilis olim,
625 nunc celebres mergis fulicisque palustribus undae.
Iuppiter huc specie mortali cumque parente
uenit Atlantiades positis caducifer alis.
Mille domos adiere locum requiemque petentes,
mille domos clausere serae. Tamen una recepit,
630 parua quidem, stipulis et canna tecta palustri ;
sed pia Baucis anus parilique aetate Philemon
illa sunt annis iuncti iuuenalibus, illa
consenuere casa paupertatemque fatendo
effecere leuem nec iniqua mente ferendo.
635 Nec refert, dominos illic famulosne requiras ;
tota domus duo sunt, idem parentque iubentque.
Ergo ubi caelicolae paruos tetigere penates
summissoque humiles intrarunt uertice postes,
membra senex posito iussit releuare sedili.
640 Quo super iniecit textum rude sedula Baucis
inque foco tepidum cinerem dimouit et ignes
suscitat hesternos foliisque et cortice sicco
nutrit et ad flammas anima producit anili
multifidasque faces ramaliaque arida tecto
645 detulit et minuit paruoque admouit aeno.
Quodque suus coniunx riguo conlegerat horto,
truncat holus foliis ; furca leuat illa bicorni
sordida terga suis nigro pendentia tigno
seruatoque diu resecat de tergore partem
650 exiguam sectamque domat feruentibus undis.
Interea medias fallunt sermonibus horas
655 concutiuntque torum de molli fluminis ulua
inpositum lecto sponda pedibusque salignis.
Vestibus hunc uelant, quas non nisi tempore festo
sternere consuerant ; sed et haec uilisque uetusque
uestis erat, lecto non indignanda saligno.
660 Adcubuere dei. Mensam succincta tremensque
ponit anus, mensae sed erat pes tertius inpar ;
testa parem fecit ; quae postquam subdita cliuum
sustulit, aequatam mentae tersere uirentes.
Ponitur hic bicolor sincerae baca Mineruae
665 conditaque in liquida corna autumnalia faece
intibaque et radix et lactis massa coacti
ouaque non acri leuiter uersata fauilla,
omnia fictilibus. Post haec caelatus eodem
sistitur argento crater fabricataque fago
670 pocula, qua caua sunt, flauentibus inlita ceris.
Parua mora est, epulasque foci misere calentes,
nec longae rursus referuntur uina senectae
dantque locum mensis paulum seducta secundis.
Hic nux, hic mixta est rugosis carica palmis
675 prunaque et in patulis redolentia mala canistris
et de purpureis conlectae uitibus uuae,
candidus in medio fauus est ; super omnia uultus
accessere boni nec iners pauperque uoluntas.
'Interea
totiens
haustum
cratera
repleri
680 sponte sua per seque uident succrescere uina ;
attoniti nouitate pauent manibusque supinis
concipiunt Baucisque preces timidusque Philemon
et ueniam dapibus nullisque paratibus orant.
Vnicus anser erat, minimae custodia uillae :
685 Quem dis hospitibus domini mactare parabant ;
ille celer penna tardos aetate fatigat
eluditque diu tandemque est uisus ad ipsos
confugisse deos : Superi uetuere necari
"di" que "sumus, meritasque luet uicinia poenas
690 inpia" dixerunt ; "uobis inmunibus huius
esse mali dabitur ; modo uestra relinquite tecta
ac nostros comitate gradus et in ardua montis
ite simul !" Parent ambo baculisque leuati
nituntur longo uestigia ponere cliuo.
695 Tantum aberant summo, quantum semel ire sagitta
missa potest ; flexere oculos et mersa palude
cetera prospiciunt, tantum sua tecta manere ;
dumque ea mirantur, dum deflent fata suorum,
illa uetus dominis etiam casa parua duobus
700 uertitur in templum ; furcas subiere columnae ;
stramina flauescunt aurataque tecta uidentur
caelataeque fores adopertaque marmore tellus.
