ZOLA ET LA PEINTURE

VISITE AU MUSÉE DES BEAUX-ARTS DE NANCY

Zola est arrivé à la peinture par hasard. Durant ses études, il a rencontré Paul Cézanne ( représenté actuellement sur les billets de cent francs). Paul Cézanne va entraîner Zola dans les milieux des artistes, dans les salons où il va rencontrer Manet, Monet, etc. Il va être sensibilisé très tôt à l’art et il opérera un rapprochement net avec le " naturalisme ".

Il n'a pas toujours pris des gants pour critiquer les peintres et la peinture. Aussi, sera-t-il assez " acide " avec quelques-uns...

EUGÈNE DELACROIX [CHARENTON ST MAURICE 1798 - PARIS 1863]

LA BATAILLE DE NANCY (1831)

Peintre du XIX siècle qui a été commenté par Zola. Il a retenu trois peintres du XIX siècle: Delacroix, Ingres et Courbet, trois grands peintres incontournables.

La Bataille de Nancy: tableau qui représente le conflit à la fin du Moyen Âge entre bourguignons et lorrains. La Bataille de Nancy a eu lieu le 05 janvier 1477, à gauche est situé le duc de Bourgogne, Charles le Téméraire et René Il, duc de Lorraine, situé à droite, couronné, en " pleine forme " sur son cheval.

Le peintre a choisi de représenter les dernières secondes de Charles le Téméraire. Pour l’anecdote, le chevalier de Bauzémont, seigneur de Saint-Dié, malentendant, au lieu de comprendre
" sauve Bourgogne! " - injection de Charles le Téméraire pour signifier " je me rends! " -, comprend " vive Bourgogne! " et le tue sans scrupules. Un grand prince était rarement tué parce qu’il représentait une rançon conséquente. Ici, la méprise est malheureuse...

Zola écrit à propos de Delacroix: " Delacroix symbolise la débauche des passions, la névrose romantique de 1830 "
(" romantique " au sens du Moyen Âge, de héros...). En fait, Zola n’aimait pas du tout ce peintre et notamment ces allusions à l’Histoire.

GUSTAVE DORÉ [STRASBOURG, 1832 - PARIS, 1883]

PAYSAGE DE MONTAGNE (VERS 1870)

Le tableau laisse une impression de grandeur de majesté avec une nature imposante et des montagnes gigantesques où le spectateur se sent " petit ". Il y a une gradation dans la représentation des arbres: l’un, dressé, partage le tableau, un autre est penché, cassé en deux et un, enfin, est allongé en bas. Le peintre a symboliquement travaillé sur la vie et la mort et sur la fragilité de l’existence. La vie ne tient pas à grand chose.. .i1 s’agit sans doute du matin, moment où, un aigle prend son envol pour aller chasser.

Zola écrit sur Gustave Doré: " il crayonne des rêves. On ne se renferme pas impunément dans le songe. Un jour vient où la force manque de jouer ainsi au créateur puis lorsque ses oeuvres sont trop personnelles, elles se reproduisent fatalement ". Il reproche à l’artiste de travailler trop en atelier et de créer des paysages imaginaires qui ne se renouvellent pas.

" Il n’y a plus, au salon de 1880, de paysages en dehors de l’étude sur nature. Il ne vient, à aucun peintre, l’idée de s’enfermer dans son atelier pour composer des arbres. Monsieur Gustave Doré, seul, ose encore le ridicule de faire des paysages d’imagination ". Zola remarque que Doré ne se renouvelle plus. Nous sommes loin de la réalité de L’Assommoir! Doré est un peintre qui propose des choses idéalement belles et il reste donc très éloigné des perspectives " naturalistes ".

THÉODORE ROUSSEAU [1812-1867]

BORDS DE LOIRE AU PRINTEMPS

Théodore Rousseau fait parti des peintres de Barbizon qui souhaitent peindre dehors, à l’extérieur, et, pour cela, ils se réunissent autour d’un petit village qui s’appelle Barbizon. Ils prennent donc leurs pinceaux et leur chevalet pour peindre au dehors, peindre ce qu’ils voient. Mais, ils n’arrivent pas s’affranchir de " l’académisme " des Beaux-Arts de Paris. Les couleurs ternes, jaunâtres, fades, souples, marquent cependant un pas supplémentaire.

