Qu'il
s'agisse de l'accès à l'information et au savoir, des réponses
à donner dans la classe à certains des problèmes posés
(apprentissages, motivation...), ou des divers objectifs, de plus en plus
nombreux, assignés à l'activité du professeur de Lettres
(maîtrise de la langue, des langages et des discours, formation de
l'esprit critique, culture littéraire, sauvegarde du patrimoine
intellectuel, spirituel et artistique, formation à l'autonomie ...),
l'internet peut offrir une aide considérable. Il suffit de consulter
les "pages-Lettres" des serveurs académiques, qui s'enrichissent
de mois en mois, pour en prendre la mesure.
Mais
pour précieuse qu'elle soit, cette aide ne constitue qu'une des
perspectives désormais ouvertes. Une autre tient à la nature
même de l'instrument. Au porte-plume dont le maniement exige tant
d'humble patience, à la bibliothèque dont la fréquentation
suppose tant d'appétit, s'ajoute un mode de communication et de
connaissance radicalement différent, pour ne pas dire opposé.
L'internet et l'informatique conduisent en un instant là où
on veut aller, quand on le sait, et n'importe où quand par faiblesse
ou faute de mentor on se laisse faire. De n'importe où à
n'importe quoi il n'y a, presque, qu'un iota de différence... Cela
signifie qu'en mettant aux mains des élèves un tel outil
on assigne à l'enseignement des finalités supplémentaires,
tandis que le professeur, de Lettres en particulier, se voit de son côté
entraîné à des responsabilités et par conséquent
à des pratiques inédites.
On
n'aurait pas tort de soupçonner quelque malice chez ceux, de plus
en plus nombreux, qui font entendre sur l'internet, une aubaine, les vers
d'Homère ou de Virgile. Il faut dire que le cours des choses atténuait
peu à peu le son de leur voix, contrainte de céder sous celle
plus bruyante des chantres du troisième millénaire. Cette
concession étant faite à leur faiblesse, on en vient à
leur force. Dans ces temps qui condamnent toute proposition, à peine
formulée, à l'obsolescence, toute image à l'oubli,
toute valeur à l'interrogation voire à la contestation, la
culture classique continue, comme toujours, à témoigner de
l'humain, faisant entendre "ces sanglots qui roulent d'âge en âge"
autant que comprendre ce regard écrit par Phidias, Michel Ange,
Rubens et Delacroix ensemble. C'est la culture classique qui dit ce fil
ininterrompu conduisant des "physiciens" de l'antiquité à
Michel Serres, propose ces repères - littéraires, artistiques,
philosophiques - comme autant de jalons fabriqués par les hommes
pour attester que la vie ne cesse jamais son travail. C'est elle encore
qui se souvient du sens du mot "idéal" ou peut dire pourquoi Oedipe
ne cesse de poser des questions.
Les
modèles offerts aux adolescents, quand ils sont, comme c'est le
cas trop souvent, tributaires des raisons de la consommation, ne vont pas
dans ce sens. La jeunesse a toujours été vulnérable.
Mais elle l'est aujourd'hui d'autant plus que le monde adulte, pourtant
témoin des progrès de l'homme, semble incapable de lui expliquer
la raison des calamités qui s'abattent chaque jour ou presque sur
l'humanité. Il incombe dès lors au professeur de Lettres
de tenter de l'éclairer. Il en a la mission : ses modèles
sont ceux que le temps a extraits de la gangue des choses passagères
et insignifiantes. Il travaille avec la distance, gage de lucidité,
et la durée, garante de l'essentiel. Quant à sa science,
elle est celle qui est réservée à tous, parce qu'elle
est étrangère aux humeurs des temps. Étudier la langue
pour faire que les élèves ne soient pas dupes, lire des pages
qui n'ont jamais fini de dire ce qu'elles sont susceptibles de dire, provoquer
ces rencontres avec telle œuvre qui marque une vie, telles sont ses ambitions,
ô combien douloureuses parfois quand elles se heurtent aux faits...
Il n'est pas facile de faire comprendre les efforts du sublime quand les
discours penchent - par la force des choses - à l'utile.
Ces
considérations ne cachent pas leur but : En persistant à
redire ce qui ne se dit plus guère dans un monde où le pragmatisme
se fait le premier entendre, elles souhaitent être un appel à
témoins. Il y en a de nombreux, c'est sûr, dans notre académie.
De la sixième, où l'on fait découvrir les "textes
fondateurs", à la Terminale qui lit Lucrèce, en latin ou
en traduction, en passant par tous les niveaux intermédiaires, grâce
à La Fontaine, Racine, Giraudoux et beaucoup d'autres, les textes
et les arts de l'antiquité méditerranéenne sont présents,
nécessaires, incontestables. Voici maintenant l'internet : une somme
qui ne contient pas le savoir, quoi que les imprudents puissent
en penser, si du moins on considère que le vrai savoir est
ce que chacun construit patiemment à son propre usage et selon ses
propres lois, celui-là même que le professeur favorise dans
le dialogue personnel, irremplaçable, qu'il établit avec
ses élèves. On a pourtant, déjà, à regretter
ici et là l'usage marchand que d'aucuns font de l'internet, quand
ils laissent croire aux élèves, par "moteurs de recherche"
interposés, que celui-ci leur offrira, toute faite, la solution
à leur problème. Enseigner, ce n'est évidemment pas
cela. Il faut considérer l'internet comme une porte, nouvelle, qui
ouvre
au savoir, recherché mais toujours à construire soi-même.
Parmi les œuvres exposées dans une salle de musée, on ne
prend jamais tout, on en choisit une, celle qu'on "emporte" avec soi. Si
l'on accepte ces perspectives, l'internet offre des possibilités
considérables. En tant que "réseau", l'internet peut en effet
devenir une grande salle de classe où se feraient entendre de multiples
voix, de professeurs et d'élèves, concert d'où chacun
tirerait, affirmant ainsi sa liberté, le profit qui lui convient.
C'est bien de cette façon que se conçoit "le monde" des Lettres.
L'ouverture
de ces pages est donc une invitation adressée à tous les
professeurs de Lettres de l'académie. On imagine un "site-langues
anciennes" qui redirait, ni honte ni forfanterie, l'évidence affirmée
par l'Histoire : que la culture classique est par définition ouverture
au monde en tant que conscience du progrès, au vrai et seul sens
du terme, qu'elle occupe par conséquent une place essentielle parmi
les réponses à donner à la commande sociale d'éducation
et de formation. Sur ce "site", de la sixième à la Terminale,
travaux d'élèves (solitaires ou croisés) et travaux
de professeurs (notes de lecture, essais, séquences, propositions
diverses) se feraient écho et se répondraient.
Les
professeurs sensibles à ce projet, ouvert, par définition,
à toutes suggestions, sont invités à le dire et à
participer. L'adresse électronique ci-dessous est à leur
disposition. Au cas où ils s'interrogeraient sur les aspects techniques,
qu'ils ne s'en soucient pas : une solution adaptée à chacun
sera trouvée.
M.T.
juin 1999
|