Talia tum placido Saturnius edidit ore :
"Dicite, iuste senex et femina coniuge iusto
705 digna, quid optetis." Cum Baucide pauca locutus
iudicium superis aperit commune Philemon :
"Esse sacerdotes delubraque uestra tueri
poscimus, et quoniam concordes egimus annos,
auferat hora duos eadem, nec coniugis umquam
710 busta meae uideam, neu sim tumulandus ab illa."
Vota fides sequitur ; templi tutela fuere,
donec uita data est. Annis aeuoque soluti
ante gradus sacros cum starent forte locique
narrarent casus, frondere Philemona Baucis,
715 Baucida conspexit senior frondere Philemon.
Iamque super geminos crescente cacumine uultus
mutua, dum licuit, reddebant dicta "uale" que
"o coniunx" dixere simul, simul abdita texit
ora frutex. Ostendit adhuc Thyneius illic
720 incola de gemino uicinos corpore truncos.
Haec mihi non uani (neque erat, cur fallere uellent)
narrauere senes. Equidem pendentia uidi
serta super ramos ponensque recentia dixi
"cura deum di sint, et, qui coluere, colantur."
Ovide,
Métamorphoses,
VIII
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Jupiter
et Mercure, Philémon et Baucis : illustration des Métamorphoses,
Amsterdam 1703
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Les
noces d'un chêne et d'un tilleul
Immense
est la puissance du ciel, elle est sans bornes ; quoi qu'ils veuillent
en haut, c’est accompli. Pour lever tes doutes, il y a dans les collines
Phrygiennes, côte à côte, un tilleul et un chêne,
entourés d’un simple enclos ; moi-même j’ai vu l’endroit,
car Pitthée m’envoya aux terres de Pélops, où régna
jadis son père.
Non
loin de là est une nappe d’eau, autrefois terre habitée,
maintenant grouillant de plongeons et de foulques à marais.
Jupiter
vint là sous une figure mortelle et, accompagnant son père,
le porteur de caducée descendant d’Atlas, qui avait ôté
ses ailes. Mille maisons ils approchèrent y demandant place et repos,
mille maisons se fermèrent au verrou.
Une
seule malgré tout les reçut, petite il est vrai, un toit
de chaumes et du jonc de marais, mais dans cette chaumière, la pieuse
Baucis, une vieille femme, et, du même âge qu’elle, Philémon
se sont unis dans leurs jeunes années ; là ils ont vieilli
et fait leur pauvreté légère en l'admettant et la
supportant sans chagrin. Et il n’y a pas lieu de rechercher ici maîtres
ni serviteurs : à eux deux, ils sont toute la maison, mêmement
ordonnant et obéissant.
Donc
dès que les habitants du ciel eurent gagné les humbles pénates
et que, courbant la tête, ils eurent franchi la petite porte, le
vieillard installa un banc, les invitant à se reposer. La diligente
Baucis y jeta une toile grossière et, dans le foyer, écarta
la cendre tiède, ravivant les braises de la veille en les alimentant
de feuilles et d’écorce sèche, et de son souffle de vieille
femme les poussant jusqu’aux flammes. De la soupente elle descendit de
la torche bien fendue et des brindilles séchées, les cassant
menu et les bourrant sous un petit chaudron.
Son
mari était allé cueillir du légume dans le frais jardin
; elle l’épluche ; avec une fourche à deux dents elle décroche
à la noire solive le lard sali d’un porc, et à ce morceau
longtemps conservé découpe un petit quartier qu’elle amollit,
en tranches, dans l’eau bouillante. Ce faisant ils trompent le temps par
leurs bavardages, battent le coussin de joncs moelleux du fleuve, placé
sur la banquette au bois et aux pieds d’osier. Ils la couvrent d’un tapis
qu’ils n’avaient l’habitude d’étendre que les jours de fête
; mais c’était une étoffe vieille et ordinaire, dont n’avait
pas à s'offenser un lit d’osier.
Les
dieux s’y étendirent. La vieille, retroussée et tremblante,
installe la table, mais le troisième pied était boiteux :
elle l’équilibra avec un tesson ; cette cale relève la pente,
et la table, d'aplomb, est essuyée avec des menthes vertes.