" Il ne vit pas ses peintures, il les veut. Il aborde sa peinture dans un esprit despotique " (Zola). En effet, le peintre plie les couleurs à ce qu’il veut faire et non à ce qu’elles sont.

LA PEINTURE ACADÉMIQUE

Les sujets choisis sont issus de la Grèce, de la tragédie grecque et romaine. Ces sujets ne sont pas remis en question à l'instar de Médée et ses deux enfants que les élèves ont pu découvrir au musée, exposé près du tableau de Gustave Doré. La manière dont est représentée cette jeune femme est très académique, elle est entourée par les enfants, cernée autour des ses bras, il n’y a pas de flou autour de ses mains. On ne voit pas les coups de pinceau. Le peintre voulait faire de la photographie, comme s’il voulait représenter un certaine réalité. Les positions des personnages sont très stéréotypées. Ce sont presque des caricatures. La position de la jeune femme est due à la mélancolie, elle est dans la position du penseur... Elle s’apprête à tuer ses enfants. Son costume fait référence à la tragédie d’une manière explicite et Zola, devant ce tableau, se retrouve très éloigné du réalisme qu’il recherche. C’est, pour lui, trop idéal, trop intense...

 

Les symbolistes comme Victor Prouvé [ Nancy, 1858 — Sétif (Algérie), 1943 ] ont toujours souhaité indiquer derrière le symbole quelque chose de plus. Dans ce tableau intitulé Les Voluptueux (1889), Victor Prouvé représente un passage de La Divine Comédie de Dante, la Luxure. C’est une impression de monochromie insolite où deux ou trois couleurs reviennent incessamment. Là aussi, Zola s’éloigne de ce type de représentation.

JULES BASTIEN-LEPAGE [DAMVILLIERS ( MEUSE), 1848 - PARIS, 1884]

Zola découvre la production de ce peintre. Les élèves ont pu apprécier sa peinture dans une représentation d'un paysage à Alger. Cette peinture est appréciée de manière très positive par l'écrivain. Bastien-Lepage a pour maître Alexandre Cabanel, un peintre que Zola ne peut souffrir; mais, Zola trouve que Lepage a réussi à s’affranchir de tout " l’académisme " d’Alexandre Cabanel.

" Bastien-Lepage sort de l’atelier de Cabanel. Mesurez le chemin qu’a dû parcourir l’élève d’un tel professeur pour en arriver au point où il en est maintenant. Il n’a pu venir de si loin que grâce à d’énormes efforts intellectuels ". (Zola)

Cabanel a peint quasiment que des Vénus au bord de l’eau avec des petits anges ( Naissance de Vénus, 1863 ), c’est vraiment un domaine éloigné de l'univers de Zola. Bastien-Lepage reste dans une optique réaliste et naturaliste. Il représente ce qu’il voit. Ses peintures ne pouvaient que séduire l'écrivain.

EMILE FRIAND [DIEUZE ( MOSELLE), 1863 - PARIS, 1932]

LA T0USSAINT(1888)

Au premier coup d’oeil, cette peinture correspond à la perspective de Zola. Friand est le spécialiste du traitement des visages et pour rendre du volume au noir notamment dans les tombées des robes. On imagine très bien, opn "voit" ces gens se rendre au cimetière avec des chrysanthèmes. Les femmes portent le deuil. Au centre de la toile, une jeune fille, poussée par la main de sa mère, s’apprête à donner une pièce. Ce qui est important, c’est l’enseignement ( de la charité ) accompagné par la mère. Tout dans ce tableau est réaliste, les personnages ( le mendiant s'appelait "Augé" ) et le décor, il s'agit du cimetière de Préville à Nancy. On est aussi dans le domaine de l’impressionnisme, dans le travail de Monet avec des petites touches de couleurs.

