Jana TRUHLÁROVÁ
Faculté des Lettres, Université Coménius, Bratislava
Mon choix peut paraître un peu étrange, car à la Faculté des Lettres, au Département d’études romanes, j’enseigne la littérature française du 16e, 17e et 18e siècle (donc la littérature dite classique). Mais comme il ne s’agit que de ma deuxième année d’enseignement dans ce cursus, je crois qu’il m’est encore impossible de faire une généralisation de mes courtes expériences dans ce domaine de la littérature française.
Pour parler d’un des accès méthodologiques d’enseignement, j’ai donc choisi l’écrivain français que je connais le mieux - si j’ose m’exprimer ainsi - Guy de Maupassant et ses récits courts. La typologie de la nouvelle de Maupassant était le sujet de ma thèse de doctorat, soutenue en 1993.
Je voudrais donc démontrer comment on peut, à l’aide de l’analyse de la structure du sujet d’une nouvelle bien choisie révéler les principes poétologiques de cet auteur, les traits principaux de son écriture, sa place dans l’évolution de la littérature du 19e siècle (le passage du naturalisme vers un nouveau type du réalisme, "réalisme expressif"), bref l’essentiel de la formule créatrice de Maupassant - conteur.
Maupassant est généralement connu comme l’un des principaux auteurs français du récit
court qui a d’une façon fondamentale contribué à l’évolution des genres du récit
court au 2Oe siècle non seulement dans la littérature française mais aussi dans la littérature
mondiale.
Si on veut révéler aux étudiants le caractère spécifique de la nouvelle
de Maupassant, d’expliquer ce que c’est le soit disant "type maupassantien de la nouvelle", je suppose
qu’il faut surtout procéder par l’analyse de la structure du sujet (et celle de la composition) d’une seule
nouvelle de l’auteur.
En m’appuyant sur mes recherches, je trouve que c’est l’approche méthodologique la plus appropriée à l’explication des principes créateurs de l’auteur. L’analyse des procédés et des principes de composition et de la structure du sujet peut démontrer de la façon la plus remarquable les traits spécifiques de la nouvelle de Maupassant.
De plus, c’est Maupassant même qui porte la plus grande attention à l’aspect de la composition.
Dans la préface du roman Pierre et Jean qui représente l’interprétation la plus systématique
de sa propre poétique, il écrit :
"Le réaliste, s’il est artiste, cherchera non pas à nous montrer la photographie banale
de la vie, mais à nous en donner la vision complète, plus saisissante et plus probante que la réalité
même.[...] L’art consiste à mettre en pleine lumière, par la seule adresse de la composition,
les événements essentiels et à donner à tous les autres le relief qui leur convient
suivant leur importance, pour produire la sensation profonde de la vérité spéciale qu’on veut
montrer".
En examinant la composition et le sujet de la plupart des nouvelles de Maupassant (leur nombre complet est 300) on peut donc dégager une structure de composition (ou un modèle de composition) contenant cinq éléments successifs:
1. Exposition
2. Présentation des personnages
3. Mise en place d’une situation " banale "
4. Introduction des éléments imprévus
5. Clôture - " pointe "
D’après mes recherches, cette structure de composition est présente - de plusieurs façons différentes - dans l’ensemble des contes et nouvelles de Maupassant, même si certains d’entre eux sont composés en apparence différemment du point de vue du sujet, du thème (par exemple les soit disant "contes fantastiques" - Horla, La Peur et autres) ou bien alors ils appartiennent chronologiquement à diverses époques créatrices de l’auteur.
Selon mes constatations, c’est l’introduction d’un nouveau thème qui constitue le point culminant de
la structure mentionnée ci-dessus. Ce nouveau thème dynamise l’action et la mène jusqu’à
sa clôture. Ce thème dynamique est la cause du changement brusque d’une situation littéraire
quotidienne, ordinaire, même "banale" en une situation "exceptionnelle" ayant une culmination
dramatique.
Ce procédé mène à la composition interne de la nouvelle selon un principe paradoxal.
La qualité et le mode de l’introduction de ce "thème dynamique" fixe en fin de compte le
caractère définitif de la nouvelle et il devient l’élément de distinction de l’aspect
typologique.
