Cette séquence a été construite autour du roman de Malavoy :Parmi tant d'autres.
Les objectifs de la séquence sont de faire lire avec plaisir une oeuvre intégrale ; de réactiver
des savoirs historiques en relation avec les programmes d'Histoire ; de travailler sur l'énonciation et
les temps du récit et enfin d'élargir la culture littéraire en comparant le texte à
des extraits de Proust.
Le travail s'organise autour de six séances :
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Alors j'ouvre la porte.
Si l'on choisit la première proposition, le travail s'articulera autour du connoté ou du dénoté ; si l'on choisit l'incipit une travail sur l'énonciation semble judicieux.

associé à un questionnaire :
1°Placez sur la carte les quatre principaux lieux évoqués dans le livre .
2° Qui est le narrateur ?
3° L'action principale se déroule en : Mars 1915/ Août 1917/ Novembre 1918
4° Les grands parents se sont rencontrés : en cure/à la faculté /sur un quai de gare /à Paris lors de cours particuliers
5°L'hôpital est installé dans: une ferme /une gare /une église /un hôpital
6° Quelle est l'attitude du grand-père face à la guerre ?
7° Quels sont les genres d'écrits utilisés dans le texte ?
8° Quels sont les personnages donnant un point de vue sur la guerre ? précisez , ce point de vue
.

TEXTE 1
Extrait de Parmi tant d'autres
Christophe MALAVOY
Alors j'ouvre la porte.
Les greniers sont là, en enfilade sur une vingtaine de mètres. Ils sont
aussi encombrés que les coulisses d'un théâtre. Une odeur sèche de noix et de noyau
se faufile de l'un à l'autre. Des coins d'ombre, des piles de lumière.
Les contrastes sont durs mais tamisés par la poussière. Le vent jase
entre les tuiles et la charpente. Un contrevent qui bat, une porte qui bâille, une vaisselle qui tremble,
tout semble dormir, mais respire comme si c'était hier.
Oui, c'est ici, dans cette vieille penderie, que je l'ai vu la première fois,
le pantalon rouge avec de larges bandes noires sur les côtés. Je le vois, pendu au cintre dans une
housse, me toisant de toute sa hauteur, le pantalon garance de Grand-Père. Ma respiration s'arrête
un instant. Je touche le drap épais et quelque chose en moi se fige. La résurrection d'une douleur
lointaine.
Juste derrière, enveloppée de pénombre, je distingue une vareuse.
L'étoffe est trouée à plusieurs endroits. Je fouille de mes yeux l'obscurité qui baigne
le fond de l'armoire. Parmi des ballots de linge, ficelés de raphia, ma main glisse et se hasarde comme
dans une eau trouble.
Elle remonte à présent le long d'une gaine de cuir. Elle s'arrête.
Quelque chose comme un pommeau, une poignée. C'est un sabre. Je fais apparaître la lame, étroite
et brillante.
La réalité pénètre sous ma peau et me hérisse le
poil. Des images de guerre, approximatives, se dressent devant moi. Une dizaine d'années dans les yeux,
que sais-je de la souffrance, de l'horreur, de la mort?
Rien.
Je n'ai dans ma mémoire qu'une image arrêtée. La couverture d'un
livre dont j'oublie le nom. L'attaque, baïonnette au canon, poitrines nues, le drapeau en tête. Un homme,
au premier plan, le bras levé, sabre au clair, bouche ouverte, entraîne la troupe. Cette vague humaine,
ciel et groseille, qui fuit jusque là-bas, dans un bourrelet de terre; cette forêt de piques et de
fusils, le mouvement de l'assaut, solidaire et unanime du talon à la mâchoire, le regard troué
par la peur et la rage. Image glorieuse du devoir.
J'ignore tout cela. La guerre à mon âge sent encore la peinture; et pourtant,
dans ce rai de lumière qui soudain traverse en biais l'armoire et éclaire en brèche le passé,
je devine inconsciemment que ma vie vient d'une autre. Je ne suis qu une partie de l'histoire. Une feuille de l'arbre,
tournée vers le ciel, au bout de la branche tendre et fine, j'ignore encore la hauteur, les racines. Je
ne suis pas seul. Les autres m'empêchent de voir. À l'intérieur, quelque chose qui remue, qui
pousse et se ramifie. On découvre cela bien tard.
