Laïcité : des mots pour en parler

Temps de lecture 10 minutes

Cette page consacrée au développement d’une culture commune sur la laïcité et les valeurs de la République ne peut pas faire l’économie d’une clarification des mots dans un débat public qui souffre parfois d’excès ou d’inexactitudes de langage. Définir les 41 mots suivants, sans pour autant scléroser le débat, s’est avéré indispensable avant tout travail didactique ou pédagogique. La liste n’est bien sûr pas exhaustive, tant la laïcité et les valeurs de la République française couvrent un large champ de notre culture et de nos expériences sociales quotidiennes.

 

Amour

Il peut sembler curieux de débuter ce lexique par un mot qui semble pour ainsi dire hors-sujet. Il semble en effet que l’amour soit une passion privée et optionnelle plutôt qu’un devoir ou une vertu républicaine. Pourtant, si la république s’emploie à lutter contre toutes les formes de haine, on voit mal comment elle pourrait se dispenser de valoriser l’amour. Et même si ce terme est plurivoque (l’amour des amants n’est pas celui d’une mère pour ses enfants), il n’en reste pas moins qu’il est possible d’extraire de ces différents usages une racine commune. Qu’il s’agisse d’amitié, de passion amoureuse, d’affection maternelle, ou de ce qu’on appelle parfois « l’amour du prochain », aimer, c’est toujours vouloir le bien de celui qu’on aime.  Or, s’il est vrai que toute république est fondée sur la recherche incessante de biens communs, on voit mal ce qui, mieux que l’amour, pourrait fonder la recherche commune et républicaine de ce bien. La vie républicaine est ainsi cette forme de vie politique qui devrait inciter chacun de nous à vouloir le meilleur pour ses concitoyens, quitte bien entendu à mettre en débat ce qu’est ce « meilleur ». 

Anathème

La seule attitude (d’exclusion et d’opprobre jetée sur ceux qui vivent, croient ou pensent d’une façon jugée contraire à l’orthodoxie) qui, dans l’espace républicain, doive être anathématisée.

Athéisme

Conviction personnelle qui consiste à nier l’existence de Dieu. Un État laïque ne saurait être confondu avec un État athée, la neutralisation politique des croyances privées dans l’espace public valant pour toutes les croyances (ne pas croire que Dieu existe, c’est croire que Dieu n’existe pas).

Bien commun

Le bien, pour un vivant, quel qu’il soit, c’est toujours ce qui favorise le déploiement de ses dispositions propres. Ainsi, le bien de l’homme est toujours à chercher du côté de ce qui l’humanise, qui permet le déploiement en lui de ressources authentiquement humaines (ce qu’on appelle parfois des vertus). Si la république laisse à la raison morale le soin de se prononcer quant à ce qu’est le Bien, elle suppose une mise en débat constante des biens communs, c’est-à-dire de ses biens qui ne se réduisent pas aux intérêts particuliers des sociétaires parce qu’ils sont des biens pour tout homme : la liberté et la sécurité par exemple.

Blasphème

Parole ou discours qui outragent la divinité, la religion ou ce qui est considéré comme respectable ou sacré. C’est donc une notion strictement religieuse qui ne saurait s’appliquer juridiquement dans une république laïque (ce qui signifie qu’on ne saurait aller déposer plainte au commissariat pour blasphème). Il se pourrait que le blasphème par excellence soit le meurtre au nom de Dieu.

Citoyen

Un même individu est humain en tant qu’il est membre de l’humanité (et inconditionnellement digne de respect à cet égard), sociétaire en tant qu’il fait valoir ses intérêts spécifiques dans une société donnée, citoyen en tant que membre actif d’une république. Socialement, un individu se définit par des appartenances et des intérêts spécifiques (chrétien, juif, musulman, commerçant, joueur de foot…). Politiquement, il dépasse ses intérêts particuliers pour reconnaitre un « commun » à instituer et à protéger (les lois justes, des institutions efficaces…). C’est pourquoi, en tant que citoyens, tous les ressortissants d’un même état ont les mêmes droits et les mêmes devoirs, à la différence de leur statut de sujet qui en faisait des individus d’inégale dignité.