La
baie naturelle de Minerve, en deux couleurs, y est posée, et des
cornouilles d’automne, confites dans la lie vineuse, et des chicorées,
du raifort, un fromage, des œufs retournés prestement sous la braise
modérée, le tout dans des jattes d’argile. Ensuite est servi
un cratère ciselé de même argenterie, avec des coupes
façonnées dans le hêtre ; en leur gorge elles sont
dorées d'une couche de cire.
Il
tarde peu que les plats chauds du foyer soient présentés
; le vin qui n’a pas longuement vieilli est rapporté, et mis un
peu de côté pour faire place au second service. Alors ce sont
noix, figue mêlée à des dattes ridées, prunes,
pommes odorantes dans de vastes corbeilles, grappes cueillies aux vignes
pourpres. Au milieu c’est un blanc rayon de miel. Par-dessus tout s’ajoutent
des visages de bonté et une obligeance qui n'est ni de petitesse
ni de misère.
Cependant
ils voient que le cratère où l’on puise tant de fois se remplit
tout seul et que le vin y monte de lui-même. Effarés par le
miracle ils s’apeurent ; mains renversées, effrayés, Baucis
et Philémon prononcent des formules de prière invoquant
le pardon pour le repas et l’absence d’apprêts.
Il
y avait une oie, unique, vigie du tout petit logis, que les maîtres
se disposaient à immoler à leurs hôtes divins ; mais
à coups d’aile rapides elle épuise la lenteur de leur âge
et se joue longtemps d’eux ; enfin la voici qui se réfugie près
des divinités elles-mêmes : les dieux défendirent
de la tuer.
«
Nous sommes dieux, dirent-ils, et vos voisins sans piété
subiront le châtiment mérité ; à vous il sera
donné d’échapper à ce malheur ; quittez seulement
votre toit, accompagnez nos pas et suivez-nous sur la crête de la
montagne ! » Tous deux obéissent et, se soulageant à
l’aide de bâtons, s'évertuent à gravir la longue côte.
Ils
n’étaient séparés du sommet que de ce que peut franchir
d’un coup un tir de flèche quand ils tournèrent les yeux
; ils découvrent le spectacle : alors qu’un marais a englouti tout
le reste, seule leur maison subsiste. Tandis qu’ils s’en étonnent,
tandis qu’ils se lamentent sur le sort de leurs familiers, voici que cette
vieille masure, petite même pour deux maîtres, se change en
un temple ; des colonnes ont remplacé les montants en fourche ;
le chaume blondit, la toiture montre des dorures, la porte des ciselures,
la terre un pavement de marbre.
Alors
avec douceur le fils de Saturne prit la parole : « Dites, juste vieillard,
et toi, femme digne d’un juste époux, ce que vous souhaitez . »
Après
un bref entretien avec Baucis, Philémon révèle aux
dieux leur idée commune : « Nous sollicitons d’être
vos prêtres et de veiller sur votre sanctuaire, et puisque nous avons
mené notre vie d’un seul cœur, que la même heure nous emporte
tous les deux ; que jamais je ne voie le bûcher de mon épouse,
que jamais elle n’ait à me mettre au tombeau. » La parole
donnée obéit à leurs vœux ; ils furent la garde du
temple tant que la vie leur fut donnée.
Un
jour que, défaits par l’âge et les années, ils se tenaient
devant les degrés sacrés et racontaient les événements
de l’endroit, Baucis vit Philemon se couvrir de feuilles, se couvrir de
feuilles le vieux Philemon vit Baucis. Déjà une cime s'élevait
au-dessus de leurs deux visages et ils continuaient à se rendre
l’un à l’autre leurs paroles, tant qu’ils le purent. « Adieu,
mon épousée, adieu, mon épousé », dirent-ils
en même temps, en même temps que le bois les enveloppait pour
les faire disparaître.
Encore
maintenant l’habitant de Bithynie montre là-bas les troncs voisins
faits de leurs deux corps.