Le mal est fait.
La vie commence.
Je passe le pantalon de Grand-Père. Il m'arrive facilement sous les aisselles.
La vareuse m'intrigue et me fait un peu peur. Je n'ose la décrocher. Sur l'étagère, au-dessus,
encore du linge. Je hisse mon regard qui est à peine à la hauteur. Rien d'autre, semble-t-il, que
des toiles basques aux rayures bleues, ocre, écrues ou lilas. Non, rien d'autre qui puisse faire tenir plus
longtemps un enfant sur la pointe des pieds. Je redescends et me retrouve par terre, les talons pris dans le drap
rouge.
Je tire le sabre de sa protection et fais briller la lame dans le faisceau doré
et plein de poussière. J'aperçois par instants les traits de mon visage. Mes yeux se rapprochent
et se reflètent étroitement.
Pourquoi cette vareuse me fait-elle peur? Ce n'est qu'un bout d'étoffe après
tout. Il y a là, cependant, quelque chose de mystérieux et qui parle... J'ouvre un tiroir. Dans une
boîte en carton verdâtre, des objets, pleins de douleur. Une douleur froide, une intimité qui
me glace les yeux. Les objets de Grand-Père, imprégnés de sa sueur et d'une guerre. Devant
moi, les pièces d'un puzzle. Tout cela est vrai, silencieux. L'émotion brouille la vue. Mais la vérité
est là, tachée et blessée, violente et nue.
Oui, ce sont elles. Je vois la trace des blessures sur ce large portefeuille en moleskine
noircie par l'usage et sur ce carnet au cuir anglais, fermé par un élastique. Les impacts sont visibles,
intacts. Cela semble s'être passé hier. Le portefeuille, marqué d'initiales, a été
traversé à deux endroits. Le carnet, lui, est nettement entaillé sur la tranche. L'éclat
a légèrement gaufré les feuilles, qui, sur une vingtaine de pages, sont ainsi presque soudées
entre elles. Quelque chose de mystérieux et qui parle... Grand- Père, dont la douleur est à
jamais inscrite dans un cuir, une étoffe.
Le portefeuille est rempli. Plusieurs photographies, de toutes tailles, terre de Sienne,
où l'on peut voir un enfant aux joues rondes, aux longs cheveux, qui fait ses premiers pas dans le jardin,
près d'un puits; assis sur le gravier d'une allée, sur un banc ou encore sur des genoux, dans les
bras d'une femme jeune. Sa mère. Ce fils, Jacques, dont la vie se lève à peine, il ne l'a
pas quitté. Tout contre sa poitrine, il est parti avec lui, il est... non, pas encore, laissons un peu de
temps, un peu de vie avant la douleur.
Il y a aussi un papier gris, tramé, estampillé par ";Phocion - Angoulême
". Plié en deux, on trouve à l'ouverture le portrait de son fils, allongé cette fois
sur le ventre, nu sur une peau de bête aux contours estompés. Un effet de ciel grisonnant habille
le fond. Une tête ronde, aux cheveux fins qui frisent dans la nuque, la peau aussi lisse et duveteuse qu'un
pétale, le regard bien ouvert et sensible, l'enfant est beau et potelé. Une date est inscrite sur
le carton: 4 décembre 1914. À trois jours près, le bébé vient tout juste d'avoir
un an. Ce bébé, c'est mon père.
Ce n'est pas tout. Quatre courriers, dont une carte de correspondance des armées
en campagne, ainsi que trois lettres au papier fin et glacé, datées des 18, 22, 25, puis 28 février
1915, remplies d'une écriture énergique, penchée et régulière. Trois lettres,
pliées et nues, sans enveloppe. L'encre a légèrement passé. Les déliés
sont pâles, les pleins ont un peu roussi. C'est l'écriture d'une femme, Odette, ma grand- mère,
que l'on appelait Mandette. Elle n'a alors que vingt-deux ans. Elle est enceinte et attend un second enfant qui
doit naître durant ce mois de mars.