Cléricalisme/anticléricalisme

Attitude qui consiste, pour les représentants d’une religion, à agir comme si les valeurs qu’ils revendiquent devaient nécessairement être adoptées par toute la société, et qui se manifeste par des pressions organisées sur les pouvoirs publics. Il ne faut pas confondre le cléricalisme et la liberté qu’ont les croyants d’une religion, en tant que citoyens, de manifester publiquement leurs opinions. L’anticléricalisme, en dépit des apparences, n’est pas tout à fait son antonyme, puisqu’il consiste plutôt en une attitude globalement hostile non seulement au cléricalisme, mais aux institutions religieuses en tant que telles. Notons que cette terminologie s’avère inadaptée pour le judaïsme mais surtout pour l’islam, les imams étant de simples fidèles comme les autres musulmans.

Communautarisme

Attitude qui consiste, pour des individus qui se reconnaissent socialement « les mêmes », à privilégier l’ordre communautaire (leurs intérêts et leurs valeurs communes) sur l’ordre politique, c’est-à-dire à se définir par leurs intérêts particuliers (religieux et sociaux) plutôt qu’en référence aux valeurs communes de la république, comme croyants plutôt que comme citoyens.

Concordat

Accord conclu en 1801 entre les représentants de Bonaparte et ceux du pape Pie VII et qui concerne les trois principales religions présentes à l’époque sur le territoire national, à savoir  les religions juive, protestante et catholique. Cet accord permettait la rémunération des membres du clergé par l’État qui procédait à la nomination des évêques. Pour des raisons historiques, le régime concordataire est encore en vigueur en Alsace et en Moselle où les trois religions demeurent salariées, subventionnées et enseignées dans les écoles publiques.

Critique

Le droit de critiquer les valeurs, les croyances, les opinions ou les façons de vivre d’une personne ou d’un groupe est une dimension essentielle de la liberté d’expression, puisqu’on ne saurait reconnaitre celle-ci comme exigée par le pluralisme républicain sans admettre le droit de soumettre à la discussion les opinions concurrentes. Critiquer n’est pas d’abord dire du mal, mais évaluer et juger. L’enjeu politique de la liberté de critiquer n’est pas dans la mise en scène d’une posture personnelle (moi, je ne pense pas comme lui) mais dans l’institution des conditions de possibilité de débats rationnels sans lesquels il n’y a pas de République possible. C’est à ce titre que l’école a un rôle fondamental dans l’enseignement de la pensée critique (ce qui pourrait bien d’ailleurs être un pléonasme). Cet enjeu ne peut se concevoir que sur du long terme tant le comportement des humains ne les oriente pas naturellement vers la posture critique. Charles Seignobos écrit dans La méthode historique appliquée aux sciences sociales en 1901 : « Apprendre à nager c’est réfréner ses mouvements spontanés pour ne pas se noyer (…). De même apprendre la critique c’est acquérir l’habitude de résister à la crédulité naturelle et d’examiner ce qu’on lit (…). La critique comme la natation doit devenir organique par l’exercice ».

Culture

Au sens ethnologique, ensemble des rites, des pratiques et des croyances qui distinguent des peuples. En ce sens, il n’y a pas d’humanité sans culture. La culture est alors ce qui distingue les hommes et il faudrait parler des cultures. Mais dans un sens plus fondamental, la culture est l’ensemble des gestes et des activités (y compris intellectuelles et spirituelles) qui cultivent en l’homme ce qu’il a de proprement humain (penser le monde, le transformer). Avant de constituer des visages différents de notre humanité (des cultures), la culture est ce qui éduque en tout homme le sens d’une humanité partagée qui se reconnaît aussi dans les oeuvres de l’esprit (l’art notamment). En ce sens, la culture est moins ce qui nous distingue que ce qui permet à tout homme de reconnaître un autre homme pour ce qu’il est.

On voit ainsi qu’il ne saurait y avoir de culture sans pratique ni expérience, ce qui explique que l’école ait le souci de proposer aux élèves d’authentiques expériences culturelles, ce qui est en quelque sorte le pari de la culture artistique, mais aussi d’une discipline telle que l’EMC (Enseignement moral et civique). Cet enseignement est structuré autour de 3 axes qui sont moins à enseigner qu’à expérimenter : le respect d’autrui, les valeurs de la république, la culture civique (débat, controverse, engagement. Notons enfin que cette culture est également présente dans le socle commun de connaissances, de compétences et de culture, notamment dans le domaine 3 : “la formation de la personne et du citoyen”.