C’est
ce que m’ont raconté des vieillards dignes de confiance, et ils
n’avaient pas de raisons de vouloir me tromper. Quant à moi, j’ai
vu des guirlandes pendre sur les rameaux, et j’en ai mis de nouvelles en
disant : « Puissent être dieux ceux qui ont le soin des dieux
; que ceux qui les ont honorés soient honorés. »
Professeur
: Claire Tardioli - Jougnot
|
|
| A
Monseigneur le duc de Vendôme
Ni
l'or ni la grandeur ne nous rendent heureux ;
Ces
deux divinités n'accordent à nos vœux
Que
des biens peu certains, qu'un plaisir peu tranquille :
Des
soucis dévorants c'est l'éternel asile ;
Véritables
vautours, que le fils de Japet
Représente,
enchaîné sur son triste sommet.
L'humble
toit est exempt d'un tribut si funeste :
Le
sage y vit en paix, et méprise le reste ;
Content
de ces douceurs, errant parmi les bois,
Il
regarde à ses pieds les favoris des rois;
Il
lit au front de ceux qu'un vain luxe environne
Que
la Fortune vend ce qu'on croit qu'elle donne.
Approche-t-il
du but, quitte-t-il ce séjour,
Rien
ne trouble sa fin : c'est le soir d'un beau jour.
Philémon
et Baucis nous en offrent l'exemple :
Tous
deux virent changer leur cabane en un temple.
Hyménée
et l'Amour, par des désirs constants,
Avaient
uni leurs cœurs dès leur plus doux printemps.
Ni
le temps ni l'hymen n'éteignirent leur flamme ;
Clothon
prenait plaisir à filer cette trame.
Ils
surent cultiver, sans se voir assistés,
Leur
enclos et leur champ par deux fois vingt étés.
Eux
seuls ils composaient toute leur république :
Heureux
de ne devoir à pas un domestique
Le
plaisir ou le gré des soins qu'ils se rendaient !
Tout
vieillit : sur leur front les rides s'étendaient ;
L'amitié
modéra leurs feux sans les détruire,
Et
par des traits d'amour sut encor se produire.
Ils
habitaient un bourg plein de gens dont le coeur
Joignait
aux duretés un sentiment moqueur.
Jupiter
résolut d'abolir cette engeance.
Il
part avec son fils, le dieu de l'Eloquence ;
Tous
deux en pèlerins vont visiter ces lieux :
Mille
logis y sont, un seul ne s'ouvre aux dieux.
Prêts
enfin à quitter un séjour si profane,
Ils
virent à l'écart une étroite cabane,
Demeure
hospitalière, humble et chaste maison.
Mercure
frappe : on ouvre ; aussitôt Philémon
Vient
au-devant des dieux, et leur tient ce langage :
Vous
me semblez tous deux fatigués du voyage,
Reposez-vous.
Usez du peu que nous avons ;
L'aide
des dieux a fait que nous le conservons ;
Usez-en
; saluez ces pénates d'argile:
Jamais
le Ciel ne fut aux humains si facile
Que
quand Jupiter même était de simple bois ;
Depuis
qu'on l'a fait d'or, il est sourd à nos voix.
Baucis,
ne tardez point : faites tiédir cette onde ;
Encor
que le pouvoir au désir ne réponde,
Nos
hôtes agréeront les soins qui leur sont dus.
Quelques
restes de feu sous la cendre épandus
D'un
souffle haletant par Baucis s'allumèrent :
Des
branches de bois sec aussitôt s'enflammèrent.
L'onde
tiède, on lava les pieds des voyageurs.
Philémon
les pria d'excuser ces longueurs ;
Et,
pour tromper l'ennui d'une attente importune,
Il
entretint les dieux, non point sur la Fortune,
Sur
ses jeux, sur la pompe et la grandeur des rois,
Mais
sur ce que les champs, les vergers et les bois
Ont
de plus innocent, de plus doux, de plus rare.
Cependant
par Baucis le festin se prépare.
La
table où l'on servit le champêtre repas
Fut
d'ais non façonnés à l'aide du compas :
Encore
assure-t-on, si l'histoire en est crue,
Qu'en
un de ses supports le temps l'avait rompue.
Baucis
en égala les appuis chancelants
Du
débris d'un vieux vase, autre injure des ans.
Un
tapis tout usé couvrit deux escabelles :
Il
ne servait pourtant qu'aux fêtes solennelles.