Au début de ce siècle, la photographie fait son apparition et " menace " les peintres. On se dit que s’ils ne réagissent pas assez vite, la photographie va prendre le pas parce qu'elle est plus simple, plus rapide, plus fidèle à la réalité et beaucoup moins chère. Ici, Emile Friant fait aussi bien qu'elle avec une impression de mise au point sur les visages, sur les personnages. Tout le rappelle: le flou à l’arrière-plan et le cadrage et la volonté du peintre de " couper " le visage de la jeune fille, à l'extrême droite comme... sur une véritable photographie !

CLAUDE MONET [PARIS, 1840 - GIVERNY, 1926]

SOLEIL COUCHANT À ÉTRETAT (1883)

Monet est réputé pour ses marines. Zola adhère immédiatement à cette peinture...

" Il y a en lui un peintre de marines de premier ordre. Il est l’un des seuls peintres qui sache peindre l’eau sans transparence niaise, sans reflets menteurs. Chez lui l’eau est vivante, profonde, vraie surtout ".

Dans la peinture de Monet, Zola apprécie essentiellement sa vérité... Pour lui, si on plisse les yeux, on va y voir le clapotis de l’eau avec les reflets du soleil et c’est quelque chose de vivant, de réaliste, de vrai !. De plus, les impressionnistes en refusant la couleur noire vont mettre en avant des couleurs tout à fait nouvelles.

Dans la représentation de la cathédrale de Rouen, Monet a refusé de peindre une grosse masse d’ombre, pointée vers le ciel... Il a refusé le noir au profit des bleus, des violets pour représenter la lumière sur la pierre et son ombre. Sa quête, c'est la lumière et c'est ce qui explique le cadrage serré de sa peinture. Zola, cependant, " abandonne " des impressionnistes et Monet parce le peintre n’a pas peint sur l’ensemble de la toile. Il la laisse par endroit vierge de toute couleur, et, par conséquent, s'éloigne du vrai !

" Tous les peintres impressionnistes pèchent par insuffisance technique. Les impressionnistes sont précisément, selon moi des pionniers. Un instant, ils avaient mis de grandes espérance dans Monet mais celui-ci paraît épuisé par une production hâtive " ( Zola ).

EDOUARD MANET [PARIS, 1832 - PARIS, 1883]

L’AUTOMNE ( 1882)

Manet a réalisé un portrait de Zola que les élèves peuvent [re]découvrir dans le manuel bleu de seconde à la page 232 ). Dans le tableau ci-dessus, à l'arrière-plan, les motifs révèlent une volonté du peintre de se référer aux " tapisserie " japonaises. Sur ce kimono japonais, ont été brodés des chrysanthèmes, la fleur de l’automne.

La quête de Manet, c’est la lumière: souligner l’opposition de la lumière et de l’ombre. Une petite tache sous le nez du personnage, une petite tache bleutée, grise par endroit, qui, de près, fait croire à une petite moustache, prend toute son importance lorsqu’on recule... C’est l’ombre du nez, donc pour Zola, un effet de vérité, une manifestation du vrai ! Aussi, un travail sur le costume crée par le célèbre couturier Worth, empêche d'imaginer cette pelisse tout à fait noire, ses reflets ocres la rendent plus palpable, plus concrète. Si le fond reste très décoratif et la figure classiquement cadrée, la légère touche de jaune autour du visage semble faire " vibrer " le portrait.

Grâce au legs de Méry Laurent, dont le portrait est représenté ici, et à sa fidélité à sa ville natale, Nancy, le Musée des Beaux-Arts est devenu le premier musée à posséder un tableau d'Edouard Manet...

AIMÉ MOROT [NANCY, 1880 - DINARD, 1913]

PORTRAIT DE MLLE ALINE LÉON (1887)

La découverte du " naturalisme " dans la peinture s'est prolongée quelques instants devant une oeuvre d'Aimé Morot [ Nancy, 1850 - Dinard, 1913 ], Portrait de Mlle Aline Léon ( 1887 ).