Discrimination

Attitude qui consiste à remettre en cause pratiquement l’idée républicaine d’une égalité de tous devant la loi, soit de manière négative (en n’accordant pas certains droits à certains groupes), soit de manière positive (en attribuant davantage à certains groupes pour compenser certaines injustices factuelles). Il ne faut pas confondre la discrimination (qui apparait ici comme une notion juridico-politique) et le droit de critiquer les valeurs, les comportements ou les pratiques de certains groupes dans le cadre du débat public. Ne pas accorder aux juifs les mêmes droits qu’aux catholiques est de la discrimination. Critiquer les croyants juifs, chrétiens ou musulmans dans le cadre d’un débat public et rationnel relève de la liberté d’expression.

Doctrine/Dogme

Système de croyances qui détermine des pratiques sociales, politiques ou religieuses ainsi que des représentations particulières du réel. Tout système de valeurs suppose un corps de doctrine qui assure sa cohérence. Ainsi, on peut dire que la doctrine républicaine pose en principe l’égalité de tous devant la loi. On parle de dogmes soit, péjorativement, pour désigner des doctrines figées et sclérosées, auxquelles ont interdit toute évolution, soit, de façon plus neutre, pour désigner des doctrines considérées comme révélées.

Éduquer/Enseigner

Éduquer n’est pas essentiellement enseigner (transmettre des savoirs), mais former des esprits libres capables de juger, de croire, de penser par eux-mêmes et d’exercer leur libre arbitre. En ce sens, l’éducation ne consiste pas à conformer un enfant au milieu social, religieux ou culturel qui est le sien, mais doit viser l’autonomie morale et intellectuelle. La culture familiale imprégnant cependant fortement un enfant, l’éducation scolaire ne peut pas totalement s’y soustraire sous peine de ne pas tenir compte des réalités humaines relatives à toute situation pédagogique. Les valeurs de la République sont enseignées et transmises (comme on enseigne des comportements bons pour la santé). Mais pour qu’elles fassent l’objet d’une éducation à la démocratie par exemple, il faut que l’élève soit mis en situation de s’engager et de choisir (comme on informe sur les conséquences de certaines pratiques dangereuses pour la santé, laissant ensuite l’élève choisir en toute conscience).

Égalité

Valeur fondamentale de la république française, inscrite dans sa devise, qui relaie le principe républicain de l’égalité de tous devant la loi. Cette égalité principielle est donc une égalité de droits, et non une égalité de fait, et encore moins une identité. C’est au contraire parce que les hommes sont différents et naturellement inégaux que les institutions politiques doivent promouvoir l’égalité en droit. C’est ce principe d’égalité qui interdit toute subordination légale d’un groupe à un autre. Notons que dans la devise de la République française, liberté et égalité forment un couple indissociable. Ce n’est pas tant la liberté et l’égalité qui sont singuliers à la France, mais plutôt la liberté-égalité comme recherche d’un équilibre. Toute expérience politique qui renonce à l’un au profit de l’autre s’éloigne des valeurs de la République, soit au profit d’un système égalitariste et donc réducteur des libertés, soit au profit d’un système libéral qui n’assure plus l’égalité de droit. Le géographe Jacques Lévy l’exprime d’une autre manière : “Mener une politique juste c’est d’abord assurer l’égalité pour tous dans l’accès à un projet libre”.

Engagement

Sans nous occuper ici de son sens moral universel, l’engagement peut être considéré comme une valeur fondamentale de la république puisque celle-ci suppose et exige la participation de tous les citoyens au bien commun en vue d’une détermination rationnelle du juste et de l’injuste, de l’utile et du nuisible… Cet engagement peut prendre une forme intellectuelle (libre expression de ce en quoi on croit),une forme pratique (militantisme, manifestations…), mais aussi s’inscrire dans la sphère privée (engagement associatif). Il est à ce titre l’acte par lequel un citoyen participe au débat public et à la détermination des valeurs. Tout engagement authentique est à ce titre un acte rationnel sans quoi il n’est plus rien d’autre qu’un mouvement d’humeur ou une lubie.