Le
linge orné de fleurs fut couvert, pour tous mets,
D'un
peu de lait, de fruits, et des dons de Cérès.
Les
divins voyageurs, altérés de leur course,
Mêlaient
au vin grossier le cristal d'une source.
Plus
le vase versait, moins il s'allait vidant :
Philémon
reconnut ce miracle évident ;
Baucis
n'en fit pas moins : tous deux s'agenouillèrent ;
A
ce signe d'abord leurs yeux se dessillèrent.
Jupiter
leur parut avec ces noirs sourcils
Qui
font trembler les cieux sur leurs pôles assis.
«Grand
Dieu, dit Philémon, excusez notre faute :
Quels
humains auraient cru recevoir un tel Hôte ?
Ces
mets, nous l'avouons, sont peu délicieux :
Mais,
quand nous serions rois, que donner à des dieux ?
C'est
le coeur qui fait tout : que la terre et que l'onde
Apprêtent
un repas pour les maîtres du monde ;
Ils
lui préféreront les seuls présents du coeur. »
Baucis
sort à ces mots pour réparer l'erreur.
Dans
le verger courait une perdrix privée,
Et
par de tendres soins dès l'enfance élevée ;
Elle
en veut faire un mets, et la poursuit en vain :
La
volatile échappe à sa tremblante main ;
Entre
les pieds des dieux elle cherche un asile.
Ce
recours à l'oiseau ne fut pas inutile :
Jupiter
intercède. Et déjà les vallons
Voyaient
l'ombre en croissant tomber du haut des monts.
Les
dieux sortent enfin, et font sortir leurs Hôtes.
De
ce bourg, dit Jupin, je veux punir les fautes :
Suivez-nous.
Toi, Mercure, appelle les vapeurs.
O
gens durs ! vous n'ouvrez vos logis ni vos cœurs !
Il
dit : et les autans troublent déjà la plaine.
Nos
deux époux suivaient, ne marchant qu'avec peine ;
Un
appui de roseau soulageait leurs vieux ans :
Moitié
secours des dieux, moitié peur, se hâtants,
Sur
un mont assez proche enfin ils arrivèrent ;
A
leurs pieds aussitôt cent nuages crevèrent.
Des
ministres du dieu les escadrons flottants
Entraînèrent,
sans choix, animaux, habitants,
Arbres,
maisons, vergers, toute cette demeure ;
Sans
vestige du bourg, tout disparut sur l'heure.
Les
vieillards déploraient ces sévères destins.
Les
animaux périr ! car encor les humains,
Tous
avaient dû tomber sous les célestes armes.
Baucis
en répandit en secret quelques larmes.
Cependant
l'humble toit devient temple, et ses murs
Changent
leur frêle enduit aux marbres les plus durs.
De
pilastres massifs les cloisons revêtues
En
moins de deux instants s'élèvent jusqu'aux nues ;
Le
chaume devient or ; tout brille en ce pourpris ;
Tous
ces événements sont peints sur le lambris.
Loin,
bien loin les tableaux de Zeuxis et d'Apelle!
Ceux-ci
furent tracés d'une main immortelle.
Nos
deux époux, surpris, étonnés, confondus,
Se
crurent, par miracle, en l'Olympe rendus.
Vous
comblez, dirent-ils, vos moindres créatures ;
Aurions-nous
bien le coeur et les mains assez pures
Pour
présider ici sur les honneurs divins,
Et
prêtres vous offrir les vœux des pèlerins ?
Jupiter
exauça leur prière innocente.
Hélas
! dit Philémon, si votre main puissante
Voulait
favoriser jusqu'au bout deux mortels,
Ensemble
nous mourrions en servant vos autels :
Clothon
ferait d'un coup ce double sacrifice ;
D'autres
mains nous rendraient un vain et triste office:
Je
ne pleurerais point celle-ci, ni ses yeux
Ne
troubleraient non plus de leurs larmes ces lieux.
Jupiter
à ce vœu fut encor favorable.
Mais
oserai-je dire un fait presque incroyable ?