Il n'y a que deux enveloppes. L'une, bleutée, que Grand-Père n'a pas
envoyée malgré l'adresse parisienne écrite dessus. Le revers n'a visiblement pas été
collé. Une balle, par contre, a nettement traversé le papier. Un trou d'une dizaine de millimètres.
L'autre, marbrée de crasse, avec l'écriture de ma grand-mère, cette fois. Le papier sur l'un
des bords est retroussé en plis fins et serrés. La violence de l'impact est encore plus sensible.
Il y a un télégramme, rectangulaire, couleur de paille humide. Le texte est dactylographié
sur de petites bandes de papier bleu pâle, collées les unes à la suite des autres. Adressé
au lieutenant de réserve Fernand, Auguste, André M... de la part du colonel commandant le 17Oè
régiment d'infanterie d'Epinal: " Rejoignez immédiatement et sans délai la caserne Contades
pour y accomplir une période d'exercices. "
Le papier est indemne, aucune trace de souillure ou de guerre, rien. L'émotion
est intacte. Le destin est là, ramassé en quelques mots " Immédiatement et sans délai
"... "une période d'exercices "... L'avenir sent déjà la poudre. Dans quelques
jours, la guerre va éclater.
Il y a autre chose. Un morceau de papier, très ordinaire, plié en quatre.
Je n'en crois pas mes yeux. Comment cela est-il possible? Un petit carré blanchâtre où est
inscrit au crayon " 11è Cie ". Un petit bout de papier apparemment sans importance, identique
à ceux que les élèves se passent en classe, en cachette. Et cependant il y a là le
destin de cent soixante hommes. Ils ne savent pas encore. Oui, c'est bien ça. L'ordre d'attaque. Grand-Père
a noté:
"Ordre arrivé à 15 h 20. " Juste au-dessous, sa signature.
Écrit debout sans doute. Le trait est appuyé, rapide. Un crayon mal taillé peut-être,
on sent l'urgence, la pression, la vie qui bat au fond de la gorge. La guerre est là entre mes mains et
.j'en mesure le poids. La terre va trembler tout à l'heure. Petit carré blanchâtre, à
peine terni par le temps, où la mort est écrite.
Dans cette boîte de carton, autre chose encore. Un étui à lunettes
qu'un choc violent a cabossé et même étrangement plié. Lovée à l'intérieur,
il ne reste qu'une monture. Un pince-nez plaqué or. Les lorgnons de Grand-Père. Inséparables
du visage et du souvenir. De ce regard si clair, Si haut.
À côté, enfin, dans un double étui au cuir fin et culotté,
une montre de gousset dont il manque le verre. Les aiguilles nues sont noircies et indiquent une heure rouillée
sur la céramique blanche où l'on distingue un éclat.
Il reste l'anecdote, le détail, celui dont l'Histoire est nécessairement
faite et sans lequel on ne pourrait parler ni de grandeur ni de gloire. Celles de ces hommes qui ont creusé
la terre de leurs mains orgueilleuses autant que misérables et s'y sont à jamais couchés pour
quelques mètres de défaites, de victoires et d'honneur.
La vie, ici, devant, à droite, à gauche, plantée comme une croix,
quelques branches, de grosses mottes de glaise, un ciel qui pleure, allongé dans les arbres, là-bas,
dans ce lointain crasseux.
La vie brève, privée d'amour, de bouches, de baisers. Le front. Eclairs
hurlants. Le feu, la foudre, le vacarme des obus, les cris, les râles, les chairs béantes et sectionnées,
les yeux sortis de l'orbite comme à l'abattoir. Cette musique nauséeuse et crispante, les nerfs qui
s'usent et craquent, la suée froide qui précède l'assaut, les intestins qui se détraquent,
la chiasse, la merde qu'on retient, et ce baiser qui revient, aussi léger et insouciant qu'un papillon,
voltiger dans l'air bleuté, puis disparaît en quelques coups d'ailes blanches, vision, mirage, tout
se mélange affreusement.