Ainsi on peut dégager deux variantes typologiques fondamentales de ce principe de composition chez Maupassant:
1. La variante "extériorisante". L’exemple le plus significatif peut être La Ficelle, ainsi que la célèbre Boule de suif. Dans cette variante c’est l’introduction d’un nouveau motif sur le plan du sujet qui constitue l’élément dynamique (par exemple la perte du porte-monnaie d’un paysan dans La Ficelle).
2. La variante "intériorisante" où l’élément dynamique obtient une qualité
psychologique, le nouveau thème dynamique devient une "rupture" dans la conscience du personnage
(par exemple dans la nouvelle Le Baptême le jeune prêtre, personnage principal, se rend brusquement
compte de l’impossibilité d’avoir ses propres enfants au cours d’un baptême).
Tous ces procédés exercent une influence sur d’autres éléments de l’oeuvre littéraire,
à savoir la réalisation du narrateur, une esthétisation et subjectivisation plus ou moins
intense de la représentation artistique.
Ainsi, à l’aide de tous ces procédés, Maupassant crée une nouvelle forme du genre du récit court - la nouvelle de l’instant, c’est à dire la nouvelle orientée vers un moment décisif de la vie humaine. Le dramatisme des événements (du sujet) se transforme chez Maupassant en un dramatisme psychologique, à savoir en une perception interne des événements. Par là Maupassant renoue avec les expériences du réalisme français du 19e siècle (Balzac, Stendhal, Flaubert, et même, hors de France, avec Tourgeniev) et dépasse les limites de l’esthétique naturaliste qui lui est jusqu’aujourd’hui attribué par une partie de la critique littéraire.
A l’aide de l’analyse de la structure de composition de sa nouvelle ont peut donc prouver l’appartenance de
Maupassant au réalisme français (par exemple par le choix de détails caractéristiques
dans l’exposition des nouvelles, influencé par la poétique de Flaubert). On peut également
prouver qu’au lieu du déterminisme de Zola et de sa méthode "scientifique" d’observation
et d’expérimentation, Maupassant procède par l’expérience directe et la perception sensuelle
de la réalité. A la base de plusieurs formules artistiques mentionnées ci-dessus, la réalité
chez Maupassant se transforme (dans les récits courts peut-être plus que dans les romans) en une "illusion
parfaite du vrai" qui devient "plus saisissante et plus probante que la réalité même"
(cf. Préface de Pierre et Jean).
La méthode créatrice de Maupassant, mise en valeur dans la nouvelle, constitue donc un développement
vers un réalisme "expressif" ou "sensualiste" enrichi de la méthode de "sous-entendu"
(choix de détails caractéristiques et expressifs) et de représentation sensuelle, surtout
visuelle de la réalité.
Par tous ces procédés analysés est constituée la nouvelle maupassantienne. Elle ouvre
la voie vers les récits courts de la littérature moderne pour laquelle ses principes seront source
d’inspiration jusqu’à l’époque actuelle.
Dans cette interprétation j’ai essayé de démontrer que l’analyse textuelle de la structure de composition d’une seule nouvelle (par exemple La Ficelle, nouvelle de six pages) peut parfois donner une image plus claire et même plus profonde de la méthode créatrice d’un auteur important que l’approche "classique" de l’histoire littéraire (l’approche déductive).
Evidemment, il ne s’agit que d’une approche méthodologique possible qui ne veut pas représenter
une généralisation. Par exemple pour analyser et interpréter les nouvelles de la Renaissance,
ou les "contes philosophiques" d’un Voltaire il est sans doute nécessaire de choisir une optique
méthodologique différente, mieux appropriée aux traits spécifiques de l’auteur et de
l’époque dans laquelle il a vécu.
L’exemple de cette interprétation du récit court de Maupassant me donne pourtant une idée
générale par laquelle je voudrais conclure mon étude:
Dans l’enseignement de la littérature, en vue de mieux expliquer aux étudiants "l’esprit", le principe créateur d’un auteur, il me parait essentiel d’essayer interpréter l’écrivain "par lui-même", c’est à dire choisir l’optique méthodologique qui convient le mieux à l’auteur ou à l’époque analysée et qui peut d’une façon caractéristique révéler le fondement de sa poétique. Car, je trouve, à partir de mes recherches et de mes courtes expériences d’enseignant qu’il n’y a pas une méthode commune, générale, d’analyse qui peut être appliquée à toutes les époques, à tous les auteurs et à toutes les oeuvres littéraires. Je crois que c’est un problème ouvert qui peut représenter une suite possible de la recherche dans l’enseignement de la littérature.