Un
jour qu'assis tous deux dans le sacré parvis
Ils
contaient cette histoire aux pèlerins ravis,
La
troupe, à l'entour d'eux, debout prêtait l'oreille ;
Philémon
leur disait : Ce lieu plein de merveille
N'a
pas toujours servi de temple aux immortels :
Un
bourg était autour, ennemi des autels,
Gens
barbares, gens durs, habitacle d'impies ;
Du
céleste courroux tous furent les hosties.
Il
ne resta que nous d'un si triste débris :
Vous
en verrez tantôt la suite en nos lambris ;
Jupiter
l'y peignit. En contant ces annales,
Philémon
regardait Baucis par intervalles ;
Elle
devenait arbre, et lui tendait les bras ;
Il
veut lui tendre aussi les siens, et ne peut pas.
Il
veut parler, l'écorce a sa langue pressée.
L'un
et l'autre se dit adieu de la pensée :
Le
corps n'est tantôt plus que feuillage et que bois.
D'étonnement
la troupe, ainsi qu'eux, perd la voix,
Même
instant, même sort à leur fin les entraîne ;
Baucis
devient tilleul, Philémon devient chêne.
On
les va voir encore, afin de mériter
Les
douceurs qu'en hymen Amour leur fit goûter :
Ils
courbent sous le poids des offrandes sans nombre.
Pour
peu que des époux séjournent sous leur ombre,
Ils
s'aiment jusqu'au bout, malgré l'effort des ans.
Ah
! si. .. Mais autre part j'ai porté mes présents.
Célébrons
seulement cette métamorphose.
Des
fidèles témoins m'ayant conté la chose,
Clio
me conseilla de l'étendre en ces vers,
Qui
pourront quelque jour l'apprendre à l'univers :
Quelque
jour on verra chez les Races futures
Sous
l'appui d'un grand nom passer ces aventures.
Vendôme,
consentez au los que j'en attends :
Faites-moi
triompher de l'envie et du temps ;
Enchaînez
ces démons, que sur nous ils n'attentent,
Ennemis
des héros et de ceux qui les chantent.
Je
voudrais pouvoir dire en un style assez haut
Qu'ayant
mille vertus vous n'avez nul défaut.
Toutes
les célébrer serait oeuvre infinie ;
L'entreprise
demande un plus vaste génie :
Car
quel mérite enfin ne vous fait estimer ?
Sans
parler de celui qui force à vous aimer ?
Vous
joignez à ces dons l'amour des beaux ouvrages,
Vous
y joignez un goût plus sûr que nos suffrages :
Don
du Ciel, qui peut seul tenir lieu des présents
Que
nous font à regret le travail et les ans.
Peu
de gens élevés, peu d'autres encor même,
Font
voir par ces faveurs que Jupiter les aime.
Si
quelque enfant des dieux les possède, c'est vous ;
Je
l'ose dans ces vers soutenir devant tous.
Clio,
sur son giron, à l'exemple d'Homère,
Vient
de les retoucher, attentive à vous plaire :
On
dit qu'elle et ses soeurs, par l'ordre d'Apollon,
Transportent
dans Anet tout le sacré Vallon:
Je
le crois. Puissions-nous chanter sous les ombrages
Des
arbres dont ce lieu va border ses rivages !
Puissent-ils
tout d'un coup élever leurs sourcis,
Comme
on vit autrefois Philémon et Baucis !
La
Fontaine, Fables, XII, 25.
|
|
Jacob
van Oost l'Ancien (1601 - 1671), Jupiter et Mercure chez Philémon
et Baucis,
huile
sur toile, 166.1 x 234.3 cm. Fine Arts Museums of San Francisco (Search : "Philemon")
Jacob
Jordaens (1593 - 1678), Jupiter et Mercure en visite chez Philémon
et Baucis, 1650,
huile
sur toile, 90 x 118 cm., Helsinki, Musée National
(voir
aussi le dessin du musée du Louvre (RMN Recherche : Philémon) et la gravure de Chiari, Pinacoteca Repossi
Rembrandt
van Rijn (1606 - 1669), Philémon et Baucis, 1658,
huile
sur bois, 54,5 x 68,5 cm., The National Gallery of Art, Washington
Autre
image : Fondation
Jacques-Edouard Berger
|
|
Voir
aussi, notamment,
Adam
Elsheimer,
Jupiter, Mercure, Philémon et Baucis,
huile
sur cuivre, 16,5 x 22,5 cm., vers 1609-1610, Dresde, Gemäldegalerie
: Web Gallery
of Art.