On ne sait jamais pourquoi on écrit. C'est l'inconnu qui écrit. Ce pantalon,
enfoui là-bas dans la grisaille de l'Histoire. Pendu sur ce cintre, dans un grenier. Trente ans pour revoir
cette image, l'enfant que j'étais, assis sur le bas d'une armoire, un pantalon garance jusqu'au cou. Cet
enfant immobile, les yeux clos, qui écoute les abeilles dans la vigne grimpant jusqu'au toit. Autour de
lui, l'été bourdonne et butine. À quoi pense-t-il? Je le sais maintenant. À lui, cet
inconnu au visage familier. Cet homme enveloppé de brume. Un galon d'or sur les manches et les épaules.
La silhouette lourde et immobile, appuyée contre le parapet gluant et baignée par un brouillard de
neige fondue. Solitude découpée comme un fantôme. Sur le front de Champagne. En première
ligne. Oui, cet homme, Grand-Père. Je le regarde soudain autrement.
Écrire l'absence de ces vies qui se sont tues. Il suffit de fermer un instant
les paupières. C'est cela que j'ai pensé devant l'armoire, vêtu de rouge. Pour la
première fois, je crois, les autres sont entrés dans ma vie. Ils ont
tissé la toile dont je suis fait aujourd'hui.
J'ai remis le pantalon sur le cintre, dans la housse, le sabre à la même
place. Je referme la porte de l'armoire et passe lentement dans le rai de lumière. Je quitte les greniers.
D'un revers de main, j'essuie la sueur qui a perlé au-dessus des lèvres et sur le nez. On entend
les cloches de l'église...
En ce mois d'août 1914, elles sonnent à grandes volées. Partout
dans les campagnes, on entend le tocsin. Les outils s'arrêtent, les fourches, les faux suspendent leur élan,
la poussière retombe lentement tandis que les têtes se tournent; que les bouches se taisent; que les
fronts se plissent et que dans le regard des femmes passent déjà les uniformes et les fusils.
Les vieux disent "Ce sera la revanche, on l'attend depuis quarante-quatre ans!
" Les jeunes disent: "On ne va tout de même pas se battre pour les Serbes ! " Le soleil brille
et traîne encore dans les champs, tard le soir. Ça donne soif à ces bouches qui chantent maintenant
La Marseillaise.
J'ai hâte de savoir. Il faut aller plus loin. Aux premiers jours de mars, sur
ce champ de bataille, là-bas, en Champagne. L'année 1915.
TEXTE 2
Extrait de A la Recherche du temps perdu
Du côté de chez Swann
Marcel PROUST
C'est ainsi que, pendant longtemps, quand, réveillé la nuit, je me
ressouvenais de Combray, je n' en revis jamais que cette sorte de pan lumineux, découpé au milieu
d'indistinctes ténèbres, pareil à ceux que l'embrasement d'un feu de Bengale ou quelque projection
électrique éclairent et sectionnent dans un édifice dont les autres parties restent plongées
dans la nuit à la base assez large, le petit salon, la salle à manger, l'amorce de l'allée
obscure par où arriverait M. Swann, l'auteur inconscient de mes tristesses, le vestibule où je m'acheminais
vers la première marche de l'escalier, si cruel à monter, qui constituait à lui seul le tronc
fort étroit de cette pyramide irrégulière; et, au faîte, ma chambre à coucher
avec le petit couloir à porte vitrée pour l'entrée de maman; en un mot, toujours vu à
la même heure, isolé de tout ce qu'il pouvait y avoir autour, se détachant seul sur l'obscurité,
le décor strictement nécessaire (comme celui qu'on voit indiqué en tête des vieilles
pièces pour les représentations en province) au drame de mon déshabillage; comme si Combray
n'avait consisté qu'en deux étages reliés par un mince escalier et comme s'il n'y avait jamais
été que sept heures du soir. A vrai dire, j'aurais pu répondre à qui m'eût interrogé
que Combray comprenait encore autre chose et. existait à d'autres heures. Mais comme ce que je m'en serais
rappelé m'eût été fourni seulement par la mémoire volontaire, la mémoire
de l'intelligence, et comme les renseignements qu'elle donne sur le passé ne conservent rien de lui, je
n'aurais jamais eu envie de songer à ce reste de Combray. Tout cela était en réalité
mort pour moi.