Fanatisme

Attitude qui consiste à valoriser des croyances ou des opinions au point qu’elle ne saurait admettre la légitimité de valeurs alternatives. Le fanatique ne veut pas seulement avoir raison contre les autres, il aspire plus ou moins consciemment à ce que chacun croit et pense comme lui. Le fanatique religieux est donc celui qui ne saurait consentir au pluralisme des rites et des croyances, ni à l’athéisme ou à l’agnosticisme et qui, dans sa version extrémiste, est prêt à tuer pour ses idées (alors que le radicalisme consiste plutôt à être prêt à vivre pour elles, quitte parfois à en mourir).

Foi

Acte spirituel personnel qui s’inscrit souvent dans le contexte d’une religion particulière, et qui pose non seulement l’existence d’un dieu, mais une relation de fidélité et de confiance à sa personne (foi vient du latin fides). Il ne peut donc y avoir de foi qu’envers une personne (dieu ou homme). Si les croyances renvoient à un usage intellectuel du verbe « croire » (croire que…), la foi semble plutôt renvoyer à un usage affectif et moral (croire en…), sans pour autant récuser la nécessité d’une justification rationnelle.

Fondamentalisme

Attitude intellectuelle qui prescrit une lecture littérale des textes religieux (textes sacrés ou dogmes) en refusant de les interpréter. Il convient à ce titre de distinguer le fondamentalisme de ce avec quoi on le confond souvent, à savoir le radicalisme ou le fanatisme.

Intégrisme

Attitude scrupuleuse qui consiste à accorder une attention maniaque à tous les éléments d’une pratique religieuse, en refusant toute forme d’adaptation ou de compromis. Il convient à ce titre de ne pas confondre intégrisme et traditionalisme, ce dernier terme désignant simplement l’attachement à une tradition contestée par de nouvelles pratiques. Il convient aussi à plus forte raison de ne pas confondre intégrisme, fanatismefondamentalisme et radicalisme.

Laïque

Qui relève de la laïcité, qui a le caractère de laïcité. À ne pas confondre avec « laïc » (qui désigne celui qui n’est pas un clerc). En ce sens, tous les laïcs (en tant que non-membre d’un clergé) ne sont pas laïques.

Laïcité

Principe de la République française qui prône la liberté de conscience, la séparation des institutions publiques et des organisations religieuses, la neutralité de l’État en matière de religion et l’égalité de chacun devant la loi quelles que soient ses convictions politiques, philosophiques, religieuses ou économiques (voir page Laïcité : pour aller plus loin : Article “Laïcité” d’André Comte-Sponville).

Jean-Louis Bianco (Observatoire de la laïcité) considère que la laïcité n’est pas une opinion parmi d’autres, mais le droit d’en avoir une.

Pour Valentine Zuber (« La laïcité en France et dans le monde », Documentation photographique, septembre-octobre 2017), le principe de laïcité oblige l’État à s’en tenir à une posture d’abstention vis-à-vis des différentes propositions de sens s’exprimant dans la société qu’il gouverne, société devenue progressivement plurielle.

S’il fallait résumer ce qu’est une laïcité authentiquement républicaine, ces quelques lignes pourraient peut-être aider à en fixer les principes essentiels : 

  1. La laïcité de l’État garantit les libertés religieuses, c’est-à-dire, pour chacun, la liberté de croire ou de ne pas croire. Il est à ce titre un principe de pluralisme.
  2. La laïcité de l’État est à la fois ce qui libère l’État de l’emprise du religieux, et ce qui libère le religieux de l’emprise de l’État. Elle est à ce titre la condition d’une double émancipation.
  3. La liberté de croire ou d’avoir des opinions particulières est l’une des dimensions de la liberté d’expression. A ce titre, elle est indissociable de la liberté de critiquer les croyances ou les opinions.
  4. Seule la République est habilitée à définir le périmètre des libertés religieuses, sans avoir à se référer à d’autres lois que celles qu’elle s’est donnée à elle-même.
  5. La laïcité de l’État suppose une distinction nette de la sphère privée et de la sphère publique, sans pour autant pouvoir (ou devoir) réduire la sphère privée à la sphère domestique.
  6. La séparation des églises et de l’état n’est pas un principe d’exclusion. Il fixe le cadre dans lequel des accords ou des désaccords peuvent être discutés ou des collaborations mises en œuvre.
  7. Les lois de la République s’imposent à chacun, mais il appartient à chacun, en tant que citoyen, de pouvoir les mettre en débat.
  8. Les valeurs de la République ne sont pas des absolus mais le résultat d’un processus de valorisation. A ce titre, il appartient à l’école de la République de procéder à leur justification rationnelle.
  9. La justification rationnelle des valeurs de la République, face aux agressions dont elle peut être victime, exige des clarifications conceptuelles précises (radicalisme, fanatisme, extrémisme… ce n’est pas la même chose)
  10.   La République ne reconnait ni anathème, ni blasphème.