Hendrik
Goudt (d'abord attribué à Elsheimer), Jupiter et Mercure
dans la maison de Philémon et Baucis, gouache, 91 x 124 mm.,
National Gallery of Scotland : Day
& Faber
Bartolomeo
Suardi dit Bramantino (vers 1460-1530) : Jupiter et Mercure chez Philémon
et Baucis,
huile
sur bois, 57,5 x 78 cm., Cologne, Wallraf-Richartz
Museum - Fondation Corboud : Ciudad de la pintura
Pierre
Paul Rubens, Paysage avec Philémon, Baucis, Jupiter et Mercure
(au
début du "déluge"), 1625,
huile
sur bois, 147 x 209 cm., Vienne, Kunsthistorisches Museum : Web
Gallery of Art.
Atelier
de Rubens, Jupiter et Mercure chez Philémon et Baucis, huile
sur toile, 153,5 x 187 cm., vers 1625,
Vienne,
Kunsthistorisches Museum

Emanuel de Witte, Jupiter et Mercure chez Philémon et Baucis, huile sur bois, 54 x 62 cm, 1647
http://www.rkd.nl/
The Memory of the Netherlands
La
métamorphose de Philémon et Baucis.
Gravure
non signée pour Isaac de Benserade : Ovide, Métamorphoses
en rondeaux. Imprimez et enrichis de figures par ordre de Sa Majesté
et dediez à Monseigneur Le Dauphin. Paris, Imprimerie Royale,
1676.
http://www.textesrares.com/grav/grav00.php
- Philipp Gyselaer (actif à Anvers 2e quart du XVIIe), Jupiter et Mercure chez Philémon et Baucis, 1625 - 1650, Vienne, Kunsthistorisches Museum.
- Johann
Karl Loth (1632 - 1698), Jupiter, Mercure, Philémon et Baucis,
avant 1659, Kunsthistorisches Museum, Vienne : Web
Gallery of Art.
- David III Ryckaert (1612-1661), Philémon et Baucis, 1630 - 1650, Musée des Beaux-Arts de Pau : Web Gallery of Art
-
Hyacinthe
Collin de Vermont (1695 - 1761), Jupiter et Mercure chez Philémon
et Baucis, huile sur toile, 1750, Versailles, musée national
du château et des Trianons : Base
Joconde
-
Jean-Bernard
Restout (1732 - 1797), Philémon et Baucis, huile sur toile
(esquisse du tableau de Tours, 31.5 x 41.8 cm.), vers 1769, Toulouse, musée
des Augustins
- Jean-Bernard
Restout, Philémon et Baucis donnant l'hospitalité
à Jupiter et à Mercure, huile sur toile (119 x 163 cm.),
Tours, Musée des Beaux-Arts : Utpictura
18 ; Frame Museums
-
Jean-Auguste
Dominique Ingres (1780 - 1867), Philémon et Baucis recevant chez
eux Jupiter, mine de plomb, vers 1800, Le Puy-en-Velay, Musée
Crozatier.
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Jean-Auguste
Dominique Ingres, Philémon et Baucis recevant chez eux Jupiter,
crayon, lavis de bistre, 1855, Bayonne, musée Bonnat : Agence
Photographique de la réunion des Musées Nationaux (Recherche
: Philémon)
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Hubert Denis Etcheverry
(1867-1950), Philémon, Baucis, Jupiter, Mercure, 1892, huile
sur toile, Bayonne, musée Bonnat : Agence
Photographique de la réunion des Musées Nationaux (Recherche
: Philémon)
Margit
Kovács (Hongrie, 1902-1977), Philémon et Baucis, céramique
Nathan Brooks, The Metamorphoses of Publius
Ovidius Naso (1849).
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