Mort à jamais? C'était possible.
Il y a beaucoup de hasard en tout ceci, et un second hasard, celui de notre mort, souvent
ne nous permet pas d'attendre longtemps les faveurs du premier.
Je trouve très raisonnable la croyance celtique que les âmes de ceux que
nous avons perdus sont captives dans quelque être inférieur, dans une bête, un végétal,
une chose inanimée, perdues en effet pour nous jusqu'au jour, qui pour beaucoup ne vient jamais, où
nous nous trouvons passer près de l'arbre, entrer en possession de l'objet qui est leur prison. Alors elles
tressaillent, nous appellent, et sitôt que nous les avons reconnues, l'enchantement est brisé. Délivrées
par nous, elles ont vaincu la mort et reviennent vivre avec nous.
Il en est ainsi de notre passé. C'est peine perdue que nous cherchions à
l'évoquer, tous les efforts de notre intelligence sont inutiles. Il est caché hors de son domaine
et de sa portée, en quelque objet matériel (en la sensation que nous donnerait cet objet matériel)
que nous ne soupçonnons pas. Cet objet, il dépend du hasard que nous le rencontrions avant de mourir,
ou que nous ne le rencontrions pas. Il y avait déjà bien des années que, de Combray, tout
ce qui n'était pas le théâtre et le drame de mon coucher, n'existait plus pour moi, quand un
jour d'hiver, comme je rentrais à la maison, ma mère, voyant que j'avais froid, me proposa de me
faire prendre, contre mon habitude, un peu de thé. Je refusai d'abord et, je ne sais pourquoi, me ravisai.
Elle envoya chercher un de ces gâteaux courts et dodus appelés Petites Madeleines qui semblent avoir
été moulés dans la valve rainurée d'une coquille de Saint-Jacques. Et bientôt,
machinalement, accablé par la morne journée et la perspective d'un triste lendemain, je portai à
mes lèvres une cuillerée du thé où j'avais laissé s'amollir un morceau de madeleine.
Mais à l'instant même où la gorgée mêlée des miettes du gâteau toucha
mon palais, je tressaillis, attentif à ce qui se passait d'extraordinaire en moi. Un plaisir délicieux
m'avait envahi, isole, sans la notion de sa cause. Il m'avait aussitôt rendu les vicissitudes de la vie indifférentes,
ses désastres inoffensifs, sa brièveté illusoire, de la même façon qu'opère
l'amour, en me remplissant d'une essence précieuse ou plutôt cette essence n'était pas en moi,
elle était moi. J'avais cessé de me sentir médiocre, contingent, mortel. D'où avait
pu me venir cette puissante joie? Je sentais qu'elle était liée au goût du thé et du
gâteau, mais qu'elle le dépassait infiniment, ne devait pas être de même nature. D'où
venait -elle? Que signifiait-elle? Où l'appréhender? J e bois une seconde gorgée où
je ne trouve rien de plus que dans la première, une troisième qui m'apporte un peu moins que la seconde.
Il est temps que je m'arrête, la vertu du breuvage semble diminuer. Il est clair que la vérité
que je cherche n'est pas en lui, mais en moi. Il l'y a éveillée, mais ne la connaît pas, et
ne peut que répéter indéfiniment, avec de moins en moins de force, ce même témoignage
que je ne sais pas interpréter et que je veux au moins pouvoir lui redemander et retrouver intact, à
ma disposition, tout à l'heure, pour un éclaircissement décisif. Je pose la tasse et me tourne
vers mon esprit. C'est à lui de trouver la vérité. Mais comment? Grave incertitude, toutes
les fois que l'esprit se sent dépassé par lui-même; quand lui, le chercheur, est tout ensemble
le pays obscur où il doit chercher et où tout son bagage ne lui sera de rien. Chercher? pas seulement
créer. Il est en face de quelque chose qui n'est pas encore et que seul il peut réaliser, puis faire
entrer dans sa lumière.