Les élèves ont été particulièrement sensibles au traitement du visage et, comme Zola, ils ont apprécié les détails proches de la réalité, de l'effet de réel tant recherché par l'écrivain.

Disposant de beaucoup de talent, le travail d’Aimé Morot a rapidement été reconnu par ses pairs. Très vite son succès a naturellement révélé l'importante influence non seulement des impressionnistes dans la technique des petites touches de couleurs qui se mélangent, mais aussi de la photographie, très présente à cette époque. Les élèves ont longuement observé le portrait de cette jeune fille, " Mademoiselle Aime Léon ", image de la jeune fille à marier au début de ce siècle... De nombreux détails le rappellent: notamment, sa robe qui met en valeur ses cheveux et ses yeux bruns, une robe en soie ( ou en satin ) accompagnée au coin d’une petite fleur... Ses gants manifestent une coquetterie, sans aucun doute, bourgeoise.

ÉMILE FRIAND

JEUNE NANCÉIENNE DANS UN PAYSAGE DE NEIGE (1887)

La visite s'est poursuivie en découvrant une autre oeuvre d'Emile Friand, Jeune Nancéienne dans un paysage de neige ( 1887 ). Les élèves ont parfaitment identifié le travail du peintre sur le noir afin de donner du volume à la robe de la jeune femme. Ils ont noté aisément le travail minutieux réalisé sur le visage, les détails proches de la photographie et, en même temps, le rapport de mise au point que l’on peut retrouver dans un premier plan très net et un arrière-plan qui leur a fait penser aux impressionnistes. L'un d'eux a remarqué avec pertinence que l'on pouvait peindre aujourd’hui encore le même portrait... Cette remarque les a renvoyés à la modernité du travail, de l'oeuvre d'Emile Friant et à son rapprochement avec le réalisme.

JEAN-FRANCOIS RAFFAËLLI

PORTRAIT D4EDMOND DE GONCOURT (1888)

Zola, les frères Edmond et Jules Goncourt, ainsi que Daudet, sont les principaux défenseurs de ce naturalisme qui refuse l'idéalisation du réel. Raffaëlli apporte une touche très personnelle à la réalisation de ce "naturalisme". On peut deviner différentes influences notamment celle, incontournable, de l'impressionnisme...

Les élèves ont achevé leur découverte devant une copie de Pierre Puvis de Chavannes [ visible au rez-de-chaussée du Musée entre "France XIX° siècle" et "Europe XX° siècle" ]. Ils ont constaté immédiatement des similitudes avec les réalisations de Victor Prouvé, c’est-à-dire avec la peinture symboliste. D’ailleurs la signification de la toile leur est apparue assez simple : une femme cueille des fleurs, un homme semble prier, un enfant est délaissé... Le paysage est assez vide... Cette peinture, qui met les personnages dans la nature, plaît à Zola. Il y voit la représentation d’une nature dans ses simples apparats et la représentation d’une certaine misère, d’une certaine simplicité dans les choses...

"Et ce dont il faut le louer surtout, c’est que tout en simplifiant, il [ Pierre Puvis de C ha vannes ] reste dévot à la nature. Sa sobriété n’exclut pas la vérité. Au contraire, on sent l’humanité sous le symbole ". (Zola)

Au terme de cette visite, les élèves ont remarqué, avec finesse, que Zola s’est souvent trompé sur la pérennité de certains artistes. Il attendait Bastien-Lepage, les impressionnistes... Mais rien n’est venu. Toutefois, il est resté l’écho de son temps parce qu'il a toujours été à l'écoute de son siècle. Ses critiques étaient, sinon vraies, du moins justes dans la perspective de sa recherche du naturalisme...

(...FIN DE LA VISITE...)

" L'univers n'a de présence réelle que pour qui s'en fait humblement l'écho"

Louis-René Des Forêts, Ostinato.

Nancy, le 08 décembre 1999.

Michel SKORIC