Liberté(s)

Au pluriel, les libertés désignent un certain nombre de droits reconnus par une institution à ses membres. La liberté d’expression est ainsi le droit reconnu politiquement à des individus d’exprimer leurs opinions ou leurs croyances. Ces libertés sont nécessairement limitées puisque reconnues par une autorité publique qui a toute légitimité pour en fixer le cadre. C’est ainsi que l’on parlera de la liberté de culte ou de la liberté de manifester. Mais il ne saurait y avoir de libertés (au pluriel) sans référence à une racine commune qu’il faut nécessairement entendre au singulier. Pas de libertés sans liberté. Pour aller au plus simple, elle peut être considérée comme cette puissance de l’esprit qui se rend résolument disponible pour ce qu’il y a de meilleur (la générosité, la solidarité, la force de résister à l’oppression…). C’est en ce sens qu’un homme ou une femme privés de libertés peuvent demeurer éminemment libres. A ce titre, toute liberté qui asservit à des pulsions et s’autorise la violence est une contradiction dans les termes. Notons que dans la devise de la République française, liberté et égalité forment un couple indissociable. Ce n’est pas tant la liberté et l’égalité qui sont singuliers à la France, mais plutôt la liberté-égalité comme recherche d’un équilibre. Toute expérience politique qui renonce à l’un au profit de l’autre s’éloigne des valeurs de la République, soit au profit d’un système égalitariste et donc réducteur des libertés, soit au profit d’un système libéral qui n’assure plus l’égalité de droit. Le géographe Jacques Lévy l’exprime d’une autre manière : “Mener une politique juste c’est d’abord assurer l’égalité pour tous dans l’accès à un projet libre”.

Liberté d'expression

Il ne saurait y avoir de République sans mise en débat rationnelle de ce qu’il convient d’instituer pour le bien commun. Ainsi, la république n’est effective que là où les citoyens ont la liberté d’exprimer publiquement ce qu’ils pensent et croient, collaborant ainsi aux institutions publiques. A ce titre, la liberté d’expression est un principe républicain qu’on ne saurait abolir sans abolir la république elle-même. Mais puisque la liberté d’expression est liberté de soumettre à la raison d’autrui ce que l’on pense ou croit, elle a pour corollaire indispensable la liberté de critiquer les opinions exprimées, c’est-à-dire de les intégrer dans la dynamique des débats publics.

Principe

Au sens constitutionnel, ce qui fait loi dans le cadre d’une nation. L’article premier de la Constitution de la Ve République identifie les principes suivants : “La France est une République indivisible [et non plus “une”, car depuis 2003 son organisation est décentralisée], laïque, démocratique et sociale (voir page Laïcité : pour aller plus loin : Article “Laïcité” d’André Comte-Sponville).

Public/privé

Sont publiques, en un sens politique, les institutions qui concernent chacun en tant que citoyen (mairies, écoles publiques, services publics…), mais aussi les personnes qui exercent une fonction de représentation dans ces institutions. Par opposition, est privé ce qui concerne chacun en tant que sociétaire, c’est-à-dire membre de la société qui poursuit des intérêts particuliers, religieux par exemple. En ce sens, la pratique religieuse est une affaire privée. Toutefois, une difficulté tient au fait que le terme « public » est souvent entendu au sens de « manifeste » ou « visible » tandis que le terme « privé » se trouve alors réduit à désigner l’espace domestique. Ainsi, en ce sens, une manifestation religieuse dans la rue est publique (parce que visible et manifeste, ayant lieu dans un espace public), tandis que certains entendent confiner l’expression religieuse dans la sphère domestique. Il faut toutefois garder à l’esprit que c’est l’État qui est laïque, et non les personnes privées, et que la séparation des églises et de l’État, si elle impose aux fonctionnaires une neutralité politique et religieuse, n’interdit pas aux sociétaires de manifester publiquement leur foi privée (les processions, par exemple, peuvent être autorisées à certaines conditions par les mairies ou les préfectures). Un certain nombre de polémiques récentes font apparaitre de façon vive la confusion entre le sens politique de la distinction privé/public, et son sens sociologique.

Raison

C’est parce que la raison peut et doit être reconnue comme commune à tous les hommes (tous les hommes, quelles que soient leurs croyances, leurs opinions ou leurs valeurs sont capables de reconnaitre que 2+2 = 4 et qu’il est préférable d’être juste qu’injuste) qu’elle constitue le point d’appui indispensable de toute république. En effet, l’idée de république est indissociable de celle d’un engagement rationnel de tous les citoyens en vue de la détermination du juste, de l’utile, mais aussi des valeurs susceptibles de structurer un ordre social. À ce titre, aucune expérience humaine ne saurait légitimement se soustraire aux exigences de la raison. C’est pourquoi même un système de croyances (politiques, religieuses, morales, sociales…) doit pouvoir rendre raison de lui-même.

Régime particulier

Cette expression fait référence à des territoires qui bénéficient d’une singularité dans l’application de la loi de 1905. Outre l’Alsace-Moselle et son régime concordataire, cinq régimes particuliers s’appliquent dans les DROM. Dans le cas de l’Alsace-Moselle, les ministres des quatre cultes reconnus y sont rémunérés par l’État, les évêques sont nommés par le chef d’État, et les universités comptent des départements de théologie à Strasbourg et à Metz. Pour autant, s’ils sont des exceptions à la laïcité, ces régimes n’empêchent pas l’application des principes laïques dans ces territoires, notamment dans les établissements scolaires.

Religion

Contrairement à la foi, qui est une affaire personnelle (même si elle peut être intégrée à une institution religieuse), une religion est une institution sociale identifiable par ses valeurs, ses rites, ses pratiques, ses discours, ses formes hiérarchiques. C’est pourquoi l’étude rationnelle d’une religion peut relever de la sociologie, de l’histoire, de la psychologie… bref, des sciences humaines. C’est pourquoi aussi aucune religion ne peut se tenir en-dehors de certains enjeux de pouvoir, réels ou symboliques. En étant définie comme « religion », une croyance et ses rites entrent donc déjà dans la sphère publique en tant que reconnue par un État.

République

Mode d’exercice du pouvoir qui repose sur trois principes fondamentaux : l’égalité de tous devant la loi (y compris de ceux qui gouvernent), le gouvernement dans l’intérêt des gouvernés et la participation de tous les citoyens au débat public. Quand on confond république et démocratie (mode d’organisation des pouvoirs qui accorde la souveraineté au peuple), on oublie tout à la fois qu’il existe des républiques monarchiques (on parle alors en général de monarchies constitutionnelles) et que « république démocratique » n’est pas un pléonasme. Dans la mesure où toute république réelle suppose la mise en débat de formes de vie commune, chaque république (la république française par exemple) est fondée sur des valeurs particulières qui la colorent et font sa singularité. C’est ainsi que la République française est une république laïque sans que la laïcité soit en tant que telle un principe républicain (mais bien un principe de notre république).

Respect

Dans un premier sens, le respect est l’attitude par laquelle on consent à traiter quelqu’un conformément à sa fonction, quelles que soient ses qualités personnelles. On peut ainsi (et sans doute le doit-on) respecter une autorité politique ou religieuse, ou alors un professeur que l’on n’estime pas. Dans un second sens, le respect consiste à traiter quelqu’un en ne considérant que sa seule humanité, indépendamment de ses mérites ou de ses actes. Dans ce second sens, tout homme est digne de respect du seul fait de son humanité (ce qui implique par exemple qu’on puisse juger les criminels en respectant leur humanité). Dans les deux cas, on voit que le respect fait abstraction des qualités propres d’une personne pour ne regarder que sa fonction ou son humanité, par quoi il se distingue de l’estime. Nous devons le respect à tout homme même à ceux que nous ne sommes pas tenus d’estimer. Le respect est considéré comme l’un des quatre piliers fondamentaux de notre système éducatif actuel : lire, écrire, compter, respecter autrui.

Sacré

Dans les religions traditionnelles, est sacré ce qui est mis à part des lieux  et des temps communs pour être réservé à la divinité ou aux relations que l’on peut entretenir avec elle, par exemple des temples ou des fêtes religieuses. Dans un sens plus général et profane (le profane s’opposant d’ailleurs au sacré), est sacré ce qui est considéré comme inconditionnellement digne de respect. Dans un cadre républicain, seule la vie humaine peut et doit être considérée comme sacrée.

Sécularisation

Processus historique et sociologique qui désigne le transfert de certaines fonctions (enseignement, soins hospitaliers…) d’une institution religieuse (dite régulière) à une institution publique (dite séculière). Historiquement, le 19e siècle a engagé un processus de sécularisation qui a sans doute joué un rôle important dans la laïcisation de l’État.

La sécularisation désigne aussi un processus sociétal et culturel qui voit une baisse progressive des pratiques religieuses dans une population. Elle doit donc être distincte de laïcité ou laïcisation qui relève d’un processus plus politique. Toutefois dans les pays anglo-saxons, le « secularism » est souvent considéré comme l’équivalent de la laïcité en France.

On parle de sécularisation lorsque le divorce inéluctable entre l’État moderne et les religions s’est accompli de manière progressive et non brutale. Les religions (généralement protestantes), traditionnellement soumises d’un point de vue juridique à l’État, se sont progressivement sécularisées en même temps que ce dernier. Il n’y a donc pas eu besoin d’imposer cette modernisation de l’extérieur.

En revanche la laïcisation signifie que l’État s’est émancipé lui-même (la plupart du temps de l’Église catholique), dans le cadre d’une lutte politique déclarée. La laïcité y a souvent été instaurée autoritairement par des lois civiles (création d’un état civil, de systèmes juridique, sanitaire et éducatif étatiques, etc.) qui ont permis une disjonction légale du domaine civil vis-à-vis de la morale religieuse.

Séparation

Terme qui désigne officiellement la loi de 1905 qui ne parle pas de laïcité, mais de séparation des églises et de l’État. Si ce terme permet de poser en principe la démarcation claire des domaines temporel (politique) et spirituel (religieux), pour mieux garantir l’autonomie de chacun dans son domaine propre, il ne saurait être considéré comme synonyme d’exclusion. D’une part, la séparation effective du domaine politique et du domaine religieux n’interdit pas des dialogues possibles entre autorités religieuses et civiles ; d’autre part, cette séparation n’empêche pas la soumission des institutions religieuses à l’ordre républicain (elles sont soumises légitimement aux lois de la République). On considère parfois que ce principe de séparation devrait interdire l’expression des croyances sur la scène publique (lors de manifestations contre certains projets de loi par exemple). C’est oublier que les croyants, d’un point de vue républicain, sont d’abord des citoyens qui, comme tout citoyen, ont vocation à participer au débat public sans lequel il ne saurait y avoir de res publica (d’affaires communes).

Certains historiens considèrent également que la loi de 1905 ne sépare pas l’État et l’Église, le temporel et le spirituel – puisque ces deux entités, en tout cas dans le monde occidental, ont toujours été dissociées voire opposées ; elle se limite à l’exercice du culte, dont elle supprime l’organisation par l’État et dont elle garantit l’exercice public. L’État ne salarie plus les ministres du culte (à l’exception des aumôniers), mais du même coup l’exercice du culte est laissé à la discrétion des autorités religieuses. C’est pourquoi la loi fut plutôt bien accueillie par les congrégations religieuses.

Sociétaire

Si un individu est citoyen en tant que membre actif d’une république, il est sociétaire en tant qu’il poursuit avec d’autres, mais à titre privé, des intérêts particuliers (religieux, associatifs, professionnels…). La distinction entre citoyen et sociétaire reprend au niveau des individus la distinction de l’État et de la société, de la sphère publique et de la sphère privée. On pourrait d’ailleurs définir le totalitarisme comme une absorption de la sphère privée dans la sphère publique, et l’intégrisme comme une absorption de la sphère publique dans la sphère privée.

Tolérance

La tolérance ne consiste pas à accueillir avec bienveillance des opinions ou des manières de vivres que l’on juge estimables, mais à accepter ce que l’on n’aime pas, tout en prenant sur soi de ne pas s’y opposer. Si la tolérance est une vertu, c’est donc parce qu’elle est cette force de caractère qui concilie un jugement défavorable (on ne devrait pas penser cela, vivre comme cela, avoir telles opinions) et une capacité à prendre sur soi ce qui ne semble ni illégal, ni immoral (dans le cas contraire, la tolérance se fait compromission). La tolérance républicaine est ainsi cette vertu civique qui conduit à ne pas s’opposer autrement que par la critique rationnelle à des manières de vivre ou de penser qui semblent discutables mais que la loi permet (Voir page Textes fondateurs de la laïcité, Édit de tolérance).