Et je recommence à me demander quel pouvait être cet état inconnu,
qui n'apportait aucune preuve logique, mais l'évidence, de sa félicité, de sa réalité
devant laquelle les autres s'évanouissaient. Je veux essayer de le faire réapparaître. Je rétrograde
par la pensée au moment ou je pris la première cuillerée de thé. Je retrouve le même
état, sans une clarté nouvelle. Je demande à mon esprit un effort de plus, de ramener encore
une fois la sensation qui s'enfuit. Et, pour que rien ne brise l'élan dont il va tâcher de la ressaisir,
j'écarte tout obstacle, toute idée étrangère, j'abrite mes oreilles et mon attention
contre les bruits de la chambre voisine. Mais sentant mcm esprit qui se fatigue sans réussir, je le force
au contraire à prendre cette distraction que je lui refusais, à penser à autre chose, à
se refaire avant une tentative suprême. Puis une deuxième fois, je fais le vide devant lui, je remets
en face de lui la saveur encore récente de cette première gorgée et je sens tressaillir en
moi quelque chose qui se déplace, voudrait s'élever, quelque chose qu'on aurait désancré,
à une grande profondeur; je ne sais ce que c'est, mais cela monte lentement; j éprouve la résistance
et j'entends la rumeur des distances traversées.
Certes, ce qui palpite ainsi au fond de moi, ce doit être l'image, le souvenir
visuel, qui, lié à cette saveur, tente de la suivre jusqu'à moi. Mais il se débat trop
loin, trop confusément; à peine si je perçois le reflet neutre où se confond l'insaisissable
tourbillon des couleurs remuées; mais je ne peux distinguer la forme, lui demander, comme au seul interprète
possible, de me traduire le témoignage de sa contemporaine, de son inséparable compagne, la saveur,
lui demander de m'apprendre de quelle circonstance particulière, de quelle époque du passé
il s'agit. Arrivera-t-il jusqu'à la surface de ma claire conscience, ce souvenir, l'instant ancien que l'attraction
d'un instant identique est venue de si loin solliciter, émouvoir, soulever tout au fond de moi? Je ne sais.
Maintenant je ne sens plus rien, il est arrêté, redescendu peut-être; qui sait s'il remontera
jamais de sa nuit? Dix fois il me faut recommencer, me pencher vers lui. Et chaque fois la lâcheté
qui nous détourne de toute tâche difficile, de toute œuvre importante, m'a conseillé de laisser
cela, de boire mon thé en pensant simplement à mes ennuis d'aujourd'hui, à mes désirs
de demain qui se laissent remâcher sans peine.
Et tout d'un coup le souvenir m'est apparu. Ce goût, c'était celui du
petit morceau de madeleine que le dimanche matin à Combray (parce que ce jour-là je ne sortais pas
avant l'heure de la messe), quand j'allais lui dire bonjour dans sa chambre, ma tante Léonie m'offrait après
l'avoir trempé dans son infusion de thé ou de tilleul. La vue de la petite madeleine ne m'avait rien
rappelé avant que je n'y eusse goûté; peut-être parce que, en ayant souvent aperçu
depuis, sans en manger, sur les tablettes des pâtissiers, leur image avait quitté ces jours de Combray
pour se lier à d'autres plus récents; peut- être parce que, de ces souvenirs abandonnés
si longtemps hors de la mémoire, rien ne survivait, tout s'était désagrégé;
les formes - et celle aussi du petit coquillage de pâtisserie, si grassement sensuel sous son plissage sévère
et dévot - s'étaient abolies, ou, ensommeillées, avaient perdu la force d'expansion qui leur
eût permis de rejoindre la conscience. Mais, quand d'un passé ancien rien ne subsiste, après
la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus
immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l'odeur et la saveur restent encore longtemps, comme
des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste,
à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l'édifice immense du souvenir
Et dès que j eus reconnu le goût du morceau de madeleine trempé
dans le tilleul que me donnait ma tante (quoique je ne susse pas encore et dusse remettre à bien plus tard
de découvi~ir pourquoi ce souvenir me rendait si heureux), aussitôt la vieille maison grise sur la
rue, où était Sa chambre, vint comme un décor de théâtre s'appliquer au petit
pavillon donnant sur le jardin, qu'on avait construit pour mes parents sur ses derrières (ce pan tronqué
que seul j'avais revu jusque-là); et avec la maison, la ville, depuis le matin jusqu'au soir et par tous
les temps, la Place où on m'envoyait avant déjeuner, les rues où j'allais faire des courses,
les chemins qu'on prenait si le temps était beau. Et comme dans ce jeu où les Japonais s'amusent
à tremper dans un bol de porcelaine rempli d'eau, de petits morceaux de papier jusque-là indistincts
qui, à peine y sont-ils plongés, s'étirent, se contournent, se colorent, se différencient,
deviennent des fleurs, des maisons, des personnages consistants et reconnaissables, de même maintenant toutes
les fleurs de notre jardin et celles du parc de M. Swann, et les nymphéas de la Vivonne, et les bonnes gens
du village et leurs petits logis et l'église et tout Combray et ses environs, tout cela qui prend forme
et solidité, est sorti, ville et jardins, de ma tasse de thé.
| On peut associer à cet exercice, l'étude d'un extrait de la bande dessinée produite par Heuet et conduire une réflexion sur la place de l'iconographie, son sens, et le choix des citations extraites de Proust. |
TEXTE 3
EXTRAIT : DE A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU Du côté de chez Swann Adaptation et
dessins de Stéphane Heuet Editions Delcourt
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Maman resta cette nuit là dans ma chambre j'aurais dû être heureux ; je ne l'étais pas.Il me semblait que si je venais de remporter une victoire, c'était contre elle, et que cette soirée commençait une ère,resterait comme une triste date. |
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C'est ainsi que, pendant longtemps, quand, réveillé la nuit, je me ressouvenais de Combray,je
n'en revis jamais que cette sorte de pan lumineux découpé au milieu d'indistinctes ténèbres.
Comme si Combray n'avait consisté qu'en deux étages reliés par un mince escalier,et comme
s'il n'y avait jamais été que sept heures du soir. De Combray,je n'aurais jamais eu envie de songer à d'autres choses et à d'autres heures. Tout cela était en réalité mort pour moi. Mort à jamais ? C'était possible.C'est peine perdue de chercher à évoquer notre passe. Tous les efforts de notre Intelligence sont inutiles. Il est caché hors de son domaine et de sa portée,en quelque objet matériel que nous ne soupçonnons pas. Cet objet, il dépend du hasard que nous le rencontrions avant de mourir, ou que noua ne le rencontrions pas. |
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Un plaisir délicieux m'avait envahi ,isolé sans notion de sa cause.D'où avait pu me venir cette joie? |
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Je sentais qu' elle était liée au goût du thé et du gâteau, mais qu'elle le dépassait infiniment, ne devait pas être de même nature. Il est clair que la vérité que je cherche n'est pas en lui, mais en moi. Il l'y a éveillée Dix fois il me faut recommencer... Arrivera-t-il jusqu'à la surface de ma claire conscience, ce souvenir, |
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Et tout d'un coup le souvenir m'est apparu. |
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Ce goût, c'était celui du petit morceau de madeleine que. le dimanche matin à Combray,
ma tante Léonie m offrait après l'avoir trempé dans son infusion de thé ou de tilleul..
.Et comme dans ce jeu où les Japonais s' amusent à tremper dans un bol de porcelaine rempli d'eau, de petits morceaux de papier jusque-là indistincts qui,à peine y sont- ils plongés s'étirent, se contournent, se colorent, se différencient, deviennent des fleurs, des maisons, des personnages consistants et reconnaissables, |
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et même maintenant toutes les fleurs de notre jardin et celles du parc de Swann, et les nymphéas de la Vivonne, et les bonnes gens du village et leur petit logis et l'église et tout Combray et les environs, tout cela qui prend forme et solidité, est sorti, ville jardins, de ma tasse de thé |
Ces vignettes sont présentées dans un but pédagogique et seront supprimées si l'auteur en exprime le souhait.