Universel/particulier

Universel s’oppose à particulier. Une loi républicaine est universelle parce qu’elle vaut pour tous, sans exception. L’État républicain est à ce titre le garant d’une certaine universalité politique et citoyenne. Est particulier en revanche, dans une nation, ce qui concerne des intérêts spécifiques que l’on poursuit en tant que sociétaire (un intérêt pour le football ou pour la messe par exemple). Le rôle de l’État républicain est de permettre l’articulation de l’universel et du particulier, des obligations légales et des intérêts légitimes, sans jamais consentir à subordonner l’universel au particulier. C’est pourquoi les intérêts particuliers (les intérêts religieux par exemple) ne peuvent être poursuivis que dans le cadre défini par les lois (universelles) de la république.

Valeur/Principe

Une valeur, qu’elle désigne une chose (l’or, une belle voiture…) ou une idée (l’honneur, la beauté, la laïcité…), est toujours le résultat d’un processus de valorisation, ce qui signifie que toute valeur est reconnue ou instituée contre des valeurs concurrentes : la vengeance contre le pardon (ou le contraire), la fraternité contre l’hostilité, l’égalité contre les privilèges aristocratiques, la laïcité contre le confessionnalisme d’État… L’histoire de la laïcité nous montre suffisamment qu’il s’agit bien d’une valeur instituée dans un contexte historique particulier, contre le cléricalisme et, dans un souci de compromis, contre l’anticléricalisme aussi. Les valeurs de la république, à ce titre, doivent être soigneusement distinguées des principes de la République. L’égalité de tous devant la loi, par exemple, est un principe républicain parce qu’il n’y a pas de république possible là où cette exigence fondamentale n’est pas satisfaite. En revanche, la laïcité n’est pas en soi un principe républicain puisqu’une république pourrait, sans contradiction logique, être une république chrétienne ou islamiste (étant entendu que tout ce qui est possible n’est pas souhaitable). En revanche, la laïcité, depuis la loi de 1905, est bien un principe de notre république dans la mesure où elle est une dimension essentielle de ses lois fondamentales (sa constitution). Toute valeur est donc relative à des choix, des contextes, des projets particuliers. Pourtant, aussitôt posées et reconnues, des valeurs (politiques, morales ou sociales) deviennent puissance d’organisation des relations interpersonnelles et conditionnent la stabilité d’une société et la façon dont elle se comprend. C’est pourquoi nous sommes légitimés à lui attribuer de l’importance (c’est précisément ce qui en fait une valeur) et à la défendre individuellement et collectivement. Défendre les valeurs d’une société, c’est toujours défendre la société qui porte ces valeurs.

Vérité

La vérité, contrairement à ce qu’on entend parfois, ne saurait dépendre des croyances ou des opinions de chacun. Si Dieu n’existe pas, la proposition « Dieu n’existe pas » est vraie, quoi qu’il en soit des opinions des uns ou des autres à son sujet. C’est pourquoi la proposition « à chacun sa vérité » est dépourvue de sens, ce qu’on ne peut d’ailleurs énoncer qu’au prix d’une confusion entre opinion et vérité. On appelle d’ailleurs « relativisme » l’attitude qui consiste à considérer que « tout se vaut » et que la vérité dépend des opinions ou des croyances de chacun. Si certaines vérités sont peut-être en tant que telles inaccessibles à la raison, il n’en reste pas moins que la raison dispose au-moins, pour prétendre dire vrai, du principe de cohérence. Par exemple, si j’affirme que Dieu est père de tous les hommes et que je prétends par ailleurs qu’il réclame le meurtre de certains de ses enfants, il y a là une contradiction logique qui suffit pour être rationnellement assuré que l’une des deux propositions au moins est fausse. On comprend dès lors que tout discours humain et toute doctrine (politique ou religieuse) sont justifiables devant la raison de leur prétention à dire le vrai. C’est pourquoi on ne saurait soustraire la rationalité républicaine aux enjeux de vérité, ou au moins de